Nastassja Martin : rouge baiser

Story | Dans un sublime récit baptisé Croire aux fauves, l'anthropologue Nastassja Martin raconte sa terrible rencontre avec un ours, sa reconstruction physique et psychologique et l'étrange métamorphose qu'elle induit. Un texte infiniment poétique qui est aussi une plongée dans l'intimité du travail des anthropologues, ces chamanes de notre temps.

Stéphane Duchêne | Mardi 21 janvier 2020

Photo : (c) Ph. Bretelle


«L'ours est parti depuis plusieurs heures maintenant et moi j'attends, j'attends que la brume se dissipe. La steppe est rouge, les mains sont rouges, le visage tuméfié et déchiré ne se ressemble plus. » Ainsi débute Croire aux fauves, sans exposition, sans les présentations d'usage, à vif, avec pour tout décor connu : la steppe. Une femme gît dans ce paysage, en sang, la mâchoire broyée et le cuir chevelu cisaillé. Elle vient de croiser un ours. De trop près. Drôle d'endroit pour une rencontre ? Plutôt deux fois qu'une : à cet endroit, sur un plateau glaciaire du Kamtchatka, d'ordinaire les ours ne s'aventurent guère – il n'y a rien pour faire bombance. Le truc, c'est que les humains non plus. Sauf ce jour-là donc, où la femme a vu l'ours et avec lui sa dernière heure arriver avant que l'animal, inexplicablement, ne se ravise.

Cette femme, c'est l'autrice elle-même, Nastassja Martin, anthropologue élevée au savoir du grand Philippe Descola et spécialisée dans l'étude des peuples arctiques sur un terrain de jeu immense allant de l'Alaska à la Sibérie extrême-orientale. On avait ainsi pu lire, dans Les Âmes sauvages, le récit de son séjour chez les Gwich'in en Alaska. C'est la raison pour laquelle elle se trouve, ce jour-là, là où il n'aurait pas fallu. Nastassja Martin travaille. Elle est venue étudier les Évènes, leurs us et coutumes, leur cosmologie, l'animisme qui illumine leurs croyances. L'impact aussi, comme elle l'a fait chez les Gwich'in, de la modernité occidentale, de la globalisation et, au fond, de l'anthropocène sur ces croyances et ces manières d'être au monde.

Ces gens-là, littéralement, vivent au bout du monde, à la pointe est de l'immense Russie, à l'avant-poste du réchauffement climatique qui menace leur mode de vie. Pour ne rien arranger, l'armée russe a choisi leur terre pour tester la portée de ses missiles, des fois qu'il faille en balancer un sur l'Alaska toute proche, échantillon d'arrogance américaine sis à portée de jumelles – là donc où vivent les Gwich'in, ces presque cousins des Évènes, séparés d'à peine un bras de mer qui est un monde d'écart. D'un côté, le Far East, de l'autre, le Finistère de l'occident. Et, posé entre les deux, un miroir.

Mathuka

Ce qui s'est passé exactement, on l'ignore au début du livre. On découvre, comme on se réveille d'un black-out, cette femme exsangue. La voilà transférée, avant la France, dans un hôpital de fortune ou de l'armée, on ne sait trop, sans doute un peu des deux, à vrai dire. Elle s'y réveille nue et attachée. Un tuyau passe dans sa gorge via une trachéotomie et il ne s'agirait pas pour l'équipe soignante qu'il lui prenne l'envie de l'arracher par réflexe ou parce que la douleur est trop vive. Ainsi Nastassja réalise-t-elle qu'elle a survécu. Par miracle ? C'est ce que le bon sens chrétien conduirait à penser. Sauf que non, Nastassja le comprend vite. Il semble que tout cela était écrit – avant qu'elle ne l'écrive – mais peut-être l'avait-elle déjà écrit, ailleurs –, avant même qu'elle ne le vive, elle que les autochtones ont spontanément surnommée mathuka (l'ourse).

