Un Misanthrope enragé au Théâtre de la Croix-Rousse

Théâtre | Encerclé par le public comme l'an dernier dans la version de Louise Vignaud, "Le Misanthrope" de Thibault Perrenoud bout d'intransigeance et offre un spectacle survitaminé et cohérent.

Nadja Pobel | Lundi 14 janvier 2019

Photo : © Alice Colomer


Créé en 2014, ce travail de la compagnie Kobal't arrive sur les planches de la Croix-Rousse après qu'un autre spectacle ait été inventé (La Mouette) par leurs soins. Mais le metteur en scène, Thibault Perrenoud, revient surtout là où l'an dernier il se faisait acteur dans Richard II. Son Misanthrope est résolument contemporain. La cour est transplantée dans une party matérialisée par quelques chips et cubis - et par le son. Avant même que les spectateurs ne soient assis, Chinese Man, The Pointers Sisters ou Deluxe (son featuring avec ASM) font sourire les plus jeunes et l'un des acteurs est déjà en mode clubbing.

Cette énergie est le fil conducteur d'une adaptation où tout se joue d'abord dans l'expression des corps. Des claques, une baston, des pas qui n'en sont pas mais flirtent avec la danse, la course, la gymnastique aussi parfois... tout est exagération. Marc Arnaud, en Alceste omniprésent, est presque victime de cette direction d'acteur trop en démesure mais peut-être fallait-il ce sur-régime de départ pour que s'offre sa profonde noirceur et que cela aille au-delà d'un texte ciselé. Il y a quelque chose de viscéral dans sa misanthropie et ce corps qui semble le brûler - quand il parle ou qu'il observe les autres - et il en atteste tout au long de ces presque deux heures.

Pas de grâce pour la nature humaine

Aux alexandrins de Molière respectés par le metteur en scène, des clins d'œil à l'époque ont été ajoutés. Ainsi est-il question de Jean-Michel Jarre, de digression sur le milieu du théâtre (avec la condamnation des acteurs à poils)... Pour la romancière Alice Zeniter (ah, son impeccable Juste avant l'oubli !), dramaturge ici, il s'agit dit-elle joliment de « texte déchet ». Elle n'en fait ainsi pas l'axe de sa lecture de la pièce. Simplement, cela se raccorde à l'époque qui s'entend et se voit aussi (pull hipster et jean moulant porté sur escarpins vernis).

Fortement influencé par Vincent Macaigne ou les D'Ores et déjà de Sylvain Creuzevault, formé au Conservatoire National Supérieur de Paris, Perrenoud sait insuffler à cette pièce trop jouée une vitalité indubitable, grâce notamment à une troupe de comédiens très à l'aise qui furètent entre les spectateurs – le plateau nu et rabougri les invitant à déambuler partout. Ce Misanthrope jusqu'au-boutiste porte sa déception comme un étendard et claque la porte quand la société des humains parvenus retient sa belle Célimène. Le marasme du pouvoir tient toujours débout au XVIIe comme au XXIe siècle.

Le Misanthrope,
Au théâtre de la Croix-Rousse jusqu'au 18 janvier


Le Misanthrope

D'après Molière, ms Thibault Perrenoud, 1h55
Théâtre de la Croix-Rousse Place Joannès Ambre Lyon 4e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Molière, un maître ausculté

Biographie | Georges Forestier a fait table rase. Et repris toute la vie de Jean-Baptiste Poquelin, aka Molière, du début, expurgeant les légendes, ne cherchant pas (...)

Sébastien Broquet | Lundi 14 janvier 2019

Molière, un maître ausculté

Georges Forestier a fait table rase. Et repris toute la vie de Jean-Baptiste Poquelin, aka Molière, du début, expurgeant les légendes, ne cherchant pas obligatoirement à combler les vides que nous ont laissé le manque d'archives et de témoignages, reconsidéré les sources - les fondus du roi du comique ayant de longues années durant épluché les registres municipaux et autres pour retrouver trace de baptèmes d'enfants des comédiens de la troupe, de représentations en province - à commencer par Lyon, ville de prédilection de la troupe avant son installation à Paris - ou encore d'invitations à la Cour pour permettre à l'historien de rayer des mémoires les rumeurs peu crédibles propagées par Grimarest, le premier à s'être penché sur la vie de Molière dès 1705, dont l'ouvrage servit de base à une large partie des travaux ultérieurs - dont le célèbre film Molière d'Ariane Mnouchkine (1978, avec Philippe Caubère). Forestier, déjà auteur d'une somme biographique sur Racine, récidive et fait ici un travail d'orfèvre, des débuts calamiteux de l'Illustre Théâtre à la révélation de L'École des Femmes, qui traduit enfin en une comédie en cinq actes

Continuer à lire

Le Misanthrope aux abords du ring

Théâtre | Qu'est-ce qui peut pousser à monter encore Le Misanthrope ? Peut-être un désir d'attirer le plus grand nombre (ah Molière !) pour mieux montrer sa vision du théâtre. À la lisère du texte et de son époque, Louise Vignaud impose sa patte : respectueuse mais pas trop.

Nadja Pobel | Mardi 30 janvier 2018

Le Misanthrope aux abords du ring

Tout lui réussit. À 29 ans, Louise Vignaud dirige le Théâtre des Clochards Célestes et après une création l'an dernier aux Célestins, une cette saison au TNP (elle appartient au "cercle de formation et de transmission"), elle s'apprête à monter Phèdre de Sénèque au Studio-Théâtre de la Comédie-Française avant une version, qui nous intrigue grandement, du Quai de Ouistreham de Florence Aubenas aux Clochards en fin de saison. Dans ce marathon vertigineux, la normalienne-ensatienne ne bâcle rien. Le Misanthrope en est la démonstration. Parfaitement huilé dès sa première date, ce spectacle n'est pas lesté du décorum du XVIIe siècle. Un plateau en quadri-frontal quasi dénudé offre un très intelligent terrain de jeu aux protagonistes en tête desquels Alceste, constamment sur le qui-vive, semblant être dans l'attente d'une passe, en l’occurrence une réplique ou d'une joute de son adversaire à la langue ampoulée et en vers, Oronte, ou d'une Célimène in

Continuer à lire

Réveillonnez en humour !

Café-Théâtre | Que vous soyez néophytes ou adeptes, le réveillon est une date idéale pour se ruer dans les café-théâtres. Le 31 décembre, il y en a pour tout le monde, les petits comme les grands, ceux qui ont envie de rire comme ceux qui veulent redécouvrir les classiques.

Gabriel Cnudde | Mardi 13 décembre 2016

Réveillonnez en humour !

Milady en sous-sol Alors qu'Alexandre Astier et Jean-Christophe Hembert viennent d'achever la tournée de l'Exo Conférence, d'autres acteurs de la série Kaamelott investiront le Boui Boui le soir du réveillon avec une pièce délirante. Avec Jacques Chambon (Merlin dans Kaamelott) aux commandes, Milady en sous-sol revisite La Belle au bois dormant. Sauf que cette fois-ci, le prince charmant se fait laminer par le dragon, laissant la princesse, jouée par Chrystel Rochas, seule dans son donjon. Jusqu'à l'arrivée d'Eddie, le prince de la lose, interprété par Aurélien Portehaut (Gauvin dans Kaamelott). S'en suit une myriade de dialogues absurdes entre deux personnages qui n'ont rien à faire ensemble. Portée par deux acteurs talentueux et un texte juste, Milady en sous-sol revisite un conte vieux comme le monde. Jouissif. Au Boui Boui à 17h15 Sois parfaite et t'es toi ! Si le café-théâtre permet avant tout de rire et de passer un bon moment, il est aussi un art qui permet de véhiculer un message. Avec Sois parfaite

Continuer à lire

La musique de chambre sans domicile fixe

ACTUS | ​Le lyrique a l’Opéra, le symphonique l’Auditorium, le baroque la Chapelle de la Trinité… Mais : et la musique de chambre ?

Philippe Yves | Mardi 22 septembre 2015

La musique de chambre sans domicile fixe

À Lyon, la question se pose pour les mélomanes en quête d'intimité, du plaisir d’écouter la musique en petit format, comme pour ceux qui préfèrent l’épure des sonates et quatuors aux grands raouts orchestraux. Où écouter – et dans de bonnes conditions sonores – de la musique de chambre ? L’offre de concerts est pourtant abondante et de qualité, mais les lieux pas toujours appropriés. À l’ONL, les membres de l’orchestre se produisent dans l’immensité du plateau de l’Auditorium, tandis que ceux de l’Orchestre de l’Opéra investissent le cadre sublime – mais acoustiquement discutable – du Grand Studio du Ballet. L’association Fortissimo, elle, présentera une septième saison de concerts alléchante en invitant de très beaux artistes à se produire dans le cadre peu glamour et si mal identifié du Palais de la Mutualité – Salle Édouard Herriot (vous connaissez ?) où, là encore, l’écrin n’est pas à la hauteur. Dis, Molière, quand reviendras-tu ? Et pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Le joyau lyonnais de la musique de chambre, c’est assurément la Salle Molière, port idéal en tout point de la musique de chambre (600 places, acoustique cha

Continuer à lire

Molière Comedy Club

SCENES | Pour Molière, la comédie n’est pas un vain mot ou un sous-genre, telle qu'on la considère dans les années 1660 quand il crée L’Avare (1668). Le dramaturge s’y (...)

Nadja Pobel | Dimanche 21 avril 2013

Molière Comedy Club

Pour Molière, la comédie n’est pas un vain mot ou un sous-genre, telle qu'on la considère dans les années 1660 quand il crée L’Avare (1668). Le dramaturge s’y essaie à la prose quand l’alexandrin et la versification sont plébiscités par le public. Comme comédien, il aime s’enfariner le visage et faire des grimaces. C’est dire si avec cette pièce qui dénonce le pouvoir de l’argent et met au jour la puissance ravageuse du mensonge (toute ressemblance avec des faits ayant existé n’est que pure coïncidence), il s'autorise toutes les extravagances. La troupe de l’Acting Studio, plus habituée au café-théâtre (Mathieu Coniglio vu dans Loving Out, Aurélien Portehaut et son complice Yann Guillarme dans les Loose Brothers) qu’aux grands classiques du théâtre, trouve là une formidable matière à jouer. Porhehaut (remplacé cette semaine par Jo Goundoul) peut s'amuser à l’envi du handicap de son personnage de valet tandis que Guillarme, dans le rôle titre, laisse e

Continuer à lire

Molière ou l’éternelle jeunesse

SCENES | Déjà quatre ans que Christian Schiaretti présente des "petits" Molière. Soit il s’agit de pièces en un acte, soit de pièces méconnues. Pas de grand classique à ce (...)

Nadja Pobel | Vendredi 16 décembre 2011

Molière ou l’éternelle jeunesse

Déjà quatre ans que Christian Schiaretti présente des "petits" Molière. Soit il s’agit de pièces en un acte, soit de pièces méconnues. Pas de grand classique à ce répertoire du TNP qui désormais comprend sept œuvres si ce n’est Les Précieuses Ridules reprise en ce moment avant de faire place à L’Etourdi ou les contretemps. Quand il crée L’Etourdi en 1654, Molière considère qu’il signe sa première pièce (alors que La Jalousie du barbouillé ou Le Médecin volant, vraisemblablement écrites avant, et que Schiaretti a aussi monté, ne comptent pas à ses yeux). Il est alors sur les routes depuis presque dix ans avec sa troupe de l’Illustre théâtre et a quitté un Paris hostile où il a fait faillite. Installé à Lyon, il joue notamment pour l’Aumône des pauvres de l'Hostel-Dieu ou dans un jeu de paume du quartier Saint-Paul. C’est cet esprit de troupe et de théâtre itinérant que Christian Schiaretti a réinventé avec son équipe permanente. Mascarille, éternel valet, plus malin que son maître dans L’Etourdi et demi-idiot se faisant passer, avec un certain crédit, pour un lettré dans Les Précieuses ridicules est le pivot de ces de

Continuer à lire

ENSATT boulevard

SCENES | Théâtre-découverte / Les courtes pièces de Molière (en un ou trois actes) constituent une formidable matière de travail pour les étudiants en théâtre. Virtuose, (...)

Nadja Pobel | Mercredi 14 avril 2010

ENSATT boulevard

Théâtre-découverte / Les courtes pièces de Molière (en un ou trois actes) constituent une formidable matière de travail pour les étudiants en théâtre. Virtuose, tragi-comique, en prose, cette langue impose le rythme soutenu du jeu. Molière a écrit "L'Amour médecin", "Le Mariage forcé" et "La Jalousie du barbouillé" données à l'École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre (ENSATT) dans les années 1650-1660 avant d'être pensionnaire du roi Louis XIV. Il promenait alors dans les villes de province, et notamment à Lyon, son "Illustre théâtre" sur des tréteaux. Ce décor léger a été recréé par les apprentis scénographes de ENSATT qui offrent une large scène à des comédiens volubiles. Les onze acteurs n'ont pas toujours l'âge de leurs personnages. Ismaël Tifouche Nieto, dans la peau du premier Sganarelle, paraît bien frêle de premier abord mais se révèle rapidement à la hauteur de ce père abusé par sa fille. Dans le rôle du docteur-philosophe, Jérémy Lopez excelle en intellectuel qui n'écoute que lui. Satire de la société de l'époque, Molière utilise avec finesse le rire pour écrire des satires et signe ainsi des œuvres a priori mineures mais plus profondes qu'il n'y paraî

Continuer à lire