Les Amours broyées de Lorraine de Sagazan

Théâtre | En présentanten diptyque, aux Nuits de Fourvière, des pièces qu’elle a créées indépendamment, Lorraine de Sagazan passe le couple à la dynamite dans sa très brillante adaptation de "Démons" mais fait preuve de beaucoup plus d’hésitations dans "Maison de poupée".

Nadja Pobel | Mercredi 7 juin 2017

Elle a été assistante de Thomas Ostermeier au cours de sa jeune carrière, après sa sortie de du Studio-théâtre d'Asnières. Lorraine de Sagazan monte deux pièces auxquelles le précieux et prolixe Allemand s'est confronté : Démons dont il avait fait un travail lisse, presque fade, écho à un texte bien peu grinçant en apparence puis Maison de poupée, sommet d'Ibsen (et d'Ostermeier) qui ose donner en 1879 une place décisive à la figure de l'épouse. Et donc, faire scandale.

Sagazan parvient à magnifier le texte de Noren (1984), mais n’accède pas à la force d'Ibsen bien qu'elle en modifie les enjeux pour le contemporanéiser. Du Suédois, toujours vivant à 73 ans, elle capte la violence qui sourd puis explose dans le couple à l'occasion d'une banale soirée où l'homme, l'urne renfermant les cendres encore chaudes de sa mère dans les mains, prend à parti son épouse. Les prénoms des comédiens ont été préférés à ceux de Frank et Katerina pour plus de proximité avec un public disposé en bi-frontal, invité au salon. Jusqu'à ce qu'il invite un couple de voisins guère plus solide.

À partir de ces histoires de mœurs petits-bourgeois, Sagazan fait le portrait moderne d'une jeunesse qui s'étouffe dans des modèles étriqués ; elle massacre des simulacres avec drôlerie, cruauté et en musique comme toute bonne soirée qui se respecte. Le public, partie prenante à son insu et sans jamais que cela ne vire à la putasserie, n'est pas épargné.

« Pourquoi vous avez choisi cette personne parmi les milliards qui existent ? »

Ce défi d'interagir avec les spectateurs est paradoxalement un des écueils de Maison de poupée. Frontalement, une lecture d'Ibsen nous est faite, platement, jusqu'à provoquer un deuxième départ. Les mêmes acteurs jouent la même diffraction mais en inversant les rôles de Nora et Torvald (c'est sur elle désormais que repose l'équilibre économique du couple) afin de pointer, avec trop d'insistance, la société machiste.

Les déplacements sont toujours aussi maitrisés, un couple se parlant par-dessus l'autre, chacun cherchant sa place presque maladivement, avec une tension constante. Mais trop d'effets s'empilent (texte final non prononcé, projection de mots pour chapitrer les séquences façon Gosselin…) pour que le propos d'Ibsen (la société patriarcale) ne trouve sa force initiale. Mais nul doute que la jeune metteure en scène a encore beaucoup de ressources pour se faire l'observatrice aigüe de ces malaises intimes. Prochaines cibles : Platanov, Sacha, Anna Petrovna et les autres.


Démons + Maison de poupée
Au Théâtre de la Renaissance (dans le cadre des Nuits de Fourvière) les vendredi 9 et samedi 10 juin


Carte blanche à Lorraine de Sagazan

Démons de Lars Noren + Une maison de poupée de Henrik Ibsen
Théâtre de la Renaissance 7 rue Orsel Oullins
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Les démons intérieurs de Lorraine de Sagazan

Théâtre | "Démons", de la metteuse en scène Lorraine de Sagazan, est désormais accessible en ligne gratuitement sur le Vimeo de la Comédie de Valence : parfait pour patienter en attendant la réouverture des théâtres.

Nadja Pobel | Mercredi 20 mai 2020

Les démons intérieurs de Lorraine de Sagazan

« Je te tue ou tu me tues », ne pas pouvoir rester un soir de plus en face de l'autre et être infoutu d'être seul. Lars Norèn, en 1984, convoque l'enfermement — soit un couple qui ne se supporte plus mais s'aime tout autant. Pour que l'air puisse continuer à circuler en cette soirée banale, il invite un couple de voisins. Adapté notamment par par Ostermeier, cette pièce a été la matière pour que la metteuse en scène Lorraine de Sagazan puisse exposer la pertinence de son travail : en bi-frontal, en incluant le public, ses personnages principaux sont pris au piège de leur dualité. Elle y incorpore des morceaux de leurs vies de trentenaires sans que ça tourne au nombrilisme mais au contraire à un grand numéro d'équilibrisme. Drôle, fluide, enjoué aussi (puisque la musique adoucit les mœurs, le Sara perché ti amo de Ricchi e Poveri, le Ten years gone de Led Zep traversent le spectacle), le spectacle créé en 2015, passé par La Manufacture à Avignon et Théâtre en Mai à Dijon, est désormais disponible en ligne gratuitement sur

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Creuzevault, enfin !

