Peter Bauza : « Représenter la part obscure du Brésil »

Quartiers du Monde

Ancien Musée de Peinture

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Exposition / À travers un portrait sensible des habitants des ruines d’un projet immobilier en périphérie de Rio de Janeiro, où se mêlent les couleurs de l’espoir et la frontalité abrupte de l’abandon, le photojournaliste allemand Peter Bauza révèle un récit contemporain à la narration complexe. Invité d’honneur de la cinquième édition du Mois de la photo portée par la Maison de l’Image, il nous explique sa vision du métier et dévoile les dessous de sa série "Copacabana Palace".

Vous étiez à vos débuts photographe, puis vous êtes devenu photojournaliste. Qu’est-ce qui a enclenché ce changement ?

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Peter Bauza : Le monde de la photographie a changé. Beaucoup d’entre nous ont commencé comme photographe : on recevait des commandes, on faisait cette photo, puis celle-ci. Aujourd’hui, quand on fait un travail sur des sujets importants, ce n’est pas suffisant de faire seulement des photos. Il faut comprendre le contexte, l’histoire, choisir ce que l'on veut montrer dans le monde et écrire sur ce que l’on voit.

Je suis devenu photojournaliste avec le temps parce que c’est une pratique beaucoup plus riche qui permet d’écrire des histoires sur des personnes, sur des moments… On donne la voix par la photo et le texte. Chaque image a une histoire à raconter.

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Dans l’Ancien musée de peinture de Grenoble, vous présentez une série intitulée Copacabana Palace. Comment est né ce projet ?

J’étais en train de chercher un projet au Brésil qui montre la transformation du pays avant les Jeux olympiques de 2016. En arrivant à Rio de Janeiro, j’ai vu l’ancien port en pleine destruction pour y mettre à la place de nouveaux bureaux. Je trouvais ça dommage et je me suis dit qu’il fallait enregistrer cette mutation. Mais je suis arrivé un peu tard, j’aurais dû commencer 4 ans avant…

Alors j’ai continué mon investigation et j’ai découvert un petit bâtiment, un motel abandonné avec des graffitis, pas de fenêtres, le long du kilomètre 26. C’était en fait un squat, il y avait 30-35 familles. Je suis resté plusieurs jours pour documenter cette vie. C’est à ce moment que j’ai réalisé ce que voulait dire "squatter".

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Mais dans ce motel, je ne voyais pas encore une représentation particulière du Brésil, et eux me parlaient toujours d’un endroit nommé "Jambalay", un ensemble de complexes délabrés occupés. Mais personne ne pouvait me dire vraiment où c’était. J’ai fini par trouver l’endroit à 60 kilomètres du vrai Copacabana Palace situé à Rio de Janeiro. Quand je suis arrivé, quand j’ai vu ces monoblocs avec tellement de personnes, j’ai su. Je me suis dit que c’était l’endroit où je devais rester, l’endroit où je pouvais vraiment représenter le problème, la part obscure du Brésil.

Il y a donc une volonté politique dans cette série photographique ?

Déjà, rien que le nom, Copacabana Palace, c’est ironique ! C’est un endroit qui n’a rien avoir avec l’hôtel 5 étoiles à Rio de Janeiro. Puis c’est une histoire importante : il y a plus de 300 familles, plus de 1 000 personnes, presque tous les appartements sont occupés mais dans des conditions d’insalubrité extrêmes. La plupart des "résidents" font des demandes de logements sociaux, ils ne sont jamais placés. Par exemple, Fatima, ça fait 18 ans qu’elle est ici, elle a fait 5 demandes. À chaque fois on lui dit : la prochaine fois.

Ils sont laissés à l’abandon mais au moment des élections, les politiciens viennent, ils promettent des appartements. Et dès que les campagnes sont finies, rien ne change vraiment. C’est un chemin très long pour avoir un appartement, c’est presque de la loterie. Alors cette série, c’était l’opportunité de montrer quelque chose de "l’autre Brésil".

Comment l’avez-vous préparée et travaillée ?

En tout je suis resté 7 mois sur place, mais le travail a commencé en juin 2015 et s’est terminé en 2017. Je crois que je pourrais encore y être, mais à un moment il faut arriver à se dire que c’est suffisant, qu’il est temps de montrer le résultat.

Ce n’était pas facile au commencement, pas vraiment avec les habitants mais plutôt pour moi-même. On peut être un peu perdu au début dans ce genre de projet parce qu'on a un scénario spécifique et ce n’est pas forcément comme ça que ça se passe. On doit faire attention à ne pas perdre le fil, ni la confiance des gens sur place

Avec les semaines, ils m’ont ouvert de plus en plus les portes, ça n’a pas été trop difficile. Après, il y a toujours des petits problèmes. Par exemple, les couloirs sont complètement noirs la nuit, c’est obscur comme il n’y a pas de lumière. Ou des ennuis avec des drogués ou des alcooliques, il faut faire un peu attention quand même. Mais ce n’est pas trop grave, la plupart des gens ont été ravis de me recevoir car je venais raconter leurs histoires.

Est-ce que cette série de photographies a été montrée au Brésil ?

Elle a été montrée pour la première fois au Brésil le mois dernier ! C’est un magazine qui l’a publiée. J’avais essayé pendant plus d’une année de la publier, mais l’État ne voulait pas. Maintenant, c’est visible sur Facebook et les commentaires sont très forts. Il y a une bonne réception de la part de l’opinion publique.

Après, il faut arriver à comprendre le problème dans sa globalité. Ce n’est pas facile pour l’État de trouver de nouveaux logements pour ces personnes parce que c’est cher. Puis ce n’est pas seulement la question d’avoir une maison digne, c’est aussi de penser comment on fait une maison digne. C’est un problème général qu’il est important de traiter. Les États-Unis parlent d’un billion de personnes dans le monde sans logement ! Et une maison digne, ce n’est pas seulement un toit, c’est l’électricité, l’eau courante, la sécurité… Dans 10 à 20 ans, ils estiment à 3 billions les personnes dans cette situation. Il est temps d’agir.

Copacabana Palace
À l'Ancien musée de peinture jusqu'au dimanche 26 novembre

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