Émilie Le Roux : « Le jeune public ? Du tout public ! »

Allez, allez, allons

Espace 600

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

Théâtre / Émilie Le Roux, metteuse en scène grenobloise à la tête de la compagnie Les Veilleurs, proposera cette semaine un drôle de spectacle avec 106 interprètes (106, oui) pour marquer la fin de sa résidence à l’Espace 600, la scène jeune public de Grenoble. On en a profité pour évoquer avec elle tout un tas de sujets allant du théâtre jeune public en général à sa grande réussite "Mon frère, ma princesse" en passant par les relations difficiles entre les artistes et la Ville de Grenoble. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Vous terminez cette semaine plus de trois ans de résidence à l’Espace 600 de Grenoble avec le spectacle Allez, Allez, Allons qui n’a pas l’air d’être une toute petite chose !

Émilie Le Roux : C’est un spectacle multidisciplinaire avec du chant, de la musique, du théâtre de texte qui réunit 106 interprètes au plateau, dont des comédiens fidèles de la compagnie mais aussi une bonne partie de non-professionnels âgés de 10 et 90 ans ! Car on avait la volonté de créer une rencontre entre les générations…

Que verra-t-on sur scène ?

Ce sera un cabaret avec des textes qui vont de Tchekhov à Falk Richter en passant par Kafka, Olivier Py ou encore Calaferte. Et musicalement, on entendra des choses qui vont de Chopin à Philippe Katerine en passant bien évidemment par Camille [le titre du spectacle est emprunté à l’un de ses morceaux – NDLR].

Et ce sera un spectacle exceptionnel, un "one shot"…

Forcément, car on n’emmènera pas ces 106 personnes en tournée ! Et puis on voulait finir cette résidence par un grand projet participatif – mot vraiment à la mode – qui viendrait rendre au quartier l’énergie qu’il nous a donnée pendant ces trois ans et demi.

Car ces trois ans et demi à l’Espace 600, théâtre situé au cœur de la Villeneuve, ne se sont pas déroulés uniquement sur scène…

Complètement. Vu les missions et le public de l’Espace 600 [une scène axée avec force et pertinence sur le jeune public – NDLR], on a passé beaucoup de temps dans les classes, notamment avec les collégiens. Même si on a aussi bossé avec le public adulte, mais de manière plus ponctuelle.

Pendant cette résidence, vous avez créé plusieurs spectacles (dont le succès Mon frère, ma princesse – on y reviendra) tournant autour des questions de genre. Des questions très présentes dans le débat public ces derniers temps du fait, notamment, de la loi sur le mariage pour tous… Ça a été une volonté d’emblée ?

Disons qu’on a été rattrapés par ces questions-là. On n’est pas arrivés sur le quartier avec une thématique, vu que le travail de la compagnie part toujours d’une discussion avec un public à un moment donné. Pour la première année de résidence, on s’était simplement donné comme consigne de se dérouter artistiquement : on avait donc démarré par un cabaret – et on finira aussi avec un cabaret d’ailleurs ! On a commencé en septembre 2012 [même si la compagnie avait déjà tissé des liens très forts avec l’Espace 600 – NDLR], et la première discussion de fond qui a déclenché tout le projet sur les questions de genre, c’était en octobre. On n’a donc pas mis longtemps à savoir de quoi on allait parler !

Quel a été le fond de cette discussion ?

On venait reprendre Lys Martagon de Sylvain Levey en début de résidence. Il y avait deux classes un peu rock’n’roll du collège qu’il fallait qu’on rencontre en amont parce que les profs ne savaient pas trop comment ça allait se passer. On l’a fait, et bizarrement, sur une scène qu’on a souvent lue en préparation avec des classes en tournée, qui s’est toujours bien passée, là, la discussion est partie sur l’histoire de la fille qui porte une jupe au-dessus du genou. Ça a déclenché des paroles hyperviolentes – pas contre nous mais sur les injonctions faites aux filles comme aux garçons pour qu’ils soient considérés comme tels. Je ne m’étais pas rendu compte qu’on était revenus à ces valeurs-là et qu’elles étaient affirmées autant par les filles que par les garçons.

Cette découverte était-elle liée au quartier ou à la société en général ?

En fait, au début, on ne savait pas. C’est en sortant du quartier, en allant jouer une petite forme dans tout le réseau des classes de l’Espace 600, dans toute la ville et même le département, qu’on a finalement entendu les propos les plus violents. On les a entendus d’ailleurs dans des endroits où on les attendait le moins. J’ai le souvenir d’une rencontre à Venon qui m’avait complètement désarmée. On était arrivés sur la question des garçons qui jouent à la poupée et un enfant de 9 ans m’avait dit : "un garçon qui joue à la poupée, il perd sa dignité". J’avais donc essayé de savoir ce qu’il entendait par dignité, pour être sûre qu’on parle de la même chose. Il m’avait dit : "humanité ; humain / pas humain". C’était très violent. Du coup, on a prolongé ce projet qui devait s’inscrire sur une saison avec la création de Mon frère, ma princesse, pour continuer le dialogue avec, notamment, les plus jeunes : c’est important qu’une thématique éthique aussi complexe soit sur la place publique et non limitée à la sphère de l’intime.

Et ce Mon frère, ma princesse, créé il y a tout juste un an, est un véritable succès dans toute la France (en plus d’être une grande réussite)…

Je ne m’attendais évidemment pas à un tel succès même si je savais que c’était un projet attendu, notamment parce que son auteure Catherine Zambon avait reçu un prix pour ce texte. On en sera à 80 dates à la fin de la saison alors qu’on est neuf en tournée, six au plateau : pour du jeune public, c’est carrément suicidaire !