Théâtre | Comme Vincent Macaigne, Sylvain Creuzevault a débarqué dans le milieu théâtral au mitan des années 2000 avec l’envie de renverser la vieille table de son (...)

Nadja Pobel | Mardi 7 janvier 2020

Creuzevault, enfin !

Comme Vincent Macaigne, Sylvain Creuzevault a débarqué dans le milieu théâtral au mitan des années 2000 avec l’envie de renverser la vieille table de son art, de ne diriger aucun lieu, flirter avec le cinéma et faire vivre une expérience quasi physique aux spectateurs avec de grands textes pour le premier (Shakespeare, Dostoïevski) et des impros au plateau sur de hauts faits historiques pour l’autre. Ainsi Creuzevault a revisité la Révolution française avec Notre terreur : pas de majuscule car il fouinait dans les détails de la fabrication de ce qui n’était pas encore un fait de l’Histoire mais des discussions entre Barère, Saint-Just ou Collot, qui préparaient cela comme des syndicalistes une manif'. Remuant, implacable, Notre terreur était immédiatement séduisant au risque de minimiser les faits. Avec Le Père Tralalère, Creuzevault avait déjà joué du bi-frontal pour cette fois dynamiter la famille.

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Quatre pièces à réserver sans attendre

Théâtre | S’il ne fallait retenir que quatre spectacles à voir cette saison, ce serait ceux-là.

Nadja Pobel | Mardi 10 septembre 2019

Quatre pièces à réserver sans attendre

Le plus tendre : Un conte de Noël C’est peut-être le plus grand film d’Arnaud Desplechin. Julie Deliquet qui avait déjà signé un triptyque intéressant, Des Années 70 à nos jours (trois pièces pour relier Brecht et Lagarce à la génération de ses parents) et une Mélancolie(s) plus convenue mêlant Ivanov et Les Trois sœurs. Entre temps, la Comédie Française l’a happé pour un Fanny et Alexandre acclamé. En bi-frontal, elle retrouve une partie de sa troupe In Vitro à laquelle s’ajoute l’excellent Lyonnais Thomas Rortais. De la joie de retrouver Abel, Junon et leurs enfants aussi tourmentés et cruels que fantasque et joviaux. Et l’écriture somptueuse et acide de Desplechin et Emmanuel Bourdieu. Création à la Comédie de Saint-Étienne en octobre puis… Au Radiant (programmation des Célestins et du Théâtre de la Croix-Rousse) du 5 au 9 février Le plus grinçant : Blanche-Neige, histoire d’un prince C’est parfois au hasard des montages de productions et des projets avortés qu’un spectacle marquant voit le jour. C’est le cas de cette Blanche-Ne

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Bartabas et Lorraine de Sagazan, plébiscite et nouveauté

Nuits de Fourvière | Entre fidélité aux artistes confirmés et confiance à ceux qui esquissent le théâtre de demain, le festival des Nuits de Fourvière présente deux artistes aimés : Bartabas et Lorraine de Sagazan, hors des théâtres gallo-romains, amènent leur regard si singulier sur le monde.

Nadja Pobel | Mardi 11 juin 2019

Bartabas et Lorraine de Sagazan, plébiscite et nouveauté

Bartabas Il l’a considéré comme son ultime spectacle lorsqu’il l’a crée chez lui, dans ses écuries d’Aubervilliers au pied des tours d’immeubles. À l’automne 2017, Ex Anima devait être sa dernière œuvre. Rien n’est moins sûr, mais là n’est pas la question car ce spectacle est bien dans la continuité de ce que Bartabas esquisse depuis plus de trente ans : mettre le cheval au cœur de son dispositif et lui laisser peu à peu toute la place au point qu’ici les humains s’effacent avec un hommage pour tant de services (en situation de guerre, de travail des champs…) rendus. « Le cheval n’est obligé à rien » comme il nous le confiait au printemps. Dans des tableaux qui laissent le spectateur en suspension, il est question de souffle, celui de l’âme selon la traduction latine de Ex Anima. Il s’agit de « regarder un cheval raconter l’Homme » car « le cheval est perçu comme un acteur ». Si Bartabas fait ce parallèle, c’est qu’il y a la même intensité à voir l’animal s’avancer sur une poutre qu’un comédien à saisir un verre d’eau sur une table sur scène. Le spectateur est dans la même positi

