"Moi, Daniel Blake" : une couronne pour le Royaume des démunis

Moi, Daniel Blake
De Ken Loach (Angl-Fr, 1h39) avec Dave Johns, Hayley Squires...

Cinéma / Lorsqu'un État fait des économies en étouffant les plus démunis, ceux-ci s’unissent pour survivre en palliant sa criminelle négligence. Telle pourrait être la morale de cette nouvelle fable dramatique emplie de réalisme et d’espérance, qui a valu à Ken Loach sa seconde – et méritée – Palme d’or.

Avec sa bouille de Michel Bouquet anglais, Daniel Blake a tout du brave type. En arrêt maladie après un accident cardiaque, il doit sacrifier aux interrogatoires infantilisants et formatés de l’administration, menés par des prestataires incompétents (l’État a libéralisé les services sociaux), pour pouvoir reprendre son boulot ou bénéficier d'une allocation. Assistant à la détresse de Katie, mère de famille paumée rabrouée par une bureaucrate perversement tatillonne, Daniel s’attache à elle et l’épaule dans sa galère alors que son propre cas ne s’améliore pas.

à lire aussi : Ken Loach : « Rien ne changera tant qu’on n’aura pas changé le modèle économique »

Tout épouvantable qu’il soit dans ce qu’il dévoile de la situation sociale calamiteuse des plus démunis au Royaume-Uni (merci à l’administration Cameron pour ses récentes mesures en leur défaveur), Moi, Daniel Blake se distingue par sa formidable énergie revendicative positive, en montrant que les "assistés" n’ont rien de ces profiteurs cynique mis à l’index et enfoncés par les conservateurs.

Ils font même preuve d’une admirable dignité face à l’incurie volontaire de l’État, refusant le piège de la haine envers le plus faibles qu’eux (le facile pis-aller de la discrimination à l’intérieur du lumpenprolétariat), pratiquant plutôt naturellement les vertus de l’entraide inconditionnelle. Voyez la séquence à la banque alimentaire où Katie, en larmes, culpabilise de s’être ruée sur des "baked beans" après des jours de privation : moment terrible devenant bouleversant d’humanité lorsque la jeune femme est réconfortée par des bénévoles habitués, hélas, à ce genre d’épisode – un peuple de l’ombre soutenant les victimes des ronds-de-cuir imbus de la mesquinerie discrétionnaire octroyée par Westminster.

à lire aussi : Jimmy’s Hall

Loach en remet une louche

Comme Raining Stones (1993), The Navigators (2001) ou It’s a Free World ! (2007), Moi, Daniel Blake dépeint au plus près la situation des victimes supplémentaires du libéralisme. On aurait grand tort de prendre avec condescendance ce nouveau film, voire de reprocher à Loach de rabâcher : en enfonçant son clou, il offre une réplique légitime aux méfaits de la politique destructrice initiée par Margaret « Tina » Thatcher et ses héritiers.

Ses personnages sont des individus distincts, moteurs d’histoires particulières et traités avec un respect sincère. Et puis, ce qui advient outre-Manche nous parvenant en général tôt ou tard, Loach, loin d’être un Cassandre, devrait être perçu autant comme lanceur d’alertes qu’artiste. Un auteur politique qui accomplit concomitamment une œuvre magistrale de cinéaste, de citoyen, et d’humain.

