"BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan" : Spike Lee en mode humour noir

Blackkklansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan
De Spike Lee ( ÉU, 2h08) avec John David Washington, Adam Driver...

Deux flics (l’un noir, l’autre blanc et juif) infiltrent la section Colorado du KKK. Le retour en grâce de Spike Lee est surtout une comédie mi-chèvre mi-chou aux allures de film des frères Coen – en moins rythmé. Grand prix lors du dernier Festival de Cannes.

Colorado Springs, États-Unis, aube des années 1970. Tout juste intégré dans la police municipale, un jeune flic noir impatient de "protéger et servir" piège par téléphone la section locale du Ku Klux Klan. Aidé par un collègue blanc, sa "doublure corps", il infiltrera l’organisation raciste…

Spike Lee n’est pas le dernier à s’adonner au jeu de l’infiltration : dans cette comédie « basée sur des putains de faits réels » (comme l’affiche crânement le générique), où il cite explicitement Autant en emporte le vent comme les standards de la "blaxploitation" (Shaft, Coffy, Superfly…), le réalisateur de Inside Man lorgne volontiers du côté des frères Coen pour croquer l’absurdité des situations ou la stupidité crasse des inévitables "sidekicks", bêtes à manger leur Dixie Flag. Voire sur Michael Moore en plaquant en guise de postface des images fraîches et crues des émeutes de Charlottesville (2017).

Cela donne un ton cool, décalé-cocasse et familier, rehaussé d’une pointe d’actualité pour enfoncer le clou, au cas où les allusions appuyées à la menace d’élire un président populiste n’eussent pas été bien saisies. En somme, ce qu’il faut d’assise pour emporter l’adhésion d’un jury désireux de se prouver, entre deux mondanités, qu’il est bien concerné par l’état du monde – et ça marche : BlacKkKlansman a conquis le Grand Prix en mai à Cannes.

Chute d'une nation

Spike Lee essaie aussi de reprendre à son compte la mise en pièces du Naissance d’une Nation (1915) de Griffith dans la foulée de Nate Parker dont l’excellent The Birth of a Nation (2015) avait vu son succès contrarié par la révélation de l’implication de Parker dans un procès pour viol. Les nombreux partisans médiatiques du film (dont Spike Lee) avaient aussitôt disparu des écrans-radar, effarouchés comme un vol d’étourneaux à l’idée d’être assimilés à Parker, condamnant de fait son film-brûlot à une discrétion relative. Pourtant, le sujet et la forme méritaient bien mieux que cela.

Car aborder l’esclavage, ou parler des conflits ethniques aux États-Unis dans un film d’Histoire, c’est implicitement évoquer l’actualité. Sans recourir à une apostille pour autant, Steve McQueen, Jordan Peele et Quentin Tarantino l’ont (plus ou moins bien) prouvé. Au passage, rappelons que Django Unchained avait été censuré d’office par Spike Lee, qui estimait le genre choisi par Tarantino « irrespectueux » vis-à-vis de ses ancêtres esclaves, et trouvait infamant le nombre d’occurrences du mot "nègre"…

Voix blanche pour une voie noire

S’est-il ici demandé quels mots mettre dans la bouche de ses klanistes bas du front lorsqu’ils éructent contre les Noirs, les Juifs et tout autre non aryen ? Loin d’être respectueux, le catalogue des termes colle pourtant avec la réalité et il a tout intérêt dans un film où la parole, la voix et la tchatche sont essentiels, au point de prendre le pas sur l’action : la longueur se fait d’ailleurs parfois ressentir. Notamment dans une séquence pourtant considérée comme le climax du film, suivant en parallèle le baptême d’un chevalier du Klan devant un parterre blanc, et le récit d’un lynchage de 1916 effectué devant un groupe de militants noirs ; chacune des deux cérémonies s’achevant par appel communautaire au pouvoir des blancs ou des noirs.

Si le montage réunit adroitement les deux groupes non miscibles, et montre à quel point la colère des uns est consécutive à l’oppression par les autres, quelle pesanteur… Dommage collatéral, l’évocation du lynchage se trouve diluée et affaiblie par ce zapping continu : ce que Lee gagne d’un côté en (petit) symbole, il le perd en (grande) tension dramatique. Mais c’est un peu le problème constant de ce film qui semble se forcer à tirer son sujet vers la comédie, avant d’essayer de se légitimer avec quelques séquences à l’indiscutable gravité. Assumer pleinement le second degré (et donc s’adresser à un public instruit du premier) est un choix plus courageux qu’il n’y paraît ; Spike Lee semble ne pas l’avoir pleinement mesuré.