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"Les Démons" : Philippe Lesage, pas pour ses images

ECRANS | de Philippe Lesage (Qué, 1h58) avec Édouard Tremblay-Grenier, Pier-Luc Funk, Pascale Bussières…

Vincent Raymond | Mardi 13 septembre 2016

Il y a mille et une manières de passer à côté de son film. Pourtant bien parti en agençant une collection de petites tensions diffuses ressenties par un gamin à la lisière de la préadolescence, Philippe Lesage opte pour une méthode radicale — enfin, pour qui possède le goût de se saborder. Il casse sa belle construction toute en subjectivité enfantine pour se focaliser pendant une (trop) longue digression sur un autre personnage, traité avec une froideur si outrancière qu’elle le désigne dès la première image comme l’équivalent du loup-garou. Et ces petits zooms au ralenti pour nous prévenir de l’imminence d’une abomination dans le hors champ… Ne manque qu’une lumière clignotant dans un coin et un commentaire de l’auteur, du style : « ’tânsion, maôdzit spectsâotseur ; y va-tu s’passer un trzuc pas chrâétieân d’vant tes d’zyeux, lâ ! » Blague à part, cette rupture de ton aux allures de court-métrage mal greffé démembre Les Démons. On se serait bien passé de cette élucidation triviale dans le réel, et contenté du point de vue d’un enfant, en proie à ses questionnements, ses doutes et ses peurs.

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108 Rois-démons

ECRANS | De Pascal Morelli (Fr-Belg-Lux, 1h44) animation

Christophe Chabert | Mardi 20 janvier 2015

108 Rois-démons

Le cinéma français part à l’assaut du marché chinois, il est vrai en plein essor ; avant Jean-Jacques Annaud et son Dernier Loup, c’est Pascal Morelli, réalisateur du très bon Corto Maltese, qui imagine un récit original se déroulant dans la Chine impériale du XIIe siècle. L’intrigue, habile, mélange légendaire (les 108 Rois-Démons du titre, qui est aussi son MacGuffin) et complot politique, puisque l’assassinat du souverain permet à son intendant de prendre le pouvoir et d’éclipser le dauphin, gamin en surpoids recueilli par un vieux moine plein de sagesse. Se forme, pour déjouer la machination et rétablir le Prince à la tête de l’Empire, une bande de hors-la-loi fortement caractérisés — une brute au cœur tendre, une jeune guerrière aussi sexy que dangereuse, un ancien garde du corps du Roi au visage brûlé, ce qui lui vaut le surnom de «face de léopard»… Le vrai défi du film, c’est son animati

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La Chair à vif

SCENES | Critique / Silence. La scène d'ouverture de "Dämonen" est silencieuse, le temps pour le spectateur de prendre ses marques dans l'appartement bourgeois (...)

Nadja Pobel | Vendredi 1 avril 2011

La Chair à vif

Critique / Silence. La scène d'ouverture de "Dämonen" est silencieuse, le temps pour le spectateur de prendre ses marques dans l'appartement bourgeois meublé d'objets design de Katarina et Frank (ah le fauteuil en cheveux blonds sur lequel personne n'ose  s'asseoir !). Un vélo d'intérieur (objet allemand par excellence) est niché dans le hall en verre ; Katarina assise dans son canapé allume son Mac et lance sur ses murs la projection d'un extrait du "Mépris" de Godard. Puis, s'en va prendre sa douche de l'autre côté d'un décor qui ne cesse de pivoter tout au long des 2h30 de ce spectacle ; une utilisation de la vidéo et du plateau qui ne laissent aucune zone de repli aux personnages. Unité de lieu, de temps et d'action : tout se passe dans cet espace durant une soirée. Frank,  compagnon de Katarina, rentre chez lui. Il a sous le bras les cendres de sa mère dans une urne. Mais ce n’est pas ce décès qui déglingue sa vie, c’est son couple. Ce dérèglement va d'autant plus apparaître au grand jour que ce soir-là, Katarina et Frank se retrouvent avec leurs voisins du dessous, un couple marié depuis sept ans qui ne vit qu'au rythme des enfants. Leurs conversations sont tout d’abord insip

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