Cannes 2014, jour 7 : Du côté de la Quinzaine…

"Catch me daddy" de Daniel Wolfe (date de sortie non communiquée). "These final hours" de Zack Hilditch (date de sortie non communiquée). "Queen and country" de John Boorman (date de sortie non communiquée). "Mange tes morts" de Jean-Charles Hue (sortie en septembre).

Comme prévu, la présentation de Deux jours, une nuit des frères Dardenne a électrisé la Croisette et beaucoup séchaient encore leurs larmes dix minutes après la fin de la projection du matin — on n’ose imaginer ce qui va se passer ce soir. Ayant été particulièrement indiscipliné pour suivre la compétition cette année, on ne se hasardera à aucun pronostic concernant le palmarès final ; mais bon, si les Dardenne repartent avec une troisième palme, établissant ainsi un record en la matière, on ne criera pas au scandale.

Comme on avait vu le film il y a déjà quelques temps, cela nous a laissé le loisir d’aller voir un peu de quel bois se chauffait la Quinzaine des réalisateurs, sachant qu’on y avait déjà vu deux de nos films préférés du festival — Bande de filles et Les Combattants. Depuis qu’Edouard Waintrop en a pris les rênes, cette sélection traditionnellement dévolue à l’avenir du cinéma et à ses nouvelles formes est devenue un creuset aussi inégal que réjouissant où l’on trouve à la fois du cinéma d’auteur pur et dur, des cinéastes à la gloire fanée, des comédies qui font le buzz et du pur cinéma de genre fait par de jeunes talents désireux de se constituer une carte de visite. La moisson du jour en est un beau précipité, même s’il n’y a pas que des merveilles dedans.

À commencer par Catch me daddy, premier film anglais de Daniel Wolfe — co-écrit avec son frangin ; les Dardenne, décidément, font école jusque-là — qui se veut un thriller ultra-contemporain où de modernes Roméo et Juliette — lui est Anglais et magouille avec des dealers, elle est Pakistanaise et fuit la tutelle paternelle — sont pourchassés par des truands aux profils hétéroclites. Wolfe vient du clip et ça se sent un peu : sa caméra trop agitée tente de faire naître une tension artificielle qui fait une victime immédiate, la narration, particulièrement brinquebalée. Il faut s’accrocher pour suivre les nombreux retournements de situation, les diverses alliances qui se nouent et se dénouent, les mensonges qui entraînent des malentendus mortels et les trahisons provoquant un déchaînement de violence. Catch me daddy, pourtant, donne la sensation d’un exercice de style mal maîtrisé, anxiogène jusqu’au volontarisme, baignant dans des ambiances nocturnes où les visages sont la plupart du temps indiscernables, et qui vire à plus d’une reprise à l’hystérie pure et simple. Un film pas très aimable avec son spectateur, ce qui a été le cas de beaucoup d’œuvres vues cette année à Cannes.

Apocalypse Now 

Un cran au-dessus, These final hours est un premier film australien signé Zack Hilditch, qui surfe sur la vague très à la mode du film apocalyptique. L’argument — et son développement — est assez proche de celui des Derniers jours du monde, dont il serait la version série B d’exploitation. Comme chez les Larrieu, le héros est écartelé entre deux femmes et traverse un bout d’Australie à quelques heures de la fin du monde dans un état second — l’alcool et la came n’y étant pas pour rien — avec une petite fille qu’il a sauvée d’un viol dans les pattes. Autour de lui, c’est une grande fête partouzarde et violente qui bat son plein, mais il s’en fout un peu car il est surtout préoccupé par sa situation amoureuse compliquée.

Le film est très moyen, mais pas exempt de bonnes idées, notamment la peinture d’un pays qui soudain perd toute inhibition, où l’on baise et l’on tue à tous les carrefours. En revanche, dès qu’il s’agit de créer de l’identification ou de faire naître l’émotion, These final hours sent le film de geek qui n’a expérimenté la matière humaine qu’à travers les autres films qu’il a ingurgités. Le choix, un peu regrettable, d’un acteur pas franchement charismatique pour camper le personnage principal, n’est pas non plus le meilleur moyen pour se sentir concerné par ses atermoiements — la scène de ménage avec sa copine, elle aussi incarnée par une actrice disons limitée, est particulièrement ratée. Hilditch se rattrape avec ses cinq dernières minutes, vraiment saisissantes : on avait rarement vu représentation si crédible et sidérante de la fin du monde — un océan de feu qui avance dans un vrombissement effrayant — et pourtant, on en a vu pas mal ces dernières années !