Mon frère, ma princesse fait partie de ces spectacles jeune public, comme Oh Boy ! d’Olivier Letellier par exemple, qui parlent aux plus jeunes de thématiques qui agitent beaucoup la société et suscitent divers fantasmes, mais de façon intelligente et dépassionnée…

C’est une vigilance qu’a toujours le théâtre jeune public : à un moment, on se donne la responsabilité avec toute une génération d’auteurs, de metteurs en scène et d’équipes jeune public, de regarder le monde dans lequel on vit et de le questionner avec le jeune public. Pas "pour lui" mais "avec lui", pour qu’il se sente concerné par les questions qu’on lui pose. Et puis il faut le faire sans le désespérer. Mon frère, ma princesse est par exemple un texte assez pacifiant : il parle d’un petit garçon de cinq ans qui a l’intuition de dire qu’un jour, il aimerait bien être maman. Une envie qui aurait pu rester à l’état d’intuition si on ne lui imposait pas tout de suite une impossibilité vu son rôle de garçon. La force du texte de Catherine Zambon, c’est que la violence qui retombe sur ces personnes quand elles existent dans la vie réelle, elle la fait retomber sur la sœur du petit garçon, ce qui fait qu’on se moque beaucoup moins de lui. C’est un personnage qu’on a envie de protéger, dont on peut parler après la pièce…

Comment êtes-vous arrivée à mettre en scène pour le jeune public ?

Je suis tombée dedans à une période – la fin des années 1990 – où je ne me retrouvais plus dans le théâtre dit généraliste. Autant je trouvais que l’on était dans une période super de questionnement de la forme des écritures, mais au niveau du fond, j’étais dans une perte de sens total, je ne savais plus au service de quoi ces auteurs écrivaient, pour quel public. Grâce à Geneviève Lefaure [ancienne directrice de l’Espace 600 – NDLR], je suis arrivée sur le répertoire jeune public où il y avait à la fois des auteurs qui se posaient des questions sur des démarches d’écritures singulières mais qui n’avaient pas oublié le public, et notamment le fait qu’on ne pouvait pas s’adresser à la jeunesse sans la prendre en compte. Du coup, pour moi, ce n’est pas un théâtre à qui l’on aurait enlevé quelque chose, c’est un théâtre auquel on va donner une exigence supplémentaire qui est cette adresse particulière. C’est pourquoi je suis convaincue que les spectacles jeune public sont des spectacles tout public. D’ailleurs, si demain je flashe sur un texte qui n’est pas jeune public, je me donnerai la même responsabilité.

Vous avez déjà monté des textes dits du répertoire adulte, comme Antigone (qui nous avait valu une petite embrouille suite à notre critique !), mais aussi Tabataba de Koltès, même si ce ne sont pas vos spectacles qui tournent le plus. Ça reste un axe de travail possible ?

La démarche de la compagnie est, comme je le disais, de toujours partir d’une discussion. Si, à un moment, cette discussion porte sur un sujet spécifiquement adulte, on peut s’en faire l’écho. Là, on part sur tout un volet de création autour des migrations, avec certains textes qui me semblent très bien problématiser cette question. Mais ils ne sont pas du tout axés jeune public : je me dis qu’il faut que je trouve le moyen de les faire entendre malgré tout.

Vous êtes à la tête d'une compagnie grenobloise de plus en plus sollicitée en France, grâce notamment au succès de Mon frère, ma princesse… Après cette résidence à l’Espace 600, comment voyez-vous la suite ?

On est à l’écoute des théâtres qui font appel à nous maintenant, on a la chance que nos spectacles tournent, mais on n’a pas du tout envie de déserter Grenoble ! Notre travail est tellement ancré sur un territoire que je ne me vois pas partir sur des créations hors-sol.

Concernant Grenoble justement : lors du dernier Chantier des cultures organisé en septembre par la Ville de Grenoble, vous avez lu une lettre écrite et signée par de nombreux acteurs culturels grenoblois, pointant une rupture de dialogue entre la nouvelle municipalité et vous, les artistes…

Cette lettre se faisait l’écho d’un malaise et d’une impression de ne pas réussir à bien communiquer avec la Ville. Elle mettait en avant le fait qu’on avait l’impression de ne pas être entendus… Quand la nouvelle municipalité est arrivée, on était dans une période où les acteurs culturels étaient prêts à réfléchir ensemble pour bouger les lignes, pour construire une politique culturelle différente à Grenoble. Et pas seulement, comme on nous le renvoie souvent, dans l’intérêt des artistes, mais dans un projet plus large qui défendrait l’intérêt général.

On sent une déception d’autant plus forte que le milieu culturel a en grande partie soutenu Éric Piolle pendant sa campagne…

Il y a surtout une réelle incompréhension sur les modalités de concertation et les décisions récentes de la municipalité qui nous semblent fragiliser le secteur artistique et culturel… La décision de mettre un point d’arrêt au projet du Tricycle [au Théâtre 145 et au Théâtre de poche – NDLR] est un signe inquiétant pour les compagnies locales. Le projet du Théâtre municipal tel qu’il nous a été présenté ne calme pas ces inquiétudes. Encore une fois, nous ne sommes pas contre un changement de politique culturelle, nous demandons juste que notre expertise soit entendue et nous avons surtout envie de retrouver le dialogue.

Allez, Allez, Allons, du jeudi 10 au samedi 12 décembre à l’Espace 600

Mon frère, ma princesse, mercredi 20 janvier à l’Odyssée d’Eybens

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