Le Grand soir

Comme s’ils étaient arrivés au bout de leur logique cinématographique, Gustave Kervern et Benoît Delépine font du surplace dans cette comédie punk qui imagine la révolution menée par deux frères dans un centre commercial. Christophe Chabert

Dans Mammuth, le cinéma de Kervern et Delépine semblait toucher son acmé : leur colère froide, leur art de la mise en scène à l’humour très noir, leur goût pour le road movie : tout cela était transcendé par la rencontre avec Gérard Depardieu, à la fois grandiose et nu, dans l’abandon à son personnage et la réinvention de sa légende. Avec Le Grand soir, c’est l’inverse qui se produit : le sujet était taillé pour eux (deux frères, l’un punk, l’autre représentant dans un magasin de literie, vivent les ravages de la mondialisation depuis un centre commercial) et l’idée de réunir Benoît Poelvoorde et Albert Dupontel, acteurs géniaux qui n’avaient jamais tourné ensemble, ressemblait à un coup de génie. Le film débute d’ailleurs par une séquence qui aurait pu être d’anthologie : face à leur paternel incarné par un impassible Areski Belkacem, les deux se lancent dans une logorrhée croisée où aucun n’écoute l’autre. En fa, it, on touche déjà aux limites du Grand soir : la scène est trop longue, drôle par intermittence, mais surtout elle n’ouvre sur rien et n’arrive pas à faire oublier les acteurs derrière les personnages.

Un punk en hiver

Le film semble ensuite chercher ce qu’il a envie de raconter, hésitant entre plusieurs voies. Il commence par suivre l’itinéraire séparé des deux frères, Poelvoorde en punk à chien chaplinesque passant de saynète en saynète sans qu’aucun enjeu ne se dégage de son personnage, et Dupontel en commercial en pleine dépression, dont le trajet est plus intéressant et les scènes un peu plus réussies — notamment celles avec Bouli Lanners en client odieux. Kervern et Delépine se contentent de reprendre la grammaire expérimentée dans leurs films précédents, ce goût du plan-séquence étiré jusqu’à l’épuisement de l’énergie qu’il contient. Au bout d’une heure, Le Grand soir a l’air de ne plus savoir quoi dire et le dernier acte ressemble à un ajout à la va-vite pour boucler une durée de long-métrage. Ni le psychodrame familial rapidement avorté, ni le bout de road-movie paresseusement bricolé ne s’avèrent convaincants et, à l’image d’une conclusion franchement décevante, le film se dirige inéluctablement vers le néant. Plus étrange, alors que Kervern et Delépine disent tout haut ce qui était jusqu’ici le substrat de leur œuvre (comment résister à la résignation et hurler sa rage face au monde), Le Grand soir est leur film le moins mordant. Comme si la colère était passée de la forme au discours, du geste créatif à son recyclage sous forme de slogan.

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