Joseph Drouet : «Houellebecq a une vision simple et lucide de ses contemporains»

SCENES | Parmi les nombreux comédiens venus grossir les rangs du collectif Si vous pouviez lécher mon cœur, Joseph Drouet interprète plusieurs personnages des "Particules". Il revient pour nous sur le travail d'adaptation. Propos recueillis par Florence Barnola

Florence Barnola | Mardi 27 janvier 2015

Photo : Pierre Martin


Comment avez-vous travaillé cette adaptation ?

Joseph Drouet : Les membres du collectif ont un rapport très fort au texte, ils travaillent beaucoup à la table, cherchent le rythme de chaque réplique... Ca a l'air très vivant et très naturel, pour autant c'est très précis. Les quatre personnages principaux étaient distribués dès le début, nous avons su assez vite quelle partie nous allions avoir pour pouvoir la creuser. Le premier jour des répétitions, Julien [Gosselin] est arrivé avec un très gros paquet de textes. Nous avons tout lu, puis nous avons essayé des choses sur scène. Un tiers n'a pas été gardé. Julien est un directeur d'acteurs. Il peut être dur sur les choses qu'il veut obtenir. Le placement et la mise en scène l'intéressent assez peu, ce qui est important pour lui c'est l'interprétation et comment on traite tel ou tel personnage. Il s'agit de restituer le texte simplement mais en étant engagé. C'est presque du chœur de tragédie.

Etiez-vous familier de Michel Houellebecq avant cette création ?

Oui, je connaissais quelques romans. J'aimais beaucoup. Nous n'étions pas tous fans au départ, mais nous étions assez convaincus car l'adaptation est vivante. Au milieu de tout le marasme pessimiste que l'on peut voir en premier lieu, il y a beaucoup de poésie. C'est une écriture très imagée qui se prête assez bien au monologue ou à la scansion, qui véhicule des sentiments très forts, des passions. Et la langue est agréable à dire, à projeter.

Pourquoi adapter aujourd'hui ce roman de 1998 d'un auteur de la génération 68 ?

Cette génération est celle de nos parents. Je crois qu'il est bien d'interroger les racines proches, cela éclaire parfois l'époque actuelle. Il y a des choses qui ne sont pas réglées du tout, comme la compétition sexuelle ou la compétition libérale. 1998, ce n'est pas si vieux, ça reste une bonne description de l'époque actuelle. Les personnages sont universels dans leur recherche de l'amour ou leur défaite amoureuse. Houellebecq a une vision simple et lucide de ses contemporains, de la cruauté que l'on peut avoir les uns envers les autres. Il a bien compris son époque. C'est aussi un poète. Certains spectateurs qui n'aimaient pas ses romans disent qu'ils ont été surpris, la langue leur a beaucoup plu, ça les a réconciliés avec lui.

Michel Houellebecq est-il venu voir le spectacle ?

Oui, assez tardivement, quand on jouait à l'Odéon à Paris début novembre dernier. Il a été touché. Il avait oublié certains aspects de son texte. Il était curieux de savoir comment on avait fait, pourquoi on avait coupé tel ou tel passage. Cela lui a plutôt plu.

Avez-vous, avec la compagnie, le projet d'une prochaine création ensemble ?

Oui. Julien a proposé à la même équipe sa production suivante avec quelques comédiens supplémentaires. Ce sera aussi une adaptation de roman, 2666 de Roberto Bolaño. On le créera la saison prochaine, en janvier 2016.


Les Particules élémentaires

De Michel Houellebecq, ms Julien Gosselin, 3h40
Célestins, théâtre de Lyon 4 rue Charles Dullin Lyon 2e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Dans la peau de Michel Houellebecq

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Nadja Pobel | Mardi 9 septembre 2014

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Le buzz du festival n'est pas dans la cour d'honneur mais à quelques encablures d'Avignon, à Vedène, avec une adaptation improbable et inespérée du deuxième roman de Michel Houellebecq, qui contient tous les autres, Les Particules élémentaires. Aux manettes, un gamin de 26 ans, Julien Gosselin, pêche parfois par excès de jeunisme, comme si un micro et une séquence de coït à poil étaient les ingrédients indispensables d'un spectacle moderne. Passées ces quelques réserves, force est de constater que ce travail ne manque pas d'énergie. C'est toutefois quand on oublie le collectif (onze au plateau) et que le jeu comme le texte se resserrent sur un ou deux personnages, dans la deuxième partie de la pièce (sur près de quatre heures au total),  que ce travail trouve son point culminant. Par exemple dans cette magistrale et déchirante scène où Michel s'aperçoit, à quarante ans, qu'il est passé à côté de l'amour de sa vie, sa triste et désenchantée amie de collège. Gosselin parvient, sur un plateau nu, sans coulisses, avec des acteurs-musiciens en permanence en scène et une utilisation enfin judicieuse de la vidéo, à rendre l'abyssal individualisme q

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