Autofocus sur Romulus

Théâtre de l'Élysée | Après Les Physiciens et La Visite de la vieille dame, Thomas Poulard poursuit son compagnonnage avec le sarcastique et débridé Friedrich Dürrenmatt. Mais ce Romulus le Grand n'a pas la tenue des précédentes pièces.

Nadja Pobel | Mardi 18 octobre 2016

Photo : © Emile Zeizig


C'est l'histoire d'un empereur ronchon, qui n'aime rien tant que ne pas diriger. Quand la pièce commence, c'est le jour de rétribution des fonctionnaires et il « n'aime pas ça », d'ailleurs il n'y a plus de ministre des finances : « il est parti avec la caisse ». Les ressemblances avec des personnes ou des situations réelles ne sont bien sûr pas indépendantes de la volonté du metteur en scène de monter ce texte de Friedrich Dürrenmatt datant de 1948, dans lequel le dramaturge suisse, comme dans de nombreux écrits, fustige l'égoïsme des puissants et l'inanité de leurs actions – si ce n'est de leurs inactions – envers ceux qu'ils sont censés protégés.

En 476 après J.C., les Allemands (des « bochs ») s'apprêtent à envahir l'Italie mais Romulus préfère s'occuper de ses poules (baptisées du nom de précédents empereurs romains), prendre le temps de déjeuner correctement et refuse que sa fille épouse un richissime fabricant de pantalons, même si cela sauverait le pays de la banqueroute annoncée. La défaite est sa ligne de mire, dans laquelle il retrouvera son homologue germain embarqué malgré lui dans une conquête dont il se moque éperdument.

Petitesse et décadence

Ce grand péplum est rendu au travers de bootlegs de films d'époque en noir et blanc, bruités, dialogués en direct sur le plateau durant presque une heure. Thomas Poulard avait déjà emprunté au cinéma la notion de générique (La Visite de la vieille dame) ou même de vidéo (Les Physiciens) ; là, il utilise l'image de façon beaucoup plus poussée pour contourner la multiplicité de personnages. Mais ce montage manque d'une conduite qui aurait permis au délire de Dürrenmatt de prendre encore plus d'épaisseur.

Pas besoin de convoquer Donald Trump, de pousser la chansonnette avec Lara Fabian ou Luis Mariano, voire avec la Reine de neiges libéré, délivré », en entame de 2e partie), d'inviter Roger Giquel (« Rome a peur ») ou l'écrivain lui-même en archives, voire d'évoquer le metteur en scène, pour rendre compte de l'étrangeté de ce Romulus.

Un strict mix de films aurait eu certainement plus de force. Judicieusement, Thomas Poulard opère un retour au théâtre stricto-sensu pour le dernier acte emmené par un Stéphane Castang parfait dans le rôle de l'homme las. Le spectacle trouve un rythme plus conforme au récit et porte de façon plus convaincante le nihilisme de cette pièce, foutraque mais loin d'être imbécile.

Romulus le grand
Au théâtre de l'Elysée jusqu'au vendredi 21 octobre

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Trente-trois rôles annoncés. Trois comédiens. Le metteur en scène Thomas Poulard, qui n’a pas les clés de la Comédie française où La Visite de la vieille dame fut joué très récemment, n’a pas attendu d’avoir un gros casting pour s’attaquer à ce texte de son auteur fétiche, le Suisse Friedrich Dürrenmatt. Il déjoue d’emblée cette difficulté du nombre en faisant défiler un générique en fond de scène énumérant tous les protagonistes. Soit Claire Zahanassian, ses maris et une flopée d’habitants de Güllen, petite ville où cette sale gosse devenue richissime passa son enfance avant de fuir, enceinte et abandonnée par le jeune Afred Ill, devenu l’épicier très apprécié de cette bourgade. La ville dépérit, paralysée par le chômage (causé par la vieille elle-même) et voilà qu’elle propose un milliard (réparti entre la ville et chacun des citoyens) à condition qu'elle puisse acheter sa justice, en l’occurrence faire tuer l'épicier. Alambiqué, cynique, noir et jubilatoire, ce texte est pour Poulard (qui avait déjà travaillé sur Les Physiciens, autre pièce maîtresse de Dürrenmatt) une manière de faire théâtre de tout, comme le disait Vitez. Avec deux ou

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