"Idiot !" : après eux (Vincent Macaigne et sa bande) le déluge

Théâtre / Hystérique, graphique, extrême mais foutrement euphorisant pour peu qu’on se laisse porter par son énergie démentielle, "Idiot !" revisite la violence du roman de Dostoïevski tout en assénant un grand coup de pompe dans le train du théâtre français.

Au bout de quatre heures, on sort du spectacle vidé, essoré par cette frénésie destructrice venant littéralement de ravager le plateau sous nos yeux. La mousse d’une soirée éponyme a noyé la fin du premier acte dans le magma de sentiments et de pulsions informes, les accessoires et costumes ont violemment souffert, le décor s’est gentiment fait défoncer. Des personnages de chair, de sang et de moult autres fluides corporels se sont hurlés dessus, se sont maltraités, déchirés, se sont souillés avec cette cruelle complaisance dont la nature humaine sait si bien se repaître. On s’est pris des décharges rock, de Nirvana à Godspeed ! you black emperor, en pleine face.

Mais ce n’est pas le tout de se faire électriser, de faire parler le punk en soi - encore faut-il qu’il ait quelque chose à dire. Toute cette colère, cette violence dont on vient d’être le témoin, ces épanchements trash, grotesques et puérils, ont contre toute attente servi la parole de l’auteur, l’ont restituée avec une virulence tout ce qu’il y a de plus singulière, à la grâce du travail accompli par Vincent Macaigne et sa bande.

Derrière la forme

Difficile, pourtant, dans les prémices visuellement hallucinées du spectacle, de faire abstraction de la grandiloquence du décor, des montées d’adrénaline textuelles, des effets de mise en scène tapageurs. L’on craint même, après avoir entendu un Prince Mychkine outrancier déclamer sa fameuse tirade contre la peine de mort, avec un accent belge à couper au couteau et des mimiques juvéniles, que l’on soit dans la plus pure potacherie, ou pire, dans de la pose faussement subversive. D’autant qu’on a souvent comparé le travail de Vincent Macaigne à celui d’un Rodrigo Garcia, pour leur volonté commune d’explorer les limites scénographiques.

Mais là où le travail de Garcia repose désormais sur des dispositifs signifiants où l’humain n’est plus qu’un pantin désincarné, la visée est ici toute autre : le cœur du travail de Macaigne a résidé, dans les premières phases de travail, à se réapproprier le cœur du texte, les passages qu’il souhaitait faire entendre, à les faire réinterpréter par des comédiens complices qui le suivent depuis plusieurs créations. Si le décorum d’Idiot ! en impose formellement, les personnages ne s’y noient pas, mais n’auront au contraire de cesse de le mettre à mal, d’y faire exploser leurs rages. L’hystérie contagieuse gagnant rapidement tous les personnages a beau sembler se lover confortablement dans un fatras scénique imposant, elle n’en est pas moins significative de la colère émaillant l’œuvre originelle, et parvient même à la faire résonner avec pertinence.

Hurlements en faveur de Dostoïevski

C’est l’une des leçons que Macaigne et ses sbires ont retenus de leurs multiples lectures du roman de Dostoïevski – le texte est un long cri désespéré, de multiples hurlements à la face d’un monde en pleine mutation, où les schémas économiques, politiques et sociaux émergents absorbent l’humanité de chaque individu pour le plier aux nouvelles exigences en vigueur. Au beau milieu de ce jeu de massacre, où le même cynisme est appliqué aux relations affectives, un grand gosse maladroit débarque au milieu de putes au cœur d’enfant, de leurs maquereaux de père, de profiteurs, de suicidaires grunge, de parasites exhibitionnistes en costume de lapin.

D’humiliations en épiphanies, on le voit tomber peu à peu dans les pièges grossiers de ce monde faisant largement écho au nôtre dans son désenchantement permanent, son absence totale de repères. La scène est surchargée de symboles on ne peut plus contemporains, les comédiens se donnent, s’abandonnent, ne semblent craindre ni la douleur physique ni la douleur morale. L’énergie permanente déployée par la troupe impressionne, saisit, chavire, tout en laissant sciemment la place à des instants en incroyable suspension. Avec cette adaptation frénétique Vincent Macaigne frappe un grand coup et vient carrément de réveiller à lui seul le théâtre français. Oui, carrément.

Idiot !
Jusqu’au 30 avril, au Grand Théâtre de la MC2

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