Un mot pour conclure sur Terence Blanchard et son excellente partition. Au lieu de recourir à cette facilité compilationniste consistant à façonner sa BO à partir des juke-boxes d’époque, le compositeur ose le contrepoint lyrique et mélodique en signant une vraie musique originale, comme on n’en fait hélas plus guère. BlacKkKlansman est vraiment un film à regarder avec les oreilles.

BlacKkKlansman J'ai infiltré le Ku Klux Klan
de Spike Lee (ÉU, 2h16) avec John David Washington, Adam Driver, Topher Grace…

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Mardi 5 octobre 2021 Une querelle entre nobliaux moyenâgeux se transforme en duel judiciaire à mort quand l’un des deux viole l’épouse de l’autre. Retour aux sources pour Ridley Scott avec ce récit où la vérité comme les femmes sont soumises au désir, à l’obstination et...
Mercredi 7 juillet 2021 Espéré depuis un an, avec son titre qui est une quasi anagramme d'attente, le nouveau Carax tient davantage de la captation d’un projet scénique que de ses habituelles transes cinématographiques. Vraisemblablement nourrie de son histoire intime,...
Mercredi 26 août 2020 Attendu comme le Messie, le nouveau Nolan peut exploser le box-office si les spectateurs consentent à voir plusieurs fois ce Mission : Impossible surnaturel pour être sûr de bien le comprendre. Il y aura donc un avant et après Tenet. Encore que…
Mardi 4 décembre 2018 Alors qu'il est toujours assigné à résidence par le Kremlin, le cinéaste Kirill Serebrennikov sort cette semaine en France un film qui plonge au cœur de la scène rock russe des années 1980. Électrisant.
Mardi 9 octobre 2018 Le portrait plein de vie d’une adolescente née garçon luttant pour son identité sexuelle et pressée de devenir femme. Une impatience passionnée se fracassant contre la bêtise à visage de réalité, filmée avec tact et transcendée par l’interprétation...
Lundi 18 juin 2018 Revenu de loin, Antoine Desrosières signe une comédie à la langue bien pendue fouillant à bouche-que-veux-tu les désarrois amoureux de la jeunesse. Une histoire de fille, de mec, de sœurs, de potes, de banlieue hilarante et profonde (sans jeu de mot...
Mardi 5 juin 2018 Passé expert dans l’art de la prétérition et de la mise en abyme, le cinéaste iranien Jafar Panahi brave l’interdiction qui lui est faite de réaliser des films en signant une œuvre tout entière marquée par la question de l’empêchement. Éblouissant...
Mardi 22 mai 2018 Pendant un quart de siècle, le réalisateur Terry Gilliam a quasiment fait don de sa vie au Don de Cervantès. Un dévouement aveugle, à la mesure des obsessions du personnages et aussi vaste que son monde intérieur. Mais l’histoire du film n’est-elle...
Mardi 7 février 2017 En relatant le chemin de croix de jésuites du XVIIe siècle éprouvant leur foi en évangélisant un Japon rétif à la conversion, Scorsese le contemplatif explore ici sa face mystique — ce nécessaire ubac permettant à son œuvre d’atteindre des sommets.
Mardi 20 décembre 2016 Une semaine ordinaire dans la vie de Paterson, chauffeur de bus à Paterson, New Jersey, et poète à ses heures. Après la voie du samouraï, Jim Jarmusch nous indique celle d’un contemplatif alter ego, transcendant le quotidien sur son carnet. Une...
Mardi 21 juillet 2015 Après "Frances Ha", Noah Baumbach continue d’explorer le New York branché et sa bohème artistique, transformant la pièce d'Ibsen "Solness le constructeur" en fable grinçante et néanmoins morale où des bobos quadras se prennent de passion pour un...
Mardi 24 février 2015 Après "La Solitude des nombres premiers", Saverio Costanzo prolonge son exploration des névroses contemporaines en filmant l’enfermement volontaire d’une femme, atteinte d’une phobie radicale du monde extérieur. Un film dérangeant dont la mise en...
Mercredi 26 juin 2013 En noir et blanc et au plus près de sa formidable actrice et co-auteure Greta Gerwig, Noah Baumbach filme l’errance d’adresses en adresses d’une femme ni tout à fait enfant, ni tout à fait adulte, dans un hommage au cinéma français qui est aussi une...

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

En poursuivant votre navigation, vous acceptez le dépôt de cookies destinés au fonctionnement du site internet. Plus d'informations sur notre politique de confidentialité. X