Isabelle Huppert : « Au cinéma, on ment par définition »

La Daronne | Impossible de la manquer cette semaine à Lyon : sa silhouette est aux frontons de tous les cinéma et vous la croiserez peut-être au gré des rues puisqu’elle vient de débuter le tournage du nouveau film de Laurent Larrivière avec Swann Arlaud. Elle, c’est, évidemment Isabelle Huppert, une des “daronnes“ du cinéma français et celle que Jean-Paul Salomé a choisie pour incarner Patience Portefeux dans son polar. Rencontre.

Vincent Raymond | Jeudi 10 septembre 2020

Photo : ©Guy Ferrandis


Comment choisissez vous vos rôles ? En fonction de ce que vous auriez envie de voir ou en rupture par rapport à ce vous avez fait auparavant ?

Isabelle Huppert : C'est peut-être plus une question que se pose le metteur en scène que l'acteur. Parce qu'au fond, un acteur a peu de pouvoir sur la possibilité d'un film. Sinon, un peu tout dans la genèse m'attire : entrer dans un personnage, travailler avec un metteur en scène, le dialogue, une phrase qui vous reste dans la tête et qu'on se redit et rien que pour cette phrase on a envie de faire le film… C'est mystérieux de définir précisément, parce que c'est un processus particulier qui vous amène chaque fois à faire un film. Un film est quand même à chaque fois une aventure un peu existentielle : il y a tout un chemin qui vous y mène et qui n'est jamais le même…

Quel a été le point de départ de La Daronne ?

Le livre, que j'ai lu avant de savoir que Jean-Paul Salomé voulait faire le film. J'ai entendu Anne-Laure Cayre [l'autrice et coscénariste, NDLR] à la radio et, tout de suite, j'ai été très intéressée par ce qu'elle racontait —, Anne-Laure est en plus un personnage très intéressant en elle-même. Je suis descendue en courant acheter le livre, que j'ai trouvé formidable et très bien écrit — il avait obtenu le Grand Prix de la littérature policière. Peu de temps après, il se trouve que Jean-Pierre, avec qui je voyageais beaucoup pour Unifrance quand il en était le président, me dit qu'il a lu un livre formidable qui s'appelle… La Daronne… Voilà…

Vous a-t-il demandé d'adapter le personnage ?

Alors, on pensait la même chose lui et moi : il fallait plus de dinguerie, mais aussi une certaine innocence pour le personnage. On l'a donc beaucoup retravaillé au scénario. C'était bien que ce soit comme un portrait de femme, qu'elle partage une amitié féminine avec l'infirmière qui s'occupe de sa mère à l'EHPAD… Et puis, toute cette relation avec le personnage joué par Hippolyte est vraiment intéressante : elle n'est pas dénuée d'un certain cynisme mais il y a en même temps de la mélancolie qui lui donne beaucoup d'humanité et de profondeur.

Justement, le personnage d'Hippolyte Girardot dit à un moment au vôtre : « Tu es une brindille et pourtant tu as beaucoup de force »… Cette définition vous convient-elle ?

Oh brindille, brindille… Ça dépend des jours, de ce que j'ai mangé la veille ! Parfois je peux ne pas me sentir brindille du tout. Je suis comme tout le monde ! Et puis, ça dépend où : dans un film de Jean-Paul avec Hippolyte, il n'y a pas de problème, j'ai confiance — c'est vrai.

On a l'impression que La Daronne vous permet de changer l'image que le public a de vous…

J'ai tout fait pour en tout cas, vous pensez bien ! L'aubaine était trop bonne (sourire) Les gens vous voient beaucoup à travers un prisme, parfois un peu pesant, contre lequel on ne peut rien. Il y a quelque chose comme ça qui s'agglomère à vous et dont on a du mal à se débarrasser. On imagine que ça détermine le regard qu'ont les gens sur vous.

Dans le livre et le scénario, il y avait ce mélange savamment dosé de comique, d'émotion, de finesse. Et puis aussi tous ces masques différents, tous ces mensonges, puisque Patience est quelqu'un qui ment tout le temps. Un personnage qui ment tout le temps est toujours amusant. Déjà, au cinéma, on ment par définition ; c'est-à-dire qu'on a toujours tendance à dire une chose et à en penser une autre. La caméra induit cela. Quand en plus c'est le ciment même du personnage qui l'induit…

Selon l'adage italien traduttore, traditore, un interprète (comme votre personnage) est un traître, c'est-à-dire une sorte de menteur. Un comédien, qui est aussi un interprète, peut-il trahir son metteur en scène ou ses partenaire dans l'intérêt du film ?

On peut en effet dire que traduire c'est trahir et que donc, jouer c'est une interprétation. Mais une interprétation c'est subjectif, en tous les cas, heureusement — sinon, n'importe qui pourrait faire ce que l'on fait. Au moment où on le fait, on est la seule à pouvoir le faire. Mais c'est toujours dans l'intérêt du film et je ne crois pas que ça puisse être quelque chose que l'on fasse de son côté.

Le rôle imposait que vous soyez arabophone, ou plutôt que vous parliez un dialecte marocain…

C'était nécessaire, bien pour rendre le personnage crédible. On aurait pu imaginer trouver une voix qui soit la mienne, puisqu'on peut tout faire maintenant, mais c'était quand même amusant d'en passer par là, même si c'était difficile : j'ai tout oublié depuis ! Le professeur, Salah, m'envoyait des enregistrements pendant que je tournais le film d'Ira Sachs au Portugal — mais pas en portugais heureusement. C'était agréable à prononcer mais difficile à comprendre, surtout.

Et vous avez l'habitude de jouer dans d'autres langues que le français et l'anglais…

Oui, j'ai joué un peu en coréen ; j'avais appris un peu de chinois aussi pour un film qui n'est jamais sorti d'ailleurs, qui se balade quelque part, aucune nouvelles depuis (sourires) Pour l'unn des prochains films que je vais faire sur Le Caravage, Michele Placido veut que Louis Garrel, ma fille [Lolita Chammah, NDRL] et moi nous tournions en italien. Ma fille n'a pas de problème, elle est bilingue en italien, mais moi… c'est plus difficile.

Est-ce que ça change votre manière de jouer lorsque la langue est différente ?

En arabe, je ne peux pas vraiment vous dire parce que franchement c'est extrêmement circonstancié, mais lorsqu'on joue en anglais, on est un peu une autre personne à soi-même — ce qui est bien, d'ailleurs. On s'échappe un peu… Vous savez, par exemple, quand quelqu'un qui vous est très proche parle une autre langue que celle avec laquelle il a l'habitude de communiquer, ça donne de lui une autre vision, je trouve. Pareil quand on est acteur. Je pense que ça peut modifier le jeu sur scène : je l'ai fait plusieurs fois en anglais, c'est autre chose.

Pour vous, Patience Portefeux/La Daronne est-elle un double-personnage ou bien quelqu'un qui se déguise ?

C'est un personnage très riche, très complet, qui passe par des tas d'états très différents. Et le déguisement fait partie du plan. Mais en même temps ce qui est beau, c'est la manière dont elle reçoit son foulard : Khadidja, une infirmière arabe lui donne, comme un geste initiatique. D'ailleurs, Khadidja est essentielle dans le rouage : c'est aussi pour elle que Patience va faire tout ça. Toute une mécanique se met en place et j'aime la manière dont cela arrive. L'idée des costumes en découle, et ça donne beaucoup de consistance à son déguisement.

Avez-vous participé au choix des costumes de la Daronne ?

C'est surtout l'œuvre de Marité Coutard, une formidable costumière (avec qui j'avais travaillé sur La Ritournelle de Marc Fitoussi), en collaboration avec Jean-Paul Salomé. Et il y avait quelqu'un sur le film qui venait l'assister, notamment pour m'aider à mettre le foulard, parce qu'il y a plusieurs manières de le mettre.

Habillée en Daronne, votre personnage occupe l'espace différemment et devient objectivement différent…

Tout costume change la démarche, ce n'est pas vrai uniquement pour celui-là. Chaque personnage induit une démarche. Quand on demandait à Chantal Akerman où elle avait trouvé les rôles de ses comédiens, elle répondait : « dans mes chaussures ». Et c'est vrai, c'est une phrase très juste : selon que vous avez des talons hauts ou plats, une robe ample ou le petit pull vert (que j'adore), le personnage est différent. Ici, par les costumes, il y a une montée en puissance.

Aimiez-vous vous déguiser enfant ?

J'imagine comme tous les enfants — et encore, ce n'est pas si sûr que les enfants se déguisent toujours autant. Le déguisement, ça revêt quelque chose d'artisanal, on se déguise avec trois fois rien. Est-ce que les enfants se déguisent toujours autant ? J'espère… Mais ils sont de plus en plus projetés dans le virtuel ; or le déguisement, c'est le contraire de cela : c'est la créativité, l'imagination…

De votre point de vue, l'artisanat se perd-il au cinéma ?

Je ne crois pas, non. Finalement, ça, ça n'a pas beaucoup changé…

Vous avez la réputation d'être l'une des rares actrices à vous intéresser à la lumière…

Je vous le confirme (rires) Non mais attendez : toutes actrices du monde s'intéressent à la lumière. Je ne veux pas offenser mes homologues masculins, mais je crois que les acteurs sont plus intéressés par la “fabrique du cinéma“ : un acteur aura plus des velléités de mise en scène dans sa pratique, dans son rapport au plateau, qu'une actrice. Une actrice est beaucoup moins portée sur cela. Un acteur va s'intéresser à la manière dont il est filmé, aux cadres. Une actrice pas comme ça. Les filles, c'est plus le maquillage.

Comment voyez-vous le lien entre un comédien et un directeur de la photo ?

Pour un acteur, un directeur de la photo c'est un partenaire essentiel : un visage c'est comme un paysage ; ça s'étudie, c'est bien que le chef-opérateur s'y intéresse, c'est un travail.

Un désaccord avec un directeur photo peut-il vous empêcher de jouer ?

Ah ben non : je ne travaille qu'avec de grand opérateurs ! (rires) Il y a une époque où les actrices savaient exactement ce qu'elles voulaient comme lumières : Marlene Dietrich, je crois, faisaient carrément ses lumières.

La série Dix pour cent donne de vous une image de bosseuse…

Oui, ben c'est juste image, franchement ! C'est une pure fiction (rires) Disons que je suis plus… active que bosseuse dans Dix pour cent, ça n'est pas tout à fait pareil. Active, je n'ai pas tout à fait l'impression de travailler : on a la chance de faire quelque chose où la notion de travail est à prendre avec beaucoup de précautions. C'est quelque chose de très particulier, la notion de labeur n'est pas du tout la même que pour d'autres métiers ; on peut s'en réjouir, c'est un privilège qui nous est donné.

Trouvez-vous que l'époque offre davantage de rôles importants aux femmes ?

J'ai un tout petit peu de mal avec ce concept. Comment dire… Peut-être est-ce parce que je n'ai pas le sentiment d'avoir maintenant plus de rôles intéressant que tous ceux que j'ai faits. Et puis, il ne faut pas se tromper sur la notion de ce qu'on appelle des rôles “intéressants“ pour femmes. Parfois j'entends des discours un petit peu… pas dangereux, mais qui ne conviennent pas sur l'idée qu'il faudrait forcément qu'on donne des rôles de conquérantes. Si c'est pour que les femmes revêtent les oripeaux masculins… Pour moi, un grand rôle de femme, c'est un rôle qui la met au centre, tout simplement, quoi qu'il lui arrive. Récemment, à l'Action Christine, mon fils a programmé Forbidden Hollywood et là on vacille : ce sont des films pré Code Hays, avant ce code moralisateur qui a stoppé toute une vague de films. Et les rôles de femmes dans toute cette période-là sont hallucinants ! Les rôles de Barbara Stanwyck sont déments. Alors oui, il y a eu des périodes où il y a eu de très grands rôles de femmes.

Allez-vous toujours au cinéma ?

J'y vais tout le temps ! Je vais dans mes salles — j'ai deux salles à Paris. Il y a plein de films à voir : le film de Hou Hsiao-hsien ; The King of Staten Island que j'ai adoré… Et puis j'accompagne La Daronne dans les salles. C'est là que l'on voit que le film s'adresse toujours à chaque spectateur et non à un public de passage ; à chacun en particulier. Chacun reçoit toujours un film différent.


Isabelle Huppert, repères

1953 : Naissance à Paris

1978 : Prix d'interprétation au Festival de Cannes pour Violette Nozière de Claude Chabrol, le second en 2001 pour La Pianiste de Michael Haneke

1996 : Premier César de la meilleure actrice pour La Cérémonie de Claude Chabrol

2005 : Lion d'or spécial au Festival de Venise pour Gabrielle de Patrice Chéreau et l'ensemble de sa carrière, après deux Coupes Volpi de la Meilleure Actrice (1988, 1995)

2017 : Molière d'Honneur ; Golden Globe, nomination à l'Oscar, second César de la Meilleure Actrice pour Elle de Paul Verhoeven (sur 17 nominations)

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Christophe Chabert | Mardi 9 avril 2013

La Belle endormie

Avec La Belle endormie, Marco Bellocchio s’empare d’un fait-divers qui a embrasé l’Italie — la décision de mettre un terme à la vie d’Eluana Englaro, dans un état végétatif depuis 17 ans — provoquant manifestations cathos et débats au Parlement. Mais il n’en fait que le lien entre trois histoires de fiction qui, chacune à leur manière, traitent aussi de la question. On y voit un sénateur berlusconien prêt à voter contre son groupe, tandis que sa fille va se joindre au cortège des manifestants réclamant la survie d’Eluana ; une actrice veillant en illuminée mystique sa fille dans le coma ; et une droguée qui tente de se suicider et se retrouve surveillée de près par un médecin têtu. Bellocchio tombe dans les mêmes travers scénaristiques que les fictions chorales engagées américaines genre Collision : les personnages ne semblent exister qu’à l’aune de la démonstration du cinéaste et le dialogue, notamment dans la partie à l’hôpital, fait preuve d’un didactisme sentencieux assez indigeste. En revanche, La Belle endormie montre à quel point il reste un metteur en scène d’une grande vivacité. À près de 75 ans, il filme son ballet d’intrigues

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La Religieuse

ECRANS | De Guillaume Nicloux (Fr, 1h54) avec Pauline Étienne, Louise Bourgoin, Isabelle Huppert…

Christophe Chabert | Mardi 19 mars 2013

La Religieuse

Pour avoir beaucoup défendu Guillaume Nicloux dans ces colonnes, on sait aussi à quel point les échecs répétés (et souvent injustes) de ses films dans les salles l’ont rendu amer et méfiant. Cette nouvelle adaptation de La Religieuse montre en effet un cinéaste qui, sans mauvais jeu de mots, ne sait plus à quel saint se vouer pour séduire le public, et lorgne ouvertement vers le triomphe de Des hommes et des dieux. Comment expliquer autrement sa quasi-démission dans la mise en scène, qui confond austérité et académisme, à la lisière du téléfilm, embourbée dans l’uniforme grisaille des murs et des habits sacerdotaux, les chuchotements du cloître et le recto tono de la voix off ? Le problème, c’est que si Beauvois affichait une empathie (contestable) pour ses moines, Nicloux doit faire avec l’anticléricalisme du roman de Diderot, qu’il tente de désamorcer jusqu’au contresens. Il faut attendre l’arrivée d’Isabelle Huppert, d’une surprenante drôlerie, pour qu’un peu de folie entre dans le film. Trop tard, car l’encéphalogramme plat de sa trop longue première parti

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Amour

ECRANS | Nouveau sommet dans l’œuvre de Michael Haneke, le crépuscule d’un couple comme une ultime épreuve de leur amour face à la maladie. Sublime, grâce à une mise en scène à la bonne distance et deux comédiens admirables. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 27 septembre 2012

Amour

C’est un petit-déjeuner comme les autres pour Georges et Anne (Trintignant et Riva, vraiment bouleversants), octogénaires, mariés depuis des lustres mais toujours amoureux. Sauf que, soudain, Anne ne bouge plus, comme absente à elle-même. Georges tente de la sortir de cette léthargie, rien n’y fait. Tout aussi soudainement, elle revient à elle, comme si ce long blanc n’avait pas existé. C’est le premier signe de la maladie qui va peu à peu lui faire perdre son autonomie physique, puis l’usage du langage, «et la suite, on la connaît» comme dit Georges à sa fille, bourgeoise agaçante de commisération. Mais la scène elle-même pourrait être celle d’un film fantastique. Avec Amour, Michael Haneke démontre à nouveau à quel point il sait faire surgir cette angoisse à l’intérieur du quotidien : une serrure fracturée, un pigeon qui s’introduit dans l’appartement, un cauchemar où Georges est attaqué par un individu masqué qui l’étouffe… Dans ce huis clos asphyxiant dont l’issue est annoncée dès le prologue, l’inquiétude est là, palpable dans la chair des plans subtilement éclairés par l’immense Darius Khondji. Alors, s’il n’y a pas d’alternative à la mort qui rode, y a-t-il encor

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