L'ultra-terrestre

Suzanne
De Katell Quillévéré (Fr, 1h34) avec Sara Forestier, Adèle Haenel...

François Damiens, comédien belge adopté par le cinéma français, doublement à l’affiche du plaisant "Je fais le mort" et du magnifique "Suzanne", est passé en six ans de «sorti de nulle part» à «présent partout», sans dévier de ses principes et de ses saines convictions. Christophe Chabert

Décembre 2007. À quelques jours de la sortie de Cow-Boy, joli film un peu oublié de Benoît Mariage, le réalisateur et ses deux comédiens Benoît Poelvoorde et François Damiens sont en pleine tournée promo. On demande à l’attachée de presse un entretien en tête-à-tête avec un des membres de l’équipe et elle pense qu’on va naturellement réclamer quelques minutes avec la tornade Poelvoorde, au sommet de sa gloire… Mais non, c’est Damiens qui nous intéresse, et nous voilà partis pour une discussion d’une demi-heure avec ce comédien qui, à l’époque, n’avait que quatre films à son actif et dont les caméras cachées commençaient à peine à faire le buzz. L’entretien est mémorable, d’une franchise rare ; il y expose sa candeur face à un métier dont il ne connaît rien et dans lequel il s’engouffre avec un mélange de curiosité et de scepticisme.

Six ans plus tard, François Damiens est devenu une vedette – on préfère ce mot à celui de star, ne serait-ce que parce qu’il désigne aussi une bière belge – et parvenir à s’entretenir avec lui est devenu plus compliqué ! C’est de cela dont on va donc parler avec lui aujourd’hui : comment il est passé des seconds aux premiers rôles, de la périphérie au centre du cinéma franco-belge, pour des comédies populaires comme pour des films d’auteurs.

«J’ai une tendance à m’enlaidir, car il y a moins de boulot…»

Son bilan de cette intense période d’activité ?

« J’ai compris certaines choses, mais il y en a encore beaucoup que je n’ai pas découvertes et c’est justement ça qui m’intéresse. J’ai fait des films qui à mon avis n’étaient pas des grandes réussites, mais c’est en se trompant qu’on apprend à se connaître et à ne pas reproduire ses erreurs. »

François Damiens a réussi cet exploit que peu d’acteurs arrivent à réaliser : susciter des désirs extrêmement variés chez les cinéastes, à l’image des deux rôles dans lesquels on le retrouve actuellement sur les écrans. D’un côté, un comédien loser, égocentrique et vaniteux, contraint d’aller jouer les morts sur une scène de crime (Je fais le mort de Jean-Paul Salomé) ; de l’autre, un père veuf qui élève comme il peut ses deux filles (Suzanne de Katell Quillévéré). Deux rôles incroyablement riches qui synthétisent son talent protéiforme. Chez Salomé, la mise en abyme lui permet de se moquer des tares de ses collègues tout en composant un personnage qui rappelle, par sa bêtise satisfaite, ceux qu’il compose pour pousser à bout de malheureux inconnus ; chez Quillévéré, Damiens ramène de la légèreté au milieu du drame, mais surtout s’avère pour la première fois d’une beauté immédiate sur l’écran.

« Je trouve que c’est un beau mec, explique la réalisatrice, il a énormément de charme, un truc à l’Américaine dans sa carrure. »

François Damiens commente :

« J’avais fait il y a quelques années La Famille Wolberg et Axelle Ropert avait essayé de m’embellir, mais elle n’y était peut-être pas arrivée ! J’ai une tendance à plutôt m’enlaidir, peut-être par fainéantise car il y a moins de boulot (rires). »

«Ce n’est que du jeu…»

Damiens s’est fait connaître en jouant les beaufs belges et peut occasionnellement remettre le couvert – chez Dany Boon, par exemple. Mais c’est par sa délicatesse qu’il séduit dans le film du même nom, et plus encore quand il concilie les deux au sein d’un même rôle : dans L’Arnacœur, il est autant bourrin que charmeur, balourd que gracieux. Son personnage, comme celui de Je fais le mort, est un acteur dont on rit de voir les ficelles :

« Jouer le mec qui joue, ça devient de l’humour de l’humour de l’humour. Certains acteurs ont très peu de distance par rapport à leur métier. Ils sont dans la vie et quand ils jouent, ils sont aussi, mais d’une autre façon. Je trouve ça formidable de pouvoir tourner en dérision le fait de jouer. Car ce n’est que du jeu… »

Alors que le cinéma l’aspire de plus en plus, lui préfère rester du côté de la vie, au point d’avoir failli refuser Suzanne pour cause d’emploi du temps surchargé et de vie de famille écourtée.

« Je suis entouré de gens qui adorent le cinéma, mais pas moi, même si je sais que ce serait très enrichissant pour mon métier de prendre certains trucs, d’observer. J’aime surtout observer la réalité. J’aime voir quelqu’un attendre sans bouger ; par contre, voir un film d’action, ça m’ennuie. L’écran fait écran. J’ai besoin de voir l’humain. »

C’est aussi pour ça, dit-il, qu’il a 

« besoin de scénarios très terre-à-terre. J’ai du mal avec les scénarios où il y a des préceptes de base à assimiler. On est en 2040, les garçons sont des filles, les filles des garçons, on roule à l’envers… C’est comme la cuisine : ce sont les mauvais cuisiniers qui font une sauce au kiwi avec du saumon. C’est original, mais c’est dégueulasse ! »

On osera une autre comparaison, de notre cru, pour boucler la boucle : dans Je fais le mort, Damiens doit reconstituer un fait-divers en endossant une combinaison de latex SM. En début d’année, Benoît Poelvoorde faisait de même avec une gêne manifeste dans Une histoire d’amour d’Hélène Fillières. Jean-Paul Salomé confirme :

« Un autre comédien que François aurait douté de la combinaison en latex… »

Damiens enfonce le clou :

« Moi, je me réjouissais de la mettre… »

Six ans après, les rôles se sont définitivement inversés entre les deux meilleurs comédiens belges contemporains…

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