Moi, Daniel Blake de Ken Loach (G.-B.-Fr.-Bel, 1h39) avec Dave Johns, Hayley Squires, Dylan McKiernan…

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Lundi 21 octobre 2019 Un intérimaire se lance dans l’entrepreneuriat franchisé avec l’espoir de s’en sortir… précipitant ainsi sa chute et celle de sa famille. Par cette chronique noire de l’ère des Gafa, Ken Loach dézingue toujours plus l’anthropophagie libérale. En...
Mardi 3 septembre 2019 Sortie triomphalement au printemps, "Parasite" de Bong Joon-ho, la Palme d’or du dernier Festival de Cannes, laisse un boulevard aux films de l’automne, qui se bousculent au portillon. À vous de les départager ; ex aequo autorisés.
Mardi 20 décembre 2016 Il a suffi d’un rapide sondage au sein de la rédaction pour retenir, parmi les centaines de longs-métrages sortis en 2016, une dérisoire poignée de favoris.
Mardi 6 décembre 2016 Deux ans avant de recevoir sa seconde Palme d’Or, Ken Loach avait présenté à Cannes un film faisant écho à la première récoltée en 2006 pour Le Vent se lève, Jimmy’s (...)
Lundi 19 décembre 2016 Jusqu’alors spécialisé dans le documentaire, Xavier Rocher a coproduit avec sa jeune société La Fabrica Nocturna "Wolf and Sheep", le très réussi premier film de Shahrbanoo Sadat. Une aventure franco-dano-suédo-tadjiko-afghane…
Mardi 30 ao?t 2016 Oubliez son discours survolté lors de la remise de sa Caméra d’Or lors du dernier Festival de Cannes et considérez le film de Houda Benyamina pour ce qu’il est : le portrait vif d’une ambitieuse, la chronique cinglante d’une cité ordinaire en...
Jeudi 25 ao?t 2016 Un "Harry Potter", un "Star Wars", un Marvel, un Loach Palme d’or… Non non, nous ne sommes pas victimes d’un sortilège nous faisant revivre en boucle la dernière décennie, mais bel et bien face à la rentrée cinéma 2016. Une rentrée qui nous promet...
Lundi 16 mai 2016 Si Roméo était fils d’un ogre pêcheur et Juliette travestie, fille d’un industriel de Tourcoing, peut-être que leur histoire ressemblerait à cette proto-comédie de Bruno Dumont. Un régal pour l’œil, mais pas une machine à gags. En compétition...
Mercredi 11 mai 2016 Le 47e opus de Woody Allen-réalisateur semble avoir été taillé sur mesure pour effectuer l’ouverture de la 69e édition du festival de Cannes : glamour, artifices et nostalgie des vieilles bobines s’y bousculent. On passe un charmant moment, sans...
Lundi 9 mai 2016 Alors que le fameux festival débute ce mercredi 11 mai (avec, à Grenoble, une soirée spéciale au cinéma Le Club), on fait le point sur les quelques films qui seront visibles en salle pendant cette quinzaine.
Mardi 1 juillet 2014 Ken Loach retrouve sa meilleure veine avec ce beau film autour d’une utopie réconciliatrice dans l’Irlande du Nord encore meurtrie par la guerre civile, ruinée par les archaïsmes de l’église et l’égoïsme des possédants. Christophe Chabert
Dimanche 25 mai 2014 "Jimmy’s hall" de Ken Loach (sortie le 2 juillet). "Alleluia" de Fabrice Du Welz (date de sortie non communiquée). "Whiplash" de Damien Chazelle (sortie le 24 décembre). "Sils Maria" d’Olivier Assayas (sortie le 20 août). "Leviathan" d’Andrei...
Vendredi 13 septembre 2013 À sa création, le Petit Bulletin n’était qu’une page imprimée recto-verso, avec en ouverture un édito et, juste après, les programmes de cinéma. Quand le journal (...)
Lundi 25 juin 2012 Décidément, la comédie n’est pas le fort de Ken Loach et son scénariste Paul Laverty : cette pochade à l’optimisme forcé sur les tribulations dans le monde du whisky d’une bande de petits délinquants écossais relève du bâclage paresseux et du...
Mercredi 9 mars 2011 Sombre histoire de vengeance d’un ancien mercenaire anglais en Irak, Route Irish, malgré son évident manque de moyens, s’inscrit dans la meilleure veine du cinéma de Ken Loach, comme un remake social et british de Rambo. Christophe Chabert

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter