"Faute d'amour" : attention, immense film

Faute d'amour
De Andrey Zvyagintsev (Russ-Fr-Bel-All, 2h08) avec Alexey Rozin, Maryana Spivak...

Cinéma / « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ». Deux parents obnubilés par leurs égoïstes bisbilles vont méditer sur Lamartine après que leur fils a disparu. Un (trop modeste) Prix du Jury à Cannes a salué ce film immense et implacable du puissant cinéaste russe Andrey Zvyagintsev.

Moscou, de nos jours. Un couple se déchire dans la séparation, se querellant sur la vente de son appartement et se désintéressant du fruit de son union, Alyocha. Lorsque ce fils de 12 ans disparaît subitement, ils prennent conscience de leur faute d’amour. Mais n’est-ce pas trop tard ?

« Une bête, il faudrait être une bête pour ne pas être ému par la dernière scène de "Paris, Texas". » C’est par ces mots que le fameux Serge Daney débutait sa critique du film de Wim Wenders (1984) dans Libération, trahissant l’urgence de se délivrer (et de partager) l’absolue incandescence d’une séquence rejaillissant sur un film tout entier. Gageons que Daney aurait éprouvé un bouleversement jumeau devant Faute d’amour, et ce plan aussi admirable qu’atroce sur le visage défiguré par la douleur d’un garçon hurlant un cri muet, et dont le silence va résonner longtemps dans le crâne des spectateurs. Ce masque de désespoir flottant dans la pénombre, c’est l’effondrement en temps réel d’un enfant qui, témoin invisible d’une dispute entre ses parents, a compris qu’il était de trop.

Un ange passe

Un film ne saurait se réduire à une seule image ; les émotions peuvent cependant se cristalliser autour d’un plan si singulier qu’il rendra, par réverbération, une œuvre inoubliable. L’apparition d’Alyocha en quasi ouverture de Faute d’amour imprime violemment son portrait en nous ; lequel, tel une image rémanente, va se révéler peu après lorsque l’enfant disparaîtra. Zvyagintsev a fait en sorte que l’on soit hanté par cette absence, habité par le drame initial culpabilisant au moment où les plus épouvantables incertitudes vont peser sur ses tragiques conséquences.

À la haine réchauffée des parents s’ajoutent quelques sorties de placards de cadavres familiaux, mais aussi l’impuissance d’une police inerte – une escouade de bénévoles méthodiques effectue à sa place les recherches. L’État russe en prend ainsi pour son Stalingrad, qui ne s’avère pas davantage capable de protéger (ni d’aimer) ses enfants ; il semble au contraire encourager l’hypocrisie courtisane au sein de sa société – en attendant la délation ? Le critique Zvyagintsev ne peut être suspecté de succomber à cette mode de la docilité émolliente.

Faute d’amour
de Andrey Zvyagintsev (Rus.-Fr.-Bel.-All., 2h08) avec Maryana Spivak, Alexey Rozin, Matvey Novikov…

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Lundi 11 septembre 2017 Une année à part dans la vie du cinéaste Jean-Luc Godard (Louis Garrel à l'écran), quand les sentiments et la politique plongent ce fer de lance de la Nouvelle Vague dans le vague à l’âme. Une évocation fidèle au personnage, à son style, à son...
Lundi 28 ao?t 2017 Un petit éleveur bovin tente de dissimuler l’épidémie qui a gagné son cheptel. Ce faisant, il s’enferre dans des combines et glisse peu à peu dans une autarcie paranoïaque et délirante. Une vacherie de bon premier film signée Hubert Charuel, à voir...
Mardi 20 juin 2017 Dernier été pour les yeux d’Ava, ado condamnée à la cécité s’affranchissant des interdits ; et premiers regards sur le cinéma de Léa Mysius (coscénariste des "Fantômes d’Ismaël" d'Arnaud Desplechin) avec ce film troublant et troublé, ivre de la...

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter