«L'idée de nation est obsolète»

CONNAITRE | Robert McLiam Wilson l'auteur Irlandais du drôlissime Eureka Street, de Ripple Boggle ou encore du poignant Les Dépossédés, sera un des invités du prochain Printemps du Livre. Rencontre. Propos recueillis par Séverine Delrieu

Séverine Delrieu | Mercredi 14 mars 2007

Photo : Mathieu Bourgois


Dans les Dépossédés, vous parlez de l'échec d'écrire sur la pauvreté.Robert McLiam Wilson : Ce livre c'est une réponse, un hommage. Je ne suis ni un expert, ni un technicien dans ce domaine. Ce livre, je l'ai fait en réponse à un homme que j'ai vu à la télévision anglaise. Dans une très intelligente émission il avait dit : «il n'y a pas de pauvreté en Angleterre, car tout le monde a la télévision». Cet homme était un premier conseiller du premier gouvernement Bush, un homme sérieux, de pouvoir. Et les gens écoutaient ça, ces conneries. Cela m'a rendu fou. Mon livre, c'était une simple réponse à cela. Parce que je n'étais pas un expert, la seule chose que je pouvais faire c'était aller dans les endroits, décrire ce que je voyais. Malheureusement, c'est toujours important de faire cela, car les choses sont les mêmes aujourd'hui. Je viens juste de lire dans une revue française respectable et très académique, un sujet sur «la pauvreté parmi les millionnaires aux États-Unis». My God, j'étais jaloux, j'étais vraiment jaloux ! Parce que c'était la meilleure satire de tous les temps et tout d'un coup, j'ai réalisé que le sujet était sérieux que ce n'était pas du deuxième degré. En France aussi, mise à part qu'on parle mal des races, d'une certaine manière, on culpabilise les pauvres par des politiques répressives, surtout en période préélectorale. Plus à l'est, la Pologne a rejoint la CEE, un pays vraiment important, 34 millions d'habitants quand même. La communauté impose l'obligation de libéralisation et de compétitions dans tous les domaines, ce qui implique réduire les dépenses publiques, nationaliser. Ce sont des normes et des façons de penser américaines de plus en plus populaires malheureusement en Europe. Mais ces politiques sociales, peu onéreuses, ne marchent pas, ne marchent pas du tout. La pauvreté rend finalement beaucoup de situations analogues, même si les personnes sont uniques.L'état de pauvreté, de misère c'est simple, c'est ne pas avoir d'argent. Les personnes sont toutes différentes, mais elles vont devoir affronter les mêmes problèmes. La mobilité, le pouvoir individuel de choisir sa propre vie sont très réduits chez les gens pauvres. Comme dans le tiers monde, tout ceci peut arriver juste à côté de gens très bien lotis.Vous avez réalisé des reportages pour la télévision sur la politique, la situation des sans-abris. Pourquoi utiliser ce média?Parce ce que c'est le plus puissant. Je veux dire, ce livre (Les Dépossédés) a été publié par un éditeur anglais qui m'a dit «un livre sur la pauvreté JésusChrist !!» Et je crois qu'il n'a pas été lu par beaucoup de personnes. Alors, que la télévision est regardée par des millions de personnes. Et c'est pour cela que je l'ai fait. Et vous n'écrivez pas un livre pour des gens qui sont déjà convaincus vous l'écrivez pour des gens qui croient à ce que l'homme dit à la télévision sur la pauvreté. Continuez-vous à le faire ?J'ai arrêté il y a quelques années parce que je n'étais pas très doué pour cela, je n'étais pas un bon réalisateur.En ce moment, écrivez-vous ?Je finis deux nouvelles : la première est sur un vieil homme, un étranger. La seconde est sur un homme qui marche sur un très long chemin.Y aura t-il une ville spécifique ?Le vieil homme est à Londres. Dans la seconde, le lieu n'est pas spécifié.En France, depuis les Dépossédés, vous n'avez plus publié... Et en Angleterre, cela fait onze ans.Pourquoi, si ce n'est pas trop indiscret...La vie est devenue compliquée. La peur, les failles sont des choses très partagées et comprises chez chacun. Mais la peur du succès, on la comprend moins. Mes livres se sont bien vendus, ils ont été traduits dans beaucoup de langues, les gens étaient très gentils et toute cette sollicitude m'a fait me sentir mal. Pour moi, "la honte n'est jamais loin". Vous savez vous même si ce que vous avez écrit est bon ou non, si cela aurait dû être plus travaillé... Beaucoup d'écrivains ont été trompés par leur œuvres de jeunesse, ont produit pas mal de daubes dont ils se sentent coupables. Il y a un très bon livre de Jean-Pierre Martin qui est sorti il y a six mois qui s'appelle Le livre des hontes. Il parle de certains écrivains qui subissent plus de pression qu'on ne peut l'imaginer à cause de la critique, mauvaise ou élogieuse d'ailleurs. Pour moi, ceci s'est surtout déroulé quand je vivais au Royaume-Uni. Depuis un an, je vis à Paris, et j'apprécie beaucoup.Dans Eureka Street vous prenez une distance très humoristique, parodique pour parler de la situation et des violences en Irlande. Grâce à cette distance, vous faites apparaître l'arbitraire des discours qui justifient la violence.C'est le boulot de quelqu'un qui est un adepte de la satire, de quelqu'un qui ironise qui critique le monde en se moquant. C'est le travail le plus facile au monde, pas mal comme boulot ! La critique permet l'émancipation, la liberté.Oui votre remarque est très intéressante, j'ajouterai que, de plus, je suis très attaché à mon pays. Mais j'aime être ici car c'est un pays avec une identité différente du Royaume-Uni qui est maintenant l'autre bout de l'Amérique. À ce titre, en France, n'élisez pas Sarkozy.On fait tout pour, mais c'est vrai que ce serait terrible...Oui, se serait catastrophique. Il aime toutes ces conneries américaines. Ce que j'apprécie chez les français, c'est de ne pas être satisfaits de la situation et de critiquer, c'est la preuve d'un état d'esprit sain. On doit toujours "couiner" comme vous dites en français. Dans Eureka Street, il y a beaucoup de cela. En même temps, j'ai essayé de restituer l'affection des personnages ; elle passe par la moquerie.Oui, comme vous le dites en exergue «toutes les histoires sont des histoires d'amour»Oui, cela n'empêche pas l'amour, bien au contraire.En creux, dans Eureka Steet, vous montrez que la nationalité, l'appartenance à un pays est loin de définir l'individu. L'exil est même ce qui permet de se trouver soi, et de trouver les autresNon seulement je crois que c'est ce qu'on observe, mais je crois que cela se vit de plus en plus. Par exemple si on prend la ville de Londres et un peu à Paris, il y a toutes sortes de nationalités. Le nombre d'enfants de nationalités différentes est incroyable. Je crois que pour eux cela n'a aucun sens de grandir avec l'idée de l'Empire britannique ou d'une autre nation, ils doivent penser que c'est une sorte de plaisanterie. L'idée de nation est obsolète, car lorsque les gens se cachent derrière, c'est signe par exemple qu'ils vont dire une stupidité sans aucun mérite. Vous savez par exemple je ne bois pas d'alcool. A l'étranger, les gens sont très surpris car ils ont ces clichés dans l'esprit, c'est une forme de punition qui peut me tomber dessus tout le temps. Mais c'est pire pour les irlandais, car ils ont un grand appétit de conscience irlandaise. Ils se sont identifiés à ce besoin qu'ont les gens des distinctions, et ils se sont "adaptés", ils se sont inventés du coup une authenticité spirituelle fictive : " non je ne suis ni américain, ni anglais mais irlandais". Par exemple aux États-unis, il y a une grande marche dans NYC pour la Saint-Patrick. Et les irlandais se mettent en kilt et les gens crient qu'ils sont écossais!!. Et les irlandais sont d'accord parce qu'ils se prostituent, ils sont menteurs, ce sont des gens qui inventent. Par exemple le River Dance, qui a fait le tour du monde et a même été présentée à l'Eurovision, c'est une escroquerie, une pure invention, les américains ont payé des millions pour voir ces spectacles. L'écrivain est celui qui brise les règles et les frontières.Oui je crois que tout écrivain décent fait cela. On peut tour à tour dire que Zola, Balzac peuvent être intensément français, et aussi très anglais, parce qu'au fond ils sont internationaux, - à ce titre je tiens à dire que la traduction de Zola, et en particulier de La Bête humaine est un peu meilleure à lire en anglais qu'en français. C'est une confession tellement brillante ce roman...

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