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Combat dans l'oeil

Dans le cloître du musée Dauphinois, quarante-sept photos, - essentiellement des portraits d’ouvriers -, rappellent que l’industrie existe encore en Isère. Entretien avec leur auteur, Bernard Ciancia, photographe passionné. Propos recueillis par Reine Paris

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser aux ouvriers ?
Bernard Ciancia. Je viens du monde de l’industrie. Tout gamin, je traînais dans les usines. Mon père était conducteur de chantier et ingénieur. On a beaucoup voyagé avec lui. Je suis arrivé dans la région à la fin des années 1970, quand il a été nommé directeur des papeteries de Pont-de-Claix.

Mais alors, vous êtes plutôt de l’autre côté de la barrière ?
La différence, c’est que moi, à 14 ans, quand j’ai voulu ma première mobylette, mon père m’a signifié qu’il y avait du travail à l’usine. Il m’a toujours dit, si tu veux quelque chose, tu vas le chercher. On ne m’a rien donné, mais j’ai eu de la chance d’être élevé, d’être éduqué. On est trois frères et à l’usine, les plus sales boulots, c’était pour nous. Parce qu’il fallait qu’on montre l’exemple. Mais, attention, je ne m’en plains pas.

Loin de vous dégoûter, le monde industriel semble au contraire vous inspirer…
J’aime les odeurs des usines, j’aime les hommes qui y travaillent. Quand un mec comme moi pose les yeux sur eux, il y a quelque chose qui se passe. Pendant le conflit Caterpillar [En 2009, le constructeur américain annonce un plan de restructuration et prévoit en Isère la suppression de 733 postes, ramenée finalement à 600, NDLR], ce sont les ouvriers qui m’ont retenu quand je voulais me battre contre la direction. Alors, je leur ai dit : on va faire un livre pour faire chier. On m’en a voulu, ça m’a fermé des portes. Dans l’exposition, on a gardé une seule photo de la série que j’ai faite à cette période, celle de la femme qui passe à vélo devant les flammes, car on ne voulait pas remettre de l’huile sur le feu. Sinon, il m’arrive aussi de photographier des fleurs et des femmes… Mais de moins en moins… Les seules photos d’usine qui existent aujourd’hui, ce sont les photos d’entreprises…

Pourquoi êtes vous devenu photographe ?
Je crois qu’on a le devoir de transmettre. Je suis le huitième photographe de la famille et mon frère fait le même métier. C’est ce que j’ai toujours voulu faire. Et j’ai toujours voulu être un grand photographe comme Capa, Cartier-Bresson et surtout Eugen Smith. Il m’arrive d’être en manque par besoin de faire des photos.

Comment travaillez-vous ?
Je me colle aux gens : ils ne peuvent pas se sauver et moi non plus. J’utilise un minimum de matériel : un boîtier, un 50 millimètres. Quand je travaille, je subis un dédoublement de la personne. Il y a ce qui est là et ce qu’on veut montrer. Un bout de bois, je ne le regarde pas comme un bout de bois. Il faut extrapoler. Et puis, l’appareil a ses limites. La plupart du temps, je ne le regarde pas. Quand j’ai photographié le tailleur de pierre, celui à la figure christique, j’étais au-dessus de lui et j’ai tendu le bras qui tenait l’appareil, sans avoir besoin de regarder au travers. Une photo, c’est le photographe et c’est le sujet. Et il faut savoir qu’à deux cents mètres de chez soi, on peut avoir le scoop. Ce n’est pas la peine de faire le tour du monde.

C’est important pour vous de connaître les gens que vous photographiez ?
Parfois, je n’ai qu’une ou deux heures devant moi, alors, je vais à l’essentiel. J’ai une idée dans la tête et je la cherche jusqu’à ce que je la trouve. En général, ça vient assez vite. Mais, je préfère quand je peux discuter avec les personnes que je photographie. Les hommes sont souvent très pudiques, ils n’arrivent pas à poser, mais quand on les connaît, ils se livrent. L’homme à la barbe qu’on voit sur l’affiche de l’exposition est un ancien militaire devenu mécanicien-électricien. J’ai longtemps parlé avec lui. Un portrait, c’est une vraie rencontre. Quand on s’intéresse à quelqu’un qui travaille, c’est vraiment lui qu’on photographie. Il n’est pas crispé, il oublie l’appareil. Il y a des gens qui ne laissent pas insensibles, qui dégagent une grande douceur. Si on prend le temps de les connaître, c’est facile de prendre une bonne photo.

Si loin, si proches
Les photos exposées dans le cloître du couvent Sainte Marie-d’en-Haut sont le fruit de cinq ans de travail pendant lesquels Bernard Ciancia s’est rendu dans de nombreuses entreprises iséroises. Elles sont organisées en deux galeries de portraits serrés, séparées par une série de clichés d’hommes au travail dans les chantiers et se terminant par quatre photos impressionnantes de sites industriels. Dès les premières images, le visiteur a accès à l’essentiel : il ne peut pas baisser les yeux devant ces visages, pour la plupart en noir et blanc, qui le regardent en face. Alors qu’il avance dans les galeries tranquilles du cloître, il n’échappe pas à la fournaise, au bruit des machines, aux odeurs de vidanges. Le photographe, le premier, a été au plus près de son sujet. Il est monté dans la cabine du grutier, il a approché les fours jusqu’à sentir sa peau brûler, il attendu dans le froid sur la rive, que l’homme grenouille refasse surface, transi. Une grande émotion se dégage de cette exposition dont les images très esthétiques, sont sublimées par la sincérité du photographe et de ses sujets. 

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