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"Gemini Man" : Je est un autre moi-même

Gemini Man
De Ang Lee (2019, ÉU, 1h57) avec Will Smith, Mary Elizabeth Winstead, Clive Owen...

Un exécuteur d’État est traqué par son clone rajeuni de 25 ans. Entre paradoxe temporel à la Chris Marker et cauchemar paranoïde façon "Blade Runner", Ang Lee s’interroge sur l’essence de l’humanité et continue à repenser la forme cinématographique. De l’action cérébrale.

Employé comme exécuteur par une officine gouvernementale, Henry Brogan (Will Smith) découvre qu’on cherche à l’éliminer ainsi que les membres de son équipe. Partant en cavale avec Danny Zakarweski (Mary Elizabeth Winstead), une équipière, il constate que le tueur à leurs basques est son portrait craché… plus jeune de 25 ans.

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Le coup de l’agent bien noté considéré tout à coup comme une cible à abattre par ses anciens partenaires doit figurer en haut du classement des arguments-types pour films d’espionnage. À peu près au même niveau que le recours à un jumeau maléfique dans les polars ! Même s’il est justement ici question d’un combo chasse à l’homme/clones, on aurait tort de sous-estimer l’influence et les apports de Ang Lee sur Gemini Man. Un authentique auteur (au sens défini par Truffaut dans son article Ali Baba et la "Politique des Auteurs") qui, lorsqu’il s’empare d’une intrigue connue pour avoir été mille fois illustrée à l’écran, est capable d’en offrir une approche nouvelle et, surtout, singulière. DePalma en incarne un autre exemple sur le même thème avec Mission : Impossible.

D’une projection, l’autre

Ce qui fait la virtuosité de Ang Lee, et déconcerte parfois le public n’aimant rien tant qu’être conforté dans ses habitudes, réside dans son traitement paradoxal du spectaculaire. Quand l’enjeu principal des cinéastes d’action est de fabriquer le morceau de bravoure le plus ostensiblement remarquable, Ang Lee travaille sur l’invisible ou, plus précisément, sur l’infra-perçu.

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Bien sûr, le duel à coup de motos vaut son pesant d’épique, mais le plus important de cette séquence se situe dans le rythme haletant de la poursuite qui le précède, car il ne repose pas sur des jeux de focale ni un surmontage stroboscopique (comme cela prévalait il y a une vingtaine d’années – coucou Ridley Scott). Ici, c’est la longueur du plan et la fluidité du mouvement continu qui sont ici privilégiées, c’est-à-dire la vitesse pure plutôt que sa suggestion, appuyée par la multiplication d’un facteur 2 ou 4 du nombre d’images par seconde – procédé déjà expérimenté pour Un jour dans la vie de Billy Lynn. Cette précision permet également des combats nocturnes sculptant la pénombre et accentuant l’effet de réel.

Gemini Man permet par ailleurs à Ang Lee d’explorer plus avant quelques-uns de ses thèmes fétiches : les relations de filiation complexes ou entravées (Garçon d’honneur, Raisons et Sentiments, Ice Storm, Hulk…), la cohabitation avec une altérité monstrueuse (Hulk à nouveau, L’Odyssée de Pi…). En un sens, ce nouveau film portant dans son ADN des bribes des précédents, illustre par l’exemple la généalogie de l’œuvre accompli du cinéaste. Dommage qu’il ne permette pas d’échographier celui qui est en gestation…

Gemini Man
de Ang Lee (É.-U.-Chi., 1h57) avec Will Smith, Mary Elizabeth Winstead, Clive Owen…

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