« Une bonne métaphore de la société entière »

Rencontre - Morgan Navarro / C'est à l’occasion de la sortie de "Stop Work", sa première collaboration avec l’écrivain Jacky Schwartzmann, que l'on a rencontré l’auteur de bande dessinée grenoblois Morgan Navarro pour en savoir plus sur le processus qui avait donné naissance au projet.

Déjà riche d’une longue carrière et auteur d’un nombre de bandes dessinées pour le moins important (Flipper le flippé, Skateboard et vahinés, Cow-boy Moustache, Malcolm Foot, Teddy Beat, L’Endormeur, ou plus récemment les deux tomes de Ma vie de réac, pour ne citer que les principales), Morgan Navarro n’avait en revanche jamais travaillé avec un scénariste jusqu’à présent. C’est l’édition 2017 du Printemps du Livre de Grenoble qui va jouer le rôle de déclencheur en le réunissant à l’occasion d’une rencontre en public avec François Bégaudeau et… Jacky Schwartzmann : « En fait, j’ai lu son bouquin Mauvais coûts avant la rencontre, lui avait lu ma BD Ma vie de réac, et quand on s’est rencontrés, on s’est entendus instantanément parce qu’on avait le même humour un peu corrosif, à contrepied par rapport à l’époque… Après ça, on s’est dit qu’il fallait absolument qu’on fasse une bande dessinée ensemble, et je crois qu’environ un an après, on a attaqué le scénario. » Rapidement, le duo nouvellement formé décide de prendre pour base de départ l’univers de Mauvais coûts : «J’aimais bien ce personnage de mec un peu à l’ancienne dans un monde trop petit pour lui, où l’on doit suivre des normes, où l’on infantilise les gens en leur apprenant à descendre les escaliers pour ne pas se blesser… Je trouvais que c’était une bonne métaphore de la société entière et c’est déjà ce que je montrais dans Ma vie de réac, le fait justement qu’on passait pour un réac dès qu’on protestait… ».

Scénario et découpage

Pas question, pour autant, de se livrer à une adaptation fidèle du récit initial : « Dans le livre, il y a une dimension plus sombre, et là on a décidé de rester dans une satire sociale, de ne pas trop mélanger les genres, de rester axés sur cette histoire de normes, de "process", propre à la machine ultra-libérale. Et puis tu ne peux pas adapter n’importe quoi en bande dessinée : moi, en tout cas, il y a des choses que je ne me sens pas de dessiner, donc déjà, on a réglé ça, on a imaginé au téléphone comment on allait raconter l’histoire, où ça pourrait aller, est-ce qu’on rend le personnage principal plus méchant, est-ce qu’on voit sa vie de famille, est-ce qu’on reste dans l’entreprise… On a enlevé plein de choses qui étaient dans le livre qui nous a inspirés pour vraiment créer une œuvre unique, une histoire à part entière qui soit un peu de moi et un peu de lui. Et ensuite, une fois que l’intrigue nous a semblé suffisamment logique et évidente, là il s’est mis à écrire, il m’a envoyé tout le scénario d’un coup, j’ai fait un découpage, un cahier que j’ai rempli page par page en suivant à la lettre son scénario, ses dialogues, la description des scènes… Et à partir de là, j’ai réalisé les planches, et c’était parti… » Une expérience visiblement épanouissante, puisque depuis, Morgan Navarro s’est déjà lancé dans… une nouvelle collaboration.


BD

Stop Work, mauvais esprit

Peinture caustique et abrasive du petit monde de l’entreprise moderne, Stop Work nous fait rentrer dans la vie de Fabrice Couturier, cadre à l’ancienne et amateur de restos du midi bien arrosés, ravi de « saigner les fournisseurs pour augmenter les marges » et de lécher les bottes de son supérieur afin d’être promu à un meilleur poste. Confronté à la montée en puissance du service E.H.S. (Environnement Hygiène et Sécurité) et ses consignes absurdes moins vouées à protéger les salariés qu’à déresponsabiliser l’entreprise en cas d’accident du travail, notre anti-héros va voir son petit univers bien huilé chamboulé au point de le pousser à partir en croisade… quitte à s’allier avec un syndicaliste auquel jusqu’à présent tout l’opposait. Au-delà de son efficacité narrative irréprochable, de son humour volontiers grinçant et de son observation aiguisée des us et coutumes du microcosme entrepreneurial, ce qui fait toute la force de Stop Work est son refus forcené de sacrifier la complexité et l’ambivalence de ses personnages sur l’autel du manichéisme. S’il y a des victimes dans le récit (les plus pauvres et les plus précaires, bien entendu), il n’y a en revanche pas la moindre trace d’un héros, et c’est ce qui rend sa démonstration d’autant plus implacable.

Stop Work de Jacky Schwartzmann et Morgan Navarro (Dargaud)
Séances de dédicace mardi 7 juillet à la Librairie Les Modernes et samedi 12 septembre à la Librairie BD Fugue Café

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