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L’Atelier des Récits 2022

« Nous ne sommes pas des artistes du mot »

Echoa



ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Depuis douze ans, le chorégraphe Thomas Guerry et le percussionniste Camille Rocailleux, fondateurs de la compagnie lyonnaise Arcosm, imaginent et défendent aux quatre coins du monde des spectacles inclassables, entre fantaisie et prouesse. À l'occasion de la reprise à la Rampe cette semaine de leur première pièce (Echoa, un véritable chef-d’œuvre), rencontre avec ces deux grands enfants à la complicité féconde. Propos recueillis par Benjamin Mialot

Vous vous êtes rencontrés au Conservatoire national supérieur musique et danse de Lyon il y a une quinzaine d’années. Qu’est-ce qui vous a attirés l’un vers l’autre ?
Thomas Guerry
 : C’est le langage qui nous a rapprochés. Camille utilisait son corps comme instrument, et ma danse était très musicale : on se comprenait sans se parler. Frustrés du manque d’échange qu’il y avait entre la musique et la danse au conservatoire, on a partagé un atelier le temps d’un été, sans autre volonté que d’échanger. À l’issue de cette session, nous avons présenté quelques rendus dans un festival et c’est André Curmi, directeur de la scène nationale d’Angoulême, qui nous a mis au défi de monter un spectacle à partir de cette matière. L’été suivant, nous avons créé Echoa.
Camille Rocailleux : Il n’y avait aucun plan de carrière au départ. Nous étions portés par un sursaut d’énergie lié au terme de notre cursus, et voulions juste voir comment nos univers pouvaient s’imbriquer.

Comment expliquez-vous la longévité de votre relation ?
TG : Elle tient bien sûr à la bonne santé de la compagnie, mais aussi au fait qu’on travaille régulièrement avec d’autres personnes, au fait qu’elle ne nous empêche pas d’aller par ailleurs au bout de nos arts respectifs.
CR : Nous formons un couple libre. On se laisse beaucoup d’espace et on en ressent les bénéfices au moment de rassembler cette matière et de faire avancer le vocabulaire d’Arcosm.
TG : Et puis je crois tout simplement que Camille et moi nous nous complétons, tant en termes de discipline qu’en termes de sensibilité.
CR : Thomas a une danse très organique, qui laisse une grande part à l’interprète, une danse à taille humaine mais qui peut emmener très loin dans l’imaginaire. C’est ce qui me touche dans les musiques que j’aime.
TG : C’est aussi ce que je ressens de la musique de Camille. Elle n’est pas figée, elle est très hétéroclite et narrative.                  

Vous êtes même plus complices que jamais puisque vous avez monté en 2012 Solonely, votre premier duo (présenté à la Rampe). Comment avez-vous su que c’était le bon moment pour une telle forme ?
TG : Nous avions l’envie de nous questionner. Nous ne sommes pas des robots. Une compagnie a besoin de se renouveler. Nous avons toujours essayé de ne pas tomber dans le piège de la facilité, de travailler sur des contextes différents, avec des collaborateurs différents… Nous voulions éprouver les dix années passées ensemble et réfléchir à la direction à prendre pour les dix prochaines. Et puis c’était un challenge que d’avoir les deux directeurs artistiques de la compagnie seuls sur scène.
CR : Comme on est portés sur le partage, on a vite fait de se retrouver à huit sur le plateau. Nous avions du coup aussi envie de prendre le temps et le recul nécessaires pour aller au fond des choses. C’est sans doute une question de maturité.
TG : Ce duo ne tourne malheureusement pas autant qu’on le voudrait. Peu de professionnels sont venus le voir et ceux qui l’ont vu ne peuvent l’accueillir parce qu’il repose sur une structure très conséquente. Mais cela faisait aussi partie de notre volonté, de penser la scénographie comme un troisième personnage.

C’est une constante dans votre répertoire...
TG : On part toujours du visuel. Avant d’aller dans la technique, on dessine, on croque… Le décor n’est jamais là juste pour décorer.
CR : Nous ne sommes pas des artistes du mot. Le texte chez nous est anecdotique, au mieux c’est un matériau musical. Le décor est du coup un personnage à part entière. Parce qu’il est modulable, parce qu’il est contrainte d’espace, parce qu’il devient à un moment donné un instrument de musique...
TG : C’est aussi une manière de valoriser les percussions, souvent imposantes, avec lesquelles nous travaillons et de rendre visibles les interprètes qui les manipulent.
CR : Entre le percussionniste et son instrument, il n’y a pas de contact physique. Il y a un vide. On a dès le début eu envie de travailler sur ce vide, sur la manière de l’habiter, de le détourner pour en faire une matière chorégraphique. C’est pour ça que dès Echoa on a éclaté la batterie, pour laisser le corps du musicien s’épanouir dans l’espace ainsi créé.
TG : On a baptisé ça « l’arc entre le corps et le son ». C’est de là que vient le nom de la compagnie. Arcosm comme un arc entre deux mondes. On revient à ce qui nous a rapprochés initialement. La pratique de la percussion est aussi sonore que visuelle. Le percussionniste doit avoir une mémoire corporelle, se positionner d’une certaine façon…

Au-delà du décloisonnement des genres, votre démarche repose aussi sur un décloisonnement personnel. Vous vous essayez respectivement à des pratiques qui ne sont pas les vôtres...
CR : Oui, il y a un aller-retour permanent. On a été très rigoureux à ce sujet durant les premières années, on prenait des cours…
TG : On ne voulait pas que les gens se disent «Oh un musicien qui danse, comme c’est touchant». On ne voulait pas d’écarts de niveau, on tenait à ce que les spectateurs ne sachent plus qui est quoi, qu’ils voient un personnage avant tout.
CR : Après, nous avons eu la chance que nos spectacles tournent beaucoup. Avec Echoa, on a rapidement atteint les 90 représentations par an, ça nous a mis le pied à l’étrier. Les corps se sont déliés avec le temps.
TG : Et puis on écrit sur mesure, par rapport au physique, aux compétences, aux traits de caractère même. L’image vient en premier comme on le disait, mais ce sont ensuite les interprètes qui nous guident sur l’écriture. C’est beaucoup de boulot. Quand on prend une chanteuse de rock ou un vieux pianiste, comme dans La Mécanique des anges, autrement dit des personnes qui n’ont aucune conscience de leur corps, c’est laborieux au début, les gens ne s’amusent pas. Mais c’est indispensable, parce qu’on est toujours dans le décalage, dans la rupture, on passe de la tendresse à la confrontation, et pour que ça marche, il faut que ce soit super écrit.
CR : C’est ce qui crée aussi un climat particulier dans nos pièces. On ne peut pas les jouer pépère, en faisant le minimum comme si on se contentait d’évoluer dans notre univers premier. Il y a toujours une espèce de tension.
TG : On ne laisse pas de place à la triche, à l’acte de présence. Un danseur n’est pas remplaçable chez nous.

Ces notions de rencontre et d’échange sont aussi au cœur même de vos spectacles. Vos personnages sont souvent des êtres aliénés par leur quotidien et qui le réenchantent par au contact de l’autre...
TG : On ne raconte pas vraiment d’histoires, on part plutôt d’un postulat, qui nous sert à donner des clefs de lecture au spectateur. Ça passe effectivement par le fait de choisir le quotidien comme contexte de départ. On s’en extirpe ensuite en allant vers l’abstraction, mais sans sacrifier l’émotion.
CR : Nos langages sont abstraits, que ce soit la musique ou la danse. Ce quotidien fait office de point d’accroche, et tant pis si cette volonté d'être accessible paraît louche à certains.
TG : Comme chez David Lynch, dans les films duquel on accepte de se perdre parce qu’on s’est attaché à des gens.
CR : Les artistes qui nous touchent sont d’ailleurs ceux qui parlent d’une vie qu’on connaît tous et proposent une voie pour s’en échapper. Je pense à Joël Pommerat, qui explore souvent les fantasmes de ses personnages, ou à James Thierrée et au bestiaire incroyable qu’il crée à partir d’objets de tous les jours.
TG : Ou Pina Bausch et sa façon d’emmener le réalisme vers la poésie. L’art ce n’est pas forcément raconter combien la vie est dure, ça peut aussi consister à mettre le doigt sur des situations délicates et à les transfigurer en des utopies.

Echoa, samedi 19 octobre à 17h, à la Rampe (Échirolles)

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