Artisanat désuet 

Grâce à la Quinzaine, on a aussi pu prendre des nouvelles de John Boorman, dont les derniers films n’ont même pas connu une sortie dans les salles françaises. Ce ne sera pas le cas de Queen and country, la suite de son autobiographique Hope and glory sorti il y a plus de vingt-cinq ans, mais gageons que les fans de Boorman risquent d’être désorientés par une œuvre qui cultive sa discrétion et son artisanat désuet. C’est évidemment sa grosse limite : Queen and country affiche un cachet de téléfilm BBC années 80, preuve que le cinéaste ne cherche définitivement plus à démontrer quoi que ce soit. C’est souvent le cas des artistes à leur crépuscule, abandonnant toute volonté de séduire par l’image pour se concentrer sur leur récit et véhiculer le plus simplement possible leur vision du monde et de l’existence — l’an dernier, Polanski l’avait montré de la plus exaltante des manières

Boorman rejoue donc son entrée dans l’âge adulte en suivant les pas de son alter ego Bill, qui a connu les bombardements allemands et se retrouve incorporé dans l’armée alors que l’Angleterre s’engage aux côtés des Américains dans la guerre de Corée. La peinture des mœurs militaires donne lieu à une sympathique comédie plutôt bien écrite, lardée d’un arrière-fond sentimental plus grave où Bill tombe amoureux d’une femme qui ne lui est pas destinée — plus âgée, déjà marquée par une passion sans issue et, surtout, appartenant à une autre classe sociale, proche des Windsor qui s’apprêtent à monter sur le trône britannique.

Rétro, le film l’est de pied en cap, ce qui ne lui interdit pas une certaine vivacité et même une réelle insolence. En revanche, on est moins convaincu par l’extrême théâtralité des comédiens, notamment Caleb Landry Jones, la révélation d’Antiviral, qui joue ici le meilleur pote un peu dingue de Bill. Soyons dont très clairs : qu’on ne s’attende pas à retrouver ici la patte du cinéaste de Délivrance, Excalibur, La Forêt d’émeraude ou même Le Général — son dernier grand film ; mais pour peu qu’on l’accepte comme une œuvre anachronique, Queen and country n’est pas sans charme.

Coup de cœur

Terminons par un véritable coup de cœur : le deuxième film de Jean-Charles Hue, Mange tes morts (photo). Hue avait auparavant signé La BM du seigneur, où il mettait en scène des gitans avec qui il entretient de lointains rapports de parenté. On l’avait raté en salles, et c’est donc une double surprise de découvrir aujourd’hui Mange tes morts, qui s’inscrit dans le même cadre mélangeant réalité et fiction. Durant la première partie, c’est plutôt la réalité qui l’emporte : Jason, 18 ans, hésite entre vivre sa vie d’ado et faire son baptême évangélique. Les choses se compliquent encore quand son grand frère sort de quinze ans de taule et revient dans la famille, bien décidé à redevenir le chef de la tribu, quel qu’en soit le prix. On est d’abord saisi par l’authenticité de ces corps rugueux et tatoués, par la brutalité de leurs échanges, le côté lave en fusion d’un dialogue anarchique qui semble totalement improvisé. Hue filme tout cela comme s’il tournait un western, avec ces caravanes échouées dans des terrains vagues, ces barbecues improvisés, ces bagnoles qui roulent à toute blinde provoquant des nuages de poussière.

On peine cependant à déceler où le film veut en venir, les engueulades à répétition faisant figure de charpente dramatique. Puis Mange tes morts s’engage presque imperceptiblement dans la voie du polar, la tribu décidant d’aller voler un camion rempli de cuivre dans un entrepôt. Hue inscrit alors son film dans la grande tradition du film de casse à la française, genre très fécond dans lequel on trouve aussi bien Le Cercle rouge que Mise à sac et Du Rififi chez les hommes. Et c’est peu de dire qu’il ne démérite pas face à ses prestigieux prédécesseurs : Jean-Charles Hue témoigne notamment d’une sens de l’espace et du découpage particulièrement haletant, alternant plans très chorégraphiés à la steadycam et caméra à l’épaule nerveuse, réunissant l’ensemble dans un montage extrêmement pertinent. La vérité qui se dégage des interprètes, qui semblent ne jamais rien faire pour de faux à l’écran, que ce soit une baston sur un parking ou une longue course-poursuite avec la police, ajoute encore de l’urgence et de la crédibilité aux situations. Sans parler du travail sur les ambiances nocturnes, dignes de Michael Mann période Collateral / Miami Vice.

La force de Mange tes morts, c’est de filmer une population jamais représentée dans le cinéma français — les gitans, leurs codes, leur langue et leur culture — et de les propulser dans un territoire lui aussi déserté par les fictions françaises — le film noir et le film d’action. Les Fred Cavayé et autres Olivier Marchal peuvent en prendre de la graine : Jean-Charles Hue vient de leur infliger une leçon magistrale et les renvoyer à leurs chères études.

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