Antonin Baudry : « "Le Chant du loup" est une tragédie grecque dans un sous-marin aujourd'hui »

Le chant du loup
De Antonin Baudry (Fr, 1h55) avec Omar Sy, Reda Kateb...

Auteur et scénariste de la série BD et du film "Quai d’Orsay", Antonin Baudry s’attaque à la géopolitique fiction avec un thriller de guerre aussi prenant que documenté, à regarder écoutilles fermées et oreilles grandes ouvertes. Rencontre avec le cinéaste et ses comédiens autour d’une apocalypse évitée.

Pour une première réalisation de long métrage, vous vous êtes imposé un double défi : signer un quasi huis clos en tournant dans des sous-marins, mais aussi donner de la visibilité au son…

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Antonin Baudry : C’était l’une des composantes dans l’idée de créer un espace immersif. Il fallait d’abord reproduire le son et ensuite avoir une représentation visuelle des choses qu'on entend, et une représentation dans le son des choses qu'on voie.

C’est un truc très envoûtant : on a essayé de recréer des écrans à la fois beaux et réalistes, qui jouent narrativement, politiquement également. Cela fait partie du décor, du rapport entre les êtres humains et les machines – les sonars – donc de la problématique du film.

Le terme "chant du loup" préexistait-il ?

AB : C'est le nom que l’on donne souvent à des sonars ennemis parce qu’il reflète cette notion de danger. Une fois, quand j'étais à bord d’un sous-marin à moitié en exercice et en mission, une espèce de sirène a retenti et j'ai vu que tout le monde se crispait un peu. J’ai entendu quelqu'un qui disait : « Arrêtez ! C'est le chant du loup ! » Cette expression m'a tout de suite plu.

Du point de vue des interprètes, comment travaille-t-on ce rapport au son et à l’invisible ?

François Civil : Le son était central sur mon personnage de Chanteraide qui a un don, une hypersensibilité auditive. C’est un point positif pour lui, car on lui demande d’écouter et de distinguer tout ce qui se trouve dans le fond marin. Il est le meilleur, mais ça le marginalise, et le rend plus fragile et plus proche de ses émotions que les autres membres de l’équipage.

Pendant la préparation, j’ai beaucoup parlé avec Antonin, décortiqué le langage, rencontré des "oreilles d’or". Ils n’ont pas tous un don, mais de la déformation professionnelle : ils n’appréhendent pas le monde et leur vie comme nous. Quand ils rentrent dans une pièce, ils ne sont pas affectés de la même manière. C’était important de construire Chantreraide là-dessus, et de mettre son intuition au centre de ce qu’il ressent : il y a de plus en plus de technologie dans le monde ; un sous-marin en contient plus qu’une fusée. Et pourtant, les décisions les plus cruciales sont prises par l’humain et l’ouïe de mon personnage.

AB : Le son est pour moi l’un des personnages principaux du film. J’étais vraiment intéressé par ce personnage qui essaie de percevoir l’imperceptible, d’entendre l’inaudible.

Le film rend-il compte des protocoles exacts intervenant dans la tactique de dissuasion nucléaire ?

AB : J’ai voulu être au plus proche du réel, sur des sujets sur lesquels on ne peut pas tricher ; faire en sorte que ce que je racontais puisse arriver demain ou ait pu arriver hier sans qu’on s’en soit rendu compte. Je ne prétends pas que c’est arrivé, cela reste une fiction, mais les mécanismes sont réels.

C’est aussi pour cela que j’ai voulu garder le langage, la langue étrangère que parlent les sous-mariniers entre eux : rien n’a été édulcoré, traduit ou changé, je voulais vraiment que le spectateur vive cette chose très étonnante que j’avais vécue la première fois que j’avais été dans un sous-marin : d'être étonné de ne rien comprendre et de tout comprendre ; d’être immergé dans un monde de sons et d’images qui fait sens, sans que ça passe par de l’explicatif.

Le diplomate que vous étiez aurait-il pu rencontrer "en vrai" un scénario tel que celui que vous décrivez ?

AB : En fait, on vous explique toujours comment se passe un système sans faille : c’est parfait. J’ai l’esprit très mal tourné et à chaque fois qu’on me montre quelque chose, je me demande où est la faille. Car des systèmes sans faille, ça n’existe pas. Au fur et à mesure qu’on m’expliquait, je me disais : qu’est qu’il se passerait si… Et au fur au mesure, c’est plus fort que moi, je commençais à écrire une histoire dans laquelle une faille du dispositif faisait que…

J’écris poussé par l’intuition mais poussé par mes convictions : dans ce monde de procédures, de protocoles, de machines qui peut nous entraîner dans des catastrophes, c’est finalement l’humain, la confiance, l’amour et l’innocence, les liens de confiance entre plusieurs personnes qui peuvent sauver les choses.

C’est donc possible…

AB : Il n’existe pas de système sans faille, on en est tous conscient. On vit dans un monde où l’arme nucléaire existe, ce serait un mensonge de dire que c’est sans faille. La doctrine de la dissuasion, c’est de faire en sorte qu’aucun ennemi ne puisse attaquer le pays, la France, sans penser qu’il va se prendre des dommages inacceptables en retour. Il ne peut y avoir aucun scénario dans lequel la France ne pourrait pas riposter. Quand le Président de la République a donné l’ordre de tir, il n’y a pas de retour en arrière possible. Aucun encodage d’ordre d’annulation n’existe.

Comment avez-vous présenté le projet à vos comédiens ?

AB : Ça été assez naturel. La chance que j’ai eue, c’est que les acteurs dont je rêvais m’ont dit oui. Il fallait des très grands comédiens pour incarner des émotions de personnes qui sont toujours dans la retenue et la sobriété. Les gens qu’on dépeint sont des héros de l’ombre : ils se sacrifient sans que leur famille ne soit au courant, ils ne vont jamais s’épancher ni montrer leurs sentiments.

Il faut un grand degré d’art pour faire ressentir les choses comme ça. Et puis il fallait composer un équipage. J’avais envie d’avoir des comédiens qui dégagent leur propre parfum chacun de manière forte ; qui soient assez divers tout en s’assemblant les uns avec les autres.

Mathieu, vous êtes espion dans le Bureau des légendes, amiral ici… Pas mal pour quelqu’un qui n’avait pas eu beaucoup de secours de l’Armée à l’époque de L’Ordre et la morale…

Mathieu Kassovitz : Quand suis passé au Ministère des Armées pour chercher des papiers, les vigiles à l’entrée m’ont dit « Eh ben ! vous venez tout le temps maintenant ! » Je me retrouve à être le spécialiste de l’armée, ce qui n’était pas prévu, et j’en suis très fier parce que les militaires sont à l’inverse de ce qu’on s’imagine – je l’ai découvert en travaillant sur ces sujets.

Quand on est comme moi un pacifiste anarchiste fumeur de joints (sourire), on se dit que ce sont des tueurs d’enfants. En fait il y a énormément d’humanité chez les militaires ; il y a une capacité à se protéger, à faire attention à l’autre, à être capable de mettre sa vie dans les mains d’un groupe que l’on trouve nulle part ailleurs. Quand on est civil – pas François (rires) – et que l’on y a accès, on est un peu jaloux. Cette solidarité, cette fraternité, elle n’existe nulle part ailleurs.

Antonin Baudry évoquait cette « langue étrangère » des sous-mariniers et des militaires. Était-elle un atout, un obstacle, ou bien aviez-vous déjà des rudiments bien implantés ?

MK : J’ai essayé de lui faire changer le texte plusieurs fois ! Tu ne peux pas me faire dire : « on va se diluer dans la mer jolie » et deux ou trois expressions que j’avais avec le GIGN. C’est difficile à sortir en tant qu’acteur parce que tu as vraiment l’air d’un con (rires). On essayé deux ou trois trucs pour avoir l’air plus cool, mais c’est le terme… Tout le jeu est de se mettre au maximum dans l’univers des autres ; c’est pour ça qu’on a fait des stages, qu’on a parlé avec eux…

Les militaires sont obligés d’avoir des protocoles de langage très précis pour être les plus efficaces possibles. Quand on est dans une boîte et dans une situation de stress, qu’on a fait une chasse avec un bateau, il faut être protocolaire, ça fait partie de l’attirail des militaires et l’intérêt de leur univers.

Réda Kateb : Quand on est comédien, l’une des premières choses que l’on a envie de faire c’est d’exprimer. En avançant, je me rends compte qu’il faut sentir et que c’est la caméra qui va le capter et le raconter. Pour le personnage, c’est pareil. Ça a aidé de jouer dans cette langue très technique à soutenir la posture de ces gens qu’on a rencontrés, qui vivent dévoués à leur mission, qui ne s’affalent pas sur leurs propres sentiments.

J’ai trouvé intéressant dans le jeu de sentir les choses et de ne pas pouvoir les exprimer ni de chercher à les masquer : dans un sous-marin, tout le monde est soi-même, personne ne porte un masque en vivant les uns sur les autres pendant des mois. C’était tout de suite très riche.

MK : C’est la capacité à rester protocolaire tout en restant humain. On ne peut pas déroger : sinon le système s’écroule. Mais malgré tout, on a affaire à des êtres humains qui doivent communiquer ensemble. Ce sont des philosophes : ils dirigent des jeunes qu’ils amènent dans des situations où ils peuvent perdre leur vie, à qu’ils demandent aveuglément de mettre leur vie dans les mains d’un système dont Antonin a prouvé qu’il n’était pas 100% fiable.

Il y a une sensation métaphysique quand on parle avec ces gens-là, qui évoluent dans un univers à part, qui en ont conscience de leur place militaire et philosophique. S’il n’y a pas de guerre dans le monde, ce n’est pas parce qu’il y a plein d’armes nucléaires dans le monde, c’est parce qu’il y en a très peu et que personne ne sait où elles sont diluées. C’est grâce à cette dissuasion silencieuse qui garde l’équilibre.

Quand il n’y a pas d’attentat à Paris et que vous avez passé une bonne journée, ce n’est pas qu’il ne s’est rien passé autour, au contraire, c’est que les gens ont travaillé. Les sous-marins sont la pièce maîtresse de cette dissuasion depuis 70 ans : c’est la seule arme non localisable. On ne peut pas savoir si dans la journée on n’est pas passé à côté de l’annihilation totale. La vérité, c’est qu’on est en menace permanente. Ce n’est pas pour gâcher votre journée…

AB : Pour moi le film est une tragédie grecque dans un sous-marin aujourd’hui. Est-ce la dissuasion nucléaire amène la paix ou pas ? Un commandant un jour m’a dit : dans un monde dessiné par nos enfants, nous n’avons évidemment pas notre place ; dans un monde hérité de nos parents, il est préférable que nous soyons là. C’est comme ça qu’ils envisagent leur mission sur Terre. On peut être d’accord ou pas, ça parle de la possibilité de l’homme de se détruire, de ce système qui a amené la paix pendant 70 ans, toutes les conditions sont réunies pour avoir la tragédie humaine par excellence.

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