« Ci-gît Rien »

Rien + Le lac + Mesdames

EVE

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Le 1er décembre 2014, après 15 ans de service, c’en sera fini du mythique groupe grenoblois Rien. À l’occasion du concert du groupe – sans doute le dernier sur ses terres – pour les 20 ans de Radio Campus Grenoble, le guitariste et porte-parole de Rien, Yugo Solo, revient sur cette chronique d’une mort annoncée il y a 10 ans et contre laquelle on ne peut malheureusement Rien. Propos recueillis par Stéphane Duchêne.

Votre deuxième album a pour titre, une fois traduit en français, « Il ne peut y avoir de prédiction sans avenir ». Or vous avez très tôt prédit la fin de Rien… Pourquoi ?

Yugo Solo : Notre fin est programmée depuis la création de l’association l’Amicale Underground en 2003. On l’avait même inscrite dans les statuts de l’association. En considérant qu’à 35 ans, on aurait tous d’autres préoccupations, des enfants, 2014 semblait une bonne année pour arrêter. 1999-2014, en 15 ans, on aura dit ce qu’on avait à dire.

Il paraît que lorsqu’on sait précisément combien de temps il nous reste à vivre, on gagne paradoxalement une certaine liberté, on est investi d’une forme d’insouciance. Cela-a-t-il modifié l’approche musicale du groupe ?

L’idée principale, c’était de se dire que plutôt que de laisser traîner un projet, il valait mieux décider en amont de sa fin pour qu’entre-temps il puisse vivre au maximum. En programmant une fin, on peut vivre les choses de manière plus intensive. Certains projets finissent par s’épuiser, par produire de moins en moins, faire de moins en moins de concert et par mourir d’eux-mêmes sans vraiment l’avoir décidé. C’est pour ça aussi qu’on a lancé cette trilogie de EP en 2010 et fait en sorte qu’il se passe des trucs, avec en tête l’idée qu’en 2014 c’est la fin. C’était aussi une manière de rester mobilisés dans ce projet.

Ces EP marquent un compte à rebours : après 3, 2 est sorti cette année… Êtes-vous dans les temps de passage, sachant que vous aviez annoncé 1 puis Ignition ?

1 paraîtra le premier décembre 2014, soit 15 ans après le premier concert du groupe au 102, à Grenoble. A priori, ce sera notre dernier disque, mais peut-être qu’il y aura ce dernier disque qui pourrait s’appeler Ignition, façon Nasa. Mais si ça se fait, ce sera plus une manière de revisiter notre répertoire – pas de nouvelles créations. C’est la première fois que j’aborde ce sujet en interview et rien n’est vraiment arrêté, il faut qu’on en discute avec le groupe. Ce qu’il faut retenir, c’est que le 1er décembre 2014 sortira le dernier disque de Rien composé de morceaux originaux.

Une fois la décision prise il y a dix ans, n’avez-vous pas été tentés de revenir dessus ? Ou, a contrario, craint que les circonstances fassent que le groupe soit dans l’impossibilité de durer jusqu’à sa fin programmée ?

Non, le fait de fixer cette date était vraiment une manière de rester concentrés sur l’objectif. Par contre, c’est vrai que tout le monde est occupé par d’autres activités, boulot, famille, et c’est compliqué de réunir les gens, de travailler sur des disques, de répéter, d’enregistrer. Ça aurait donc été compliqué de poursuivre plus longtemps.

Il y a une dimension non négligeable dans l’œuvre de Rien et qu’on peut avoir tendance à occulter, c’est l’humour… Partant de là, comme cela a déjà été évoqué, n’y a-t-il pas une possibilité que toute cette histoire de fin programmée ne soit qu’une blague ?

Au contraire, c’est peut-être la chose la plus sérieuse qu’on ait faite (rires). Mais bien sûr qu’au départ, c’est un peu né d’une blague. C’est l’histoire du discours qui dépasse l’œuvre, décrire les choses avant même qu’elles existent. C’est un truc qui nous a toujours intéressés de manière humoristique : l’art contemporain qui décrit les œuvres avant qu’elles n'existent. C’est pour cela qu’il y a toujours eu une histoire derrière Rien, qui a trait aussi à l’humour parce que finalement, on est des gens pas très sérieux. On est sérieux dans ce qu’on fait mais on aime bien aussi déconner y compris sur la musique, des agencements qui peuvent faire rire pour peu qu’on y prête attention. Dans tous nos disques, il y a des passages que nous-mêmes, nous trouvons « too much ».