Nastassja était destinée à rencontrer cet ours. Andreï le lui répétait, il semblait que quelque augure annonçait la rencontre. Il la mettait en garde. Pour la forme puisque c'était écrit. La nature est ainsi faite qui se coule dans les croyances. Et ces croyances-là, Nastassja Martin ne peut les rejeter puisqu'elle les étudie. La prophétie accomplie, le même Andreï ne s'étonne guère que la jeune femme ait survécu. L'ours, qu'elle a mis en fuite, a fait d'elle une miedka, « celle qui vit entre les deux mondes, celui des hommes et celui de la nature et des esprits ». Plus troublant : lorsqu'à l'hôpital, on lui amène une télé pour passer le temps, on y diffuse un film à propos d'une jeune femme partie à la recherche de l'homme qu'elle aime. Problème : il s'est transformé en ours.

Ici, le doute n'est plus permis, Nastassja le sent au plus profond de sa chair. La funeste rencontre n'est pas l'une de ces tentatives d'assassinats propres à la vie sauvage et à ses lois. C'est une fécondation, une renaissance que ce qu'elle nomme magnifiquement « le baiser de l'ours » a scellé dans une terrible étreinte. Se déploie dès lors un sentiment – mieux que ça : une sensation irrépressible, animale. L'idée que la reconstruction physique, celle d'une « mâchoire devenue le théâtre d'une guerre froide hospitalière franco-russe », d'une identité à jamais érodée, s'accompagne d'une autre forme de reconstruction, d'une longue mue intérieure que toujours vient ponctuer le souvenir du baiser de l'ours, de ce moment sans cesse recommencé que serait le glissement de la femme vers la bête. L'expérience charnelle de l'animisme dont elle a tant étudié les manifestations chez les autres. On ne peut s'empêcher de penser au roman Le Lambeau dans lequel Philippe Lançon raconte son "après-Charlie", celui d'un visage détruit qu'il faut réparer et par là l'homme, le survivant miraculé, qui est derrière.

Repenser le vivant

Quelque chose s'est glissé par les écoutilles de plaies mal refermées. Une bactérie, d'abord, mais pas seulement – celle-là vient de l'hôpital en France où elle a été rapatriée. Plutôt quelque chose que l'ours a déposé autour duquel le corps se referme ; la réalité d'une violence contenue que l'animal est venu révéler ; l'épanouissement d'une guerrière dans l'instant, qui brûle, même pas cicatrisée, de retourner (et retourne) dans la mêlée du monde sauvage, au coeur « des problèmes d'ours » pour achever la guérison-transformation ; Perséphone de la steppe en quête de « refiguration après défiguration », Artémisen chasse de « l'inaccompli ».

Là où, comme le lui avait dit un vieux sage gwich'in, « le monde enregistre tout et n'oublie rien », où le dedans et le dehors communiquent, elle va trouver beaucoup de questions mais pas nécessairement de réponses. La gueule de l'ours, ce pourrait être l'antre de la folie, « cette altération du rapport au monde » induite par l'alter, l'autre absolu ; le début de soi-même comme révélé mais dans un entredeux, dans l'indéfini, les limbes, « quelque chose d'invisible qui pousse vers l'inattendu ». La réponse, ce pourrait être l'incertitude comme « promesse de vie ». Se réinventer, se transformer pour faire sienne l'entropie du monde, se caler dessus et non l'inverse.

De là une philosophie : « Repenser le vivant qui est en train de se repenser », disait Nastassja Martin il y a quelques mois sur France Culture. C'est-à-dire d'autres manières de « faire monde » qui nous éloigneraient de l'anthropocène pour nous rapprocher de cette terre que l'on martyrise. Lui appartenir au lieu d'être animé du sentiment auto-destructeur qu'elle nous appartient, comprendre qu'avec elle, nous partageons une âme. Voilà sans doute la signification du « baiser de l'ours, intime au-delà de l'imaginable ». Et pour nous la leçon.

Nastassja Martin
À la Librairie du Square jeudi 23 janvier, à 18h30
Croire aux fauves (Verticales)

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