Man of steel

Man of Steel
De Zack Snyder (ÉU-Cda-Ang, 2h23) avec Henry Cavill, Amy Adams...

Remettre Superman sur la carte du blockbuster de super-héros après l’échec de la tentative Bryan Singer : telle est la mission que se sont fixés Christopher Nolan et Zack Snyder, qui donnent à la fois le meilleur et le pire de leur cinéma respectif dans un film en forme de bombardement massif, visuel autant qu’idéologique. Christophe Chabert

Il fallait au moins ça pour faire oublier le piteux Superman returns de Bryan Singer et relancer la franchise de cet « homme d’acier » : l’alliance circonstancielle de deux poids lourds du blockbuster actuel, à savoir Christopher Nolan, tout puissant après sa trilogie Dark knight, et Zack Snyder, loué pour ses prouesses visuelles et sa maîtrise des effets numériques. Nolan produit et livre les grandes lignes de l’intrigue pendant que Snyder réalise, taylorisme créatif pourtant pas si évident que cela sur le papier, tant leurs personnalités sont plus opposées que vraiment complémentaires.

De fait, il ne faut pas longtemps avant de savoir qui, dans ce Man of steel, tient réellement le gouvernail : l’introduction du film sur la planète Krypton, avec ses personnages taillés dans le marbre lançant de grandes sentences pseudo-shakespeariennes d’un ton pénétré pendant que la musique d’Hans Zimmer bourdonne et explose sur la bande-son, dit bien que c’est le metteur en scène d’Inception qui a clairement posé le ton de ce nouveau Superman.

Plus flagrant encore, dans la lignée d’un Batman begins, le film met la pédale douce sur les fonds verts et tente d’inscrire l’action au maximum dans des décors en dur, cherchant un réalisme qui prendra tout son sens une fois Superman arrivé sur terre, où Metropolis n’est, comme Gotham City, qu’un New York à peine relooké. Ce n’est pas tout : la déconstruction temporelle qui permet de reconstituer l’itinéraire de Clark Kent enfant sans passer par une fastidieuse exposition, conduisant à une étonnante fluidité narrative pour évoquer la découverte de son don, c’est là encore du Nolan tout craché.

Appétit de destruction

Peu à peu, Snyder va trouver sa juste place dans ce drôle de projet, qui repose les fondamentaux d’une mythologie Superman qu’on imagine partie pour durer sur le grand écran : à lui, l’illustrateur prodige, le soin de transformer la formule Nolan – un super-héros torturé, un méchant ambivalent, une noirceur siglée adulte – en un spectacle rouleau compresseur. Man of steel a donc ce côté blockbuster au carré, tentant une synthèse absolue entre les deux grands courants contemporains du genre : l’approche psychologique et réflexive d’un côté, la relecture geek et virtuose de l’autre.

Le film court ainsi de morceaux de bravoure en morceaux de bravoure avec, perdu au milieu de ce délire wagnérien broyant tout sur son passage dans une hallucinante épiphanie destructrice, des personnages qui n’ont pas plus d’épaisseur que leur projection en 3D. L’absence de quotidienneté et d’humour s’avèrent, comme souvent chez Nolan, assez ridicule : à peine Clark Kent le prolo hipster a-t-il retrouvé son vrai père que, déjà, le voici rasé de près et brushing impeccable, affublé de son costume et de sa cape, prêt à tester ses pouvoirs et à sauver l’humanité.

On se demande aussi pourquoi avoir fait venir Michael Shannon pour incarner le grand méchant de l’histoire, celui-ci déployant une palette de jeu extrêmement limitée par rapport à la folie dont il est capable. Seule Loïs Lane a un tant soit peu le droit d’exister au milieu du chaos, mais pour le coup, c’est essentiellement grâce à son interprète Amy Adams, qui lui apporte un assez beau mélange de détermination et de fragilité. Cet esprit de sérieux monolithique et ce manque de légèreté plombent régulièrement toutes les séquences de transition, même s’ils garantissent aussi la cohérence et l’intégrité du film, pour le coup jamais le cul entre deux chaises.

Superman from Kansas, America

En fait, ce qui frappe le plus devant Man of steel, à part l’efficacité de sa mise en scène – même si, une semaine après le coup de force Star Trek : Into Darkness, elle paraît déjà avoir un petit train de retard – c’est à quel point le duo Nolan / Snyder finit par s’accorder sur une lecture idéologique de Superman lui-même. Le film ne cache pas la nature messianique du personnage, qui accomplit des miracles et découvre son statut de sauveur à l’âge de 33 ans ; son dilemme principal, qui lui est exposé par son père adoptif – touchante prestation, au passage, de Kevin Costner – consiste à travestir sa nature extra-terrestre et invincible pour ne pas être ostracisé par une humanité inapte à accueillir un surhomme. Enfin, tout est prétexte à sacrifice dans Man of steel, comme si le chemin de croix et la résurrection pouvaient seuls conduire à l’émergence de ce Christ contemporain entourés d’apôtres et de convertis. Un Christ qui se met avant tout au service de l’Amérique dans un final au patriotisme appuyé – la réplique « J’ai été élevé dans le Kansas, il n’y a pas plus américain… » pourrait faire rire, si le film avait de l’humour – qui rappelle les dérives du dernier acte de The Dark knight rises et la propagande réac de 300. On ne peut nier un certain plaisir devant les 140 minutes visuellement étourdissantes de Man of steel, même si tout le bruit et toute la fureur sur l’écran ne font pas oublier que s’y joue peut-être une inflexion décisive dans le positionnement politique du blockbuster actuel…

Man of steel
De Zack Snyder (ÉU, 2h20) avec Henry Cavill, Amy Adams, Michael Shannon…

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