Est-ce pour ça que vous avez toujours rejeté l’étiquette post-rock qu’on vous a parfois collée. Le post-rock étant une musique sérieuse qui peut avoir tendance à se prendre au sérieux…

Il y a un peu de ça oui, mais ce qui nous a surtout toujours posé problème par rapport au post-rock, en plus du fait qu’il soit pas mal catalogué comme une musique chiante, c’est que cette étiquette regroupe un ensemble de styles musicaux qui au fond n’ont pas grand-chose à voir les uns avec les autres. Un album comme le TNT de Tortoise n’a absolument rien à voir avec n’importe quel disque de Mogwaï ou de Godspeed You ! Black Emperor. Si on nous dit qu’on fait du post-rock à la manière de Tortoise, on en sera très flattés, mais si c’est pour nous rapprocher de Mogwaï ou de Godspeed, à part sur notre premier album, ça n’a plus rien à voir. Le post-rock est aussi une notion un peu fourre-tout, si ça permet de trouver nos albums dans les bacs plus facilement, tant mieux.

Pour revenir à cette idée de blague, il y a cette phrase dans le premier album, extraite de Fantasia chez les ploucs et prononcée par Jean Yanne à la fin d’un dialogue, qui dit : « Mais rien peut être mort à ce point là. » On se demande s’il faut entendre cette phrase comme une prédiction sur la fin du groupe, voire une épitaphe, ou comme une espèce de pirouette à propos de cette idée de fin programmée...

Les deux en fait. De toute façon, ce film est une vaste blague, complètement absurde mais qui repose sur des trucs fondamentalement humains. Ça nous parlait et le fait qu’il y ait « rien » aussi dans cette expression, ça avait sa place. Après, peut-être qu’en épitaphe on mettra plutôt « ci-gît Rien » qui est encore plus nihiliste et nonsensique que « rien peut être mort à ce point là ». On a d’ailleurs pensé à l’idée d’une petite urne funéraire. On en a vues quelques-unes pour animaux en forme de pyramide [comme la pochette de There Can’t Be Predictions Without Future, pliable en forme de pyramide – ndlr]. On va peut-être être mégalo jusqu’au bout et se procurer l’une de ses urnes pyramidales qu’on ira mettre au Père Lachaise.

En clôture de Prédictions, il y a une sorte de générique récité qui se conclut par une phrase d’Adorno : « Avec la liberté de celui que la culture n’a pas entièrement englouti, le vagabond de la musique ramasse le morceau de verre qu’il trouve sur la route, et le tend vers le soleil pour en faire jaillir mille couleurs. Ce disque était l’histoire de ce vagabond. » De quoi Rien, dans son ensemble, aura-t-il été l’histoire ?

Ça aussi, c’était une blague. L’idée, c’était de parodier Le Mépris de Godard, avec ce ton et ce déroulé : « Le cinéma, disait André Bazin, substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs. Le Mépris est l’histoire de ce monde. » On a aussi pensé à citer Max Ophüls, quand il dit : « À force de courir après le public, on finit par ne voir que son cul. » Finalement, on est partis sur un truc un peu plus ambigu qui peut paraître à la fois premier degré aux gens qui ont encore envie de croire à une belle histoire, et à la fois second degré pour ceux qui voient la référence à Godard et au Mépris. Pour revenir à Rien, chacun a aussi son histoire avec le groupe : nous, le fan… Ce que moi j’en retiens, c’est une histoire de potes qui ont fait pendant 15 ans de la musique ensemble. Je pense qu’avant tout, comme pour tout groupe de musique, l’aventure humaine prime. C’est ça qui nous a intéressés dès le début : comment faire en sorte que des personnalités différentes parviennent à créer un objet musical non identifié. Bien sûr, il reste aussi les disques, même si je ne sais pas s’ils resteront longtemps. Mais finalement, ce ne sont pas tant les disques qui importent que le chemin parcouru avec ceux avec qui on les a faits, les concerts ensemble, tout ce qu’on a accompli.

Il semble que sur les EP qui font le décompte vers la mort du groupe, vous ayez un peu changé d’orientation musicale pour aller vers quelque chose d’assez spatial, peut-être en rapport avec cette idée de 3, 2, 1, Ignition

Chaque période de notre vie est influencée par différents styles de musique et les disques qu’on écoutait à une époque se retrouvent plus ou moins dans nos créations. Entre Requiem pour des baroqueux et les derniers EP, il s’est passé du temps, on a découvert d’autres disques, acheté des synthés. Sur les EP, le fait que l’on utilise davantage de synthés mais aussi des structures moins jazz, plus pop, des trucs assez carrés, donne à l’ensemble un côté plus mathématique donc un peu plus « Nasa » que les deux premiers albums qui étaient un peu plus « romantiques ». Il y a aussi l’envie de faire autre chose. Le fait qu’avec des membres de Rien on ait lancé entre temps Câlin avec des choses « 80’s » mais aussi krautrock ou le dernier plus électronique, ça nous a permis de nous plonger dans d’autres esthétiques, de les explorer et de les exploiter aussi dans Rien. C’est comme ça que sur 2 on retrouve un morceau comme Intrastellar Drift, entièrement composé avec des synthétiseurs. Un morceau qu’on aurait été incapables de faire en 2003 et même en 2007. Il y avait aussi un morceau comme ça sur 3, A Jerk in Da Hell. C’est vrai que ces trois EP formeront davantage une unité que les albums précédents. Il y a une vraie césure entre ces deux périodes. Ce qui a vraiment guidé l’aspect créatif des derniers disques, c’est que chacun a réfléchi à ce qu’il avait envie d’exploiter, qu’est-ce qu’on n’a pas encore créé jusqu’à aujourd’hui et qu’on aimerait voir figurer sur un disque de Rien.

