Expérience de la rencontre

Mirella Giardelli, son Atelier des Musiciens du Louvre.Grenoble, le chorégraphe Jean-Claude Gallotta et ses danseurs, réunis pour une "Bach danse expérience. Interview croisée. Propos recueillis par Séverine Delrieu

Petit Bulletin : Comment est née l’envie de cette collaboration ?
Jean-Claude Gallotta :
C’est une rencontre humaine. D’abord Mirella a une réputation sur Grenoble, tout le monde parlait d’elle, au point que cela en devenait gênant, tout le monde disait « il faut faire quelque chose avec elle ». Puis un jour, j’avais un souci sur Les 7 péchés Capitaux, et je lui ai demandé de nous aider. Elle l’a fait tranquillement, alors que moi je trouvais cela compliqué avec les musiciens. Elle faisait cela avec une grande facilité, elle donnait des conseils très forts. Du coup, cela a créé une sorte d’amitié et de temps à autres, on se rencontrait. Puis un jour, c’est Mirella qui m’a proposé un projet…
Mirella Giardelli : Au début, c’était un projet sur Ensor que j’avais en tête, mais un peu fou. Cela nous a permis de se rencontrer. Jean-Claude a rebondi en me proposant un projet plus léger que celui d’Ensor – sur ce dernier, il fallait choisir les musiques, c’était compliqué. Et il m’a dit : « si on faisait d’abord des sortes de préliminaires ? ». On voulait faire quelque chose de plus festif, avant d’aller dans quelque chose de plus complexe.

D’où est venue cette envie de travailler autour de la musique de Bach ?
J.C Gallotta : Pour moi, c’est compliqué la musique dans le sens où je ne suis pas un chorégraphe traditionnel. Je me sens chorégraphe-auteur, je me sers de la danse pour raconter mes trucs. Dès qu’il y a de la musique, c’est compliqué : soit il fait l’illustrer, ou s’en détacher. Elle a une cadence, une dramaturgie qui est forte, et encore plus quand c’est de la musique classique. Quand c’est du rock, on peut jouer un peu plus, mais là, c’était compliqué. Donc ce que j’ai fait, c’est une sorte d’ « event » à ma façon. C’est-à-dire que j’ai fait des danses dans le silence, plusieurs tableaux. Cette dramaturgie, qui était inconsciente, neuf danses de cinq minutes, je l’ai proposée à Mirella. Puis après…
M. Girardelli : J’ai pensé à Bach. Aussi parce que Jean-Sébastien Bach, au sein de l’Atelier des Musiciens du Louvre est très important. Chaque année, on le joue. Il est toujours formateur pour nous. C’est un compositeur exceptionnel, en ce sens qu’il n’est pas psychologique. Il travaille sur les formes, sur la matière. Comme des poupées russes, ou des legos, on peut construire avec ses pièces. Cela me paraissait bien convenir à la chose qui m’arrivait de Jean-Claude. Il y avait aussi dans ta tête Jean-Claude, l’idée d’une fête, d’un jeu.
J. C Gallotta : Un jeu, c’est vrai.
M. Giardelli : Du coup, dans le choix des œuvres, j’ai eu envie d’aller vers quelque chose proche de l’allégresse, ce qui n’empêche pas la profondeur. Puis j’ai choisi aussi des œuvres connues, des sortes de petits clins d’œil. J’ai joué, varier les formes, comme Jean-Claude jouait sur les formes avec les danseurs, c’est-à-dire du solo, du duo, trio.

Dans le titre, il y a « expérience ». Avez-vous travaillé comme dans un laboratoire, en observant les réactions chimiques entre la musique de Bach et le corps des danseurs ?
J. C Gallotta : Complètement. C’est drôle, parce que j’ai fait l’Art de la Fugue à ma manière. J’ai pris des choses déjà faites, des bouts de chorégraphies détournées, il fallait de la matière comme Bach le faisait. Il était obligé de bâtir, de récupérer une chose pour en faire autre chose. On a procédé aussi comme cela. A un moment donné, je cite carrément Mammame avec le clavecin, ce détournement était amusant. Et donc, quand Mirella a proposé Bach, cela donnait une sorte d’unité. Même si le disparate, aurait pu convenir aussi bien. Mais là, l’unité nous allait. Pour la petite histoire, je ne connaissais pas Bach. Pour moi, il était le pape ! Mais grâce à Mirella, j’ai découvert l’homme, le pauvre homme, bûcheur, pleins de problèmes, humainement triste. Elle m’a fait lire des lettres. En même temps que c’était la fête, j’ai découvert sa vie, dure. Cela me l’a rendu moins impressionnant, je me suis senti à égalité. Du coup, on a écrit avec Claude-Henri Buffard neuf histoires qui racontent la vie de Bach à partir de lettres.

Que l’on entendra sur le plateau…
J. C Gallotta : Sous la forme d’un home-movie. Je me suis identifié, non pas à son travail, mais dans l’humain, d’ailleurs je dis « je » dans le film. Avec les musiques que Mirella avait choisi, cela fonctionnait très bien. Incroyable. Nous, les danseurs, on a essayé de s’adapter, on a essayé de voir comment se faufiler à travers cela, le festif et le grave –Bach perd la vue à la fin de sa vie. L’expérience, l’alchimie avec Mirella au clavecin se faisait très bien.

Pour en revenir au film, est-ce un autoportrait à travers Bach ?
J. C Gallotta : Non, j’utilise le « je » pour faire entendre que Bach nous écrit une lettre de l’au-delà. Au début, je voulais mettre des images figées. En fait, j’avais découvert Bach à travers les films de Tarkovski ou Pasolini. J’avais écouté cette musique par ce biais-là, sinon, elle était pour moi trop intouchable, sacrée, destinée à la bourgeoisie. Alors, je voulais rendre hommage au cinéma. Mais finalement, les images figées, cela ne fonctionnait pas. Donc, je suis revenu à un film fait chez moi, en disant « je ». Cela montrait aussi l’aspect quotidien du compositeur tout en le ramenant dans le monde contemporain.
M.Giardelli : Pour moi aussi, c’est montrer et rappeler que le métier de compositeur, même si c’est un génie, et surtout si c’est un génie, est un quotidien fait de nombreuses tracasseries.
J. C Gallotta : Les grandes parties de sa vie, jusqu’à sa mort sont racontées en neuf séquences. Elles croisent la grande histoire. La forme est simple. L’expérience, c’est la rencontre.

Le fait d’avoir rencontré l’univers de Bach, justement, a-t-il modifié votre démarche de création ?
J. C Gallotta : Cela a conforté ce que je pense. Mais j’étais content d’avoir trouvé une manière de répondre, car pour moi, c’est trop dur de travailler avec la musique. Là, j’ai trouvé le biais. J’ai hâte de travailler avec les musiciens, car pour l’instant on travaille avec le CD et Mirella au clavecin. En tous cas, cette rencontre avec Bach est merveilleuse, vraiment. Aujourd’hui, je l’écoute autrement et je le fais partager. Pour moi, c’était une épreuve : je ne voulais pas louper cette amitié avec Mirella, mais réussir l’expérience artistique. Et je crois que nous y sommes parvenus. D’ailleurs au départ, on ne voulait pas faire un spectacle. On voulait que cela se passe dans le studio pour garder l’intimité, l’aspect expérimental, la sensation de la rencontre. Puis c’est vrai, qu’il y a eu plus de monde que prévu qui avait acheté les places, même avant que l’on débute. Donc on a dû aller à la Salle de Création.

Vous allez débuter les répétitions avec les musiciens. Comment allez-vous travailler ?
M. Girardelli : Je vais essayer de les faire travailler sur la sensation de s’ouvrir à ce qui se passe sur le plateau, à ce que font les danseurs, leurs mouvements. Un peu comme quand je travaille le piano chez moi, et que les bruits extérieurs, ceux de la rue, sans que j’en soie consciente me nourrissent. Il faut à la fois de la concentration, et à la fois de l’ouverture. Donc quand je joue, je sais qu’il y a des corps qui bougent, qui vont se rejoindre, et je dois y faire attention, c’est une sensation qui, je l’espère sera perceptible. Ce sera l’expérience pour les musiciens, et mon enjeu, sera de le leur faire comprendre.

Bach danse expérience du 17 au 20 juin à la MC2 (Salle de Création)

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