To Rome with love

Poursuivant son exploration des métropoles européennes après Londres, Barcelone et Paris, Woody Allen se montre bien peu inspiré face à Rome, se contentant d’un poussif récit multiple où tout sent la fatigue et le réchauffé, à commencer par sa propre prestation d’acteur. Christophe Chabert

La familiarité avec le cinéma de Woody Allen, autorisée par la livraison annuelle d’un nouvel opus, permet à l’amoureux de ses films de vite reconnaître quand le maître (osons le mot, il n’est pas volé) est en pleine santé ou quand, au contraire, il est en petite forme. Il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir que To Rome with love appartient à la deuxième catégorie, tant il transpire le manque d’inspiration, le programme mécanique et l’agrégat poussif d’idées plus ou moins bonnes. Ainsi, si les cartes postales qui ouvraient Minuit à Paris (un vrai grand Allen, celui-là) n’étaient qu’un trompe-l’œil, le film s’acharnant ensuite à en montrer le caractère illusoire, celles que le cinéaste compile sur Rome ne seront jamais vraiment déchirées par le récit. Pire, elles conduisent à une accumulation de petites intrigues véhiculant leur lot de clichés, là où Allen n’avait besoin que d’un solide concept pour dérouler celle du film précédent. Ce n’est d’ailleurs par la première fois que, dans ses mauvaises années, Allen se repose sur les récits multiples comme sur une canne, espérant que dans l’ensemble, quelques-uns surnagent de la mollesse ambiante. Ce n’est hélas ! pas le cas, et si certaines histoires ont un point de départ original, un thème pertinent ou quelques scènes amusantes, aucune ne tient vraiment la route d’un bout à l’autre.

Déjà-vu

Leur assemblage répond à la même logique dilettante, alternant à un rythme frénétique les mésaventures d’un homme ordinaire qui devient célèbre sans raison (Benigni, comme ressorti d’un autre âge du cinéma), les tourments sentimentaux d’un jeune architecte (Jesse Eisenberg, qu’on aurait aimé voir dans un Allen plus stimulant) hésitant entre sa copine légitime (Greta Gerwig) et la meilleure amie fantasque et libérée de celle-ci (Ellen Page), et un vaudeville longuet entre deux jeunes époux italiens, coincés mais forcés de se dévergonder au gré de quiproquos improbables. Dans les trois cas, le déjà-vu est flagrant avec d’autres jalons de la filmo allenienne : Harry dans tous ses états, Vicky Cristina Barcelona et Minuit à Paris traçaient les mêmes sillons. Dans le dernier (le vaudeville), cette reprise en mode mineure est même doublement décevante : non seulement le recours à l’adultère comme fable sur l’incapacité à apprécier ce que l’on a pour toujours lui préférer ce que l’on rêve d’avoir est beaucoup plus attendue que le jeu entre le passé et le présent d’une ville culturellement mythifié dans Minuit à Paris, mais il permet à Allen de remettre tout le monde à sa «juste» place plutôt que de leur offrir l’évasion sociale promise à Owen Wilson.

Ce n’est pourtant pas le plus grave dans To Rome with love. Ce qui frappe ici, c’est à quel point tout transpire l’effort et le labeur, là où Allen avait réussi récemment à remettre du plaisir et de l’énergie dans son cinéma. À commencer par sa propre prestation d’acteur : on ne l’a jamais vu si lent pour lancer ses répliques, plutôt oubliables par ailleurs, si statique dans sa manière d’occuper l’espace, si peu habile pour faire sonner sa musique. Son jeu n’est que l’écho d’une mise en scène elle aussi engourdie, malgré le rappel de l’excellent Darius Khondji en tant que chef opérateur, dont la signature ne transpire pas à l’écran — seul détail amusant, il reprend le fulgurant procédé inventé au premier plan du Amour de Haneke qui consiste à éclairer les acteurs principaux dans un plan large sur le public d’un théâtre pour faire en sorte que l’on ne voit qu’eux au milieu des spectateurs.

On n’osera pas dire que ce film-là, aussi raté soit-il, marque un début de déclin pour Woody Allen, tant il nous a habitué, au cours des quarante dernières années, à sortir ses plus grands chef-d’œuvres après de brefs tunnels de disette créative (Maris et femmes ou Match Point, pour ne citer qu’eux…).

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