Le couple en morceaux

Opéra / La Voix Humaine et Le Château de Barbe- Bleue, deux œuvres lyriques courtes, sont transcendées par les interprétations magistrales de Felicity Lott et d’Hedwige Fassbender. SD

Rapprocher La Voix Humaine de Francis Poulenc du Château de Barbe-Bleue de Bela Bartok, s’avère un choix judicieux de la part de Laurent Pelly. Dramaturgiquement, les liens se font entres ces œuvres toutes deux en un acte. Dans le monologue très fragmenté de La Voix humaine, tragédie amoureuse, intelligente d’écriture musicale et littéraire (le texte est de Jean Cocteau et l’adaptation musicale fut réalisée en 1958 par Poulenc), une femme seule, abandonnée par son “chéri” s’entretient au téléphone avec lui. L’atmosphère, est dès le début, angoissée. Le rôle est chanté et vraiment joué par la très intense soprano Felicity Lott à la prononciation parfaite. Émouvante, légère, elle est aussi profondément femme blessée - sa voix aérienne devient alors aigus clairs sans stridence, et évoque le désespoir rentré, contenu. Car cette femme aime encore cet homme qui la quitte, et cette rupture - à laquelle elle ne parvient à se résoudre - la rend coupable. L’œuvre lacunaire, morcellée, du fait de la conversation téléphonique où le contact se rompt pérpétuellement, contraste avec Barbe-Bleue. Dans, cette dernière pièce, Judith, la quatrième femme de Barbe-Bleue qui a quitté famille et vie “normale” pour lui, veut percer tous les secrets de son époux. Comme si, la femme blessée mais abattue par tant de désespoir de La Voix Humaine, sortait toute la rage rentrée. Et ce qui sort, c’est un désir de tout savoir de l’autre, de le contrôler, de poser les questions qu’on n’a pas pu poser : elle interroge sur les autres femmes aimées de son époux, veut ouvrir les portes, s’attaquer à cette forteresse, faire lumière sur tout ce qui est caché, lointain, hors de sa vue mais confiné dans les zones du soupçon, du non-dit.

Les phases de la rupture

Le Château de Barbe Bleue s’incarnerait alors comme le rêve ou le cauchemar de la femme endormie sur son balcon dans La Voix Humaine. D’ailleurs, Judith, jouée par la lumineuse mezzo soprano Hedwig Fassbender, porte le même manteau que la femme quittée de la Voix Humaine. Ainsi, autant la première œuvre semble très réaliste autant la deuxième - sur un livret très poétique et métaphorique sur la transparence dans le couple - plonge dans l’onirisme. Mais, c’est surtout musicalement que les deux pièces sont étourdissantes. La direction très dynamique, un brin trop forte du jeune chef Slovaque Juraj Valcuha à la tête de l’Orchestre de l’Opéra National de Lyon, fait jaillir les couleurs et les personnalités de chaque œuvre. Le baryton Peter Freid, en Duc Barbe-Bleue, est très à l’aise vocalement, mais quelque peu maladroit scéniquement. Reste que si le rapprochement de ces œuvres se justifiait, les lourdeurs du décor - des panneaux mouvants - ôtent tout aspect merveilleux à cette destinée humaine. Ils encombrent et ne racontent rien de particulier : la scénographie n’est qu’illustrative, redondante tout particulièrement dans Barbe-Bleue d’ailleurs. Néanmoins, l’interprétation vocale et musicale impeccable fait oublier les quelques défauts.

La Voix humaine / Le Château de Barbe-Bleue
Les 27 et 28 février, au Grand Théâtre de la MC2

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