Auparavant, vous composiez d’une manière assez instinctive, faite de beaucoup de répétitions, de bœuf. Maintenant, vous semblez être sur quelque chose de plus cérébral…

C’est lié au fait que certains d’entre nous ont déménagé, on se voit moins souvent, on travaille beaucoup à distance. Ça a donc créé autre chose. Les premiers albums sont nés dans un local de répét’, on répétait, et on réarrangeait ensemble. Puis on a été un peu éparpillés, à ne plus pouvoir répéter autant qu’avant. On a dû s’adapter en se disant « c’est pas grave, on va changer le processus créatif et quelque part ça va donner un nouveau Rien ». Avec de nouvelles directions artistiques qui nous feront évoluer et exploiter des penchants un peu plus cartésiens de notre personnalité. Pour les derniers EP, on a travaillé séparément, chacun a créé de son côté, après quoi on a mis ensemble et complété les idées des uns et des autres. On est vraiment passés d’une manière de composer assez empirique, en jouant beaucoup et en voyant ce qu’il ressort de bien – avec l’idée que sur une heure de répét’, il y avait peut-être trois minutes exploitables, à creuser pour en faire un morceau – à une autre méthode à base de maquettes, de travail en amont et de distribution des rôles. De produits de trips musicaux à des constructions de l’esprit. Un morceau comme Autobahn Love, qui est un peu construit comme un Lego, n’aurait à mon avis jamais pu voir le jour en local de répét’.

Le groupe a un nom particulièrement emblématique et signifiant. Est-ce que ce nom, Rien, au-delà de l’identité constitutive du groupe, a contribué à vous guider ?

Ce nom a été important dès le début. Au départ, on avait 20 ans ou un peu plus et il y avait dans ce nom un côté post-adolescent et un peu camusien, mais on a toujours souhaité cultiver cela, même quand on l’a orienté vers d’autres sphères. Le fait de s’appeler Rien donne une orientation, questionne un peu l’auditeur. Ça force aussi à se demander comment présenter les choses, ce qu’on enregistre, ce qu’on dit. Ça permet de structurer un peu plus notre pensée, nos disques, et d’accorder de l’importance à tout ce qui va autour. En plus, c’est un nom qui n’a pas trop mal vieilli, y compris avec nos personnalités. Si on avait décidé de s'appeler les Roswell en short par exemple, ça nous aurait cantonnés à un truc peut-être humoristique pendant un an et puis on aurait été obligés de faire du ska (rires)… S’appeler Rien nous a permis de ne pas nous cantonner à vouloir à tout prix conserver un public jeune comme quand on s’appelle Sinsemilia. Nous, on parle aux collectionneurs de disques chauves…

Qui plus est, quand on s’appelle Rien, ça laisse le champ des possibles ouvert, avec cette notion que musicalement, on peut tout se permettre...

Oui, ça a été très important. C’est pour ça aussi qu’à la base, Rien, c’était aussi une pièce de théâtre, une émission de radio qui se déroulait sur Radio Campus Grenoble. C’était même le « collectif Rien », une quinzaine de personnes. Il y avait même eu l’idée d’une liste électorale pour les municipales de Grenoble – projet qu’on a gentiment abandonné en cours de route. C’est pour ça aussi que ce nom était si important à l’époque. Aujourd’hui, il ne reste plus que ce que j’aime appeler le tentacule musical, mais on a essayé d’y mettre un peu tout ce qu’on était au commencement de tout ça.

Vous allez jouer pour les 20 ans de Radio Campus Grenoble, ville où vous avez un statut plutôt culte, pour ce qui sera sans doute votre dernier concert là-bas. Comment la fin de Rien, même si elle est programmée depuis longtemps, est-elle perçue dans le domaine musical et culturel grenoblois ?

Comme on le disait, les gens ont longtemps pris ça comme une blague. On leur disait « Non, non, c’est sérieux, ça va s’arrêter » sans vraiment être pris au sérieux. Mais finalement, je pense que tout le monde va nous oublier rapidement. C’est pour ça qu’on va faire cette petite urne funéraire pour que les gens puissent encore se souvenir de nous et se recueillir (rires). Et puis, il restera les disques et ceux qui voudront se souvenir de nous les écouterons. Il n’y a pas eu tant de réactions que ça même si on reçoit quelques mails du style « c’est con que vous arrêtiez » mais c’est aussi ce qui donne de l’importance à ces dernières années et à nos derniers disques.

Rien + Mesdames + Le Lac, jeudi 19 décembre à Eve. Concert gratuit pour les 20 ans de Radio Campus Grenoble.

Tous les disques de Rien sont téléchargeables sur http://www.amicale-underground.org

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