Foxcatcher

Foxcatcher
De Bennett Miller (EU, 2h14) avec Channing Tatum, Steve Carell...

Histoire vraie, acteurs visant la performance, mise en scène arty, sous-texte politique lourdement appuyé : Bennett Miller se montre incapable de légèreté pour traiter cette histoire de mentor toxique cherchant à transformer un lutteur en futur médaillé olympique. Christophe Chabert

Qu’aime-t-on dans le cinéma américain lorsque celui-ci s’aventure hors de ses sentiers les plus commerciaux ? Sa capacité à traiter avec simplicité les sujets les plus ambitieux, à mettre le spectacle et l’efficacité au profit de leur exact contraire, une approche critique et dialectique du monde. Récemment, J. C. Chandor avec son extraordinaire A most violent year en a fait la démonstration éclatante : voilà un cinéaste qui ose raconter des choses complexes sur son pays et son économie sans perdre de vue le plaisir du spectateur.

Depuis son premier film (le biopic Truman Capote), Bennett Miller semble, à l’inverse, adopter une posture particulièrement hautaine par rapport à ce cinéma-là, comme s’il devait faire sentir à tous les niveaux sa supériorité d’artiste et le sérieux de sa démarche. Foxcatcher ne fait qu’enfoncer le clou, tant il clame dès ses premières images son envie de ne pas sombrer dans la vulgarité d’un tout-venant qu’au demeurant, il est assez seul à exécrer. Miller bannit ainsi toute forme de légèreté de son film, faisant tomber dessus une chape de plomb qui en contamine chaque strate : les acteurs, dont les visages accablés les font ressembler à des zombies, la lumière, froide et métallique, la musique, forcément solennelle, avec un cliché devenu insupportable : les notes d’Arvo Párt qui retentissent à l’écran pour souligner la tragédie…

Du Pont et Ducon

Cette lourdeur-là aurait pu être la matière du film : lourdeur des corps des deux frères Schultz, lutteurs dont l’aîné (Mark Ruffalo) a été médaillé d’or aux J.O. et qui verrait bien son cadet (Channing Tatum, bonne surprise du film, refusant la performance à laquelle les autres comédiens se soumettent) faire de même à Séoul en 1988. Ils sont pris en charge par un milliardaire excentrique, John du Pont, qui entend les conduire par tous les moyens vers les podiums.

Du Pont est en soi un personnage fascinant, obsessionnel, probablement gay, obnubilé par le contrôle, un mentor toxique et parano qu’hélas, Miller et son interprète Steve Carell (dont on ne voit à l’écran que le faux-nez et le maquillage plâtré), renvoient trop vite à une simple figure pittoresque et symbolique : celle de l’Amérique reaganienne, son culte de la réussite et de l’argent-roi. Un sous-texte transformé en rouleau compresseur par le réalisateur, qui détourne le proverbe bien connu : pensant que les imbéciles regardent le doigt quand on leur montre la lune, il préfère braquer une longue vue dessus et hurler dans un mégaphone la subtilité de son geste.

Foxcatcher
De Bennett Miller (ÉU, 2h14) avec Steve Carell, Channing Tatum, Mark Ruffalo…

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