Une colère sociale encore contenue ?

Printemps culturel / Samedi 20 mars au matin, au cinquième jour d’occupation de la MC2, un nouveau rassemblement a été organisé sur son parvis, dans le calme. On y a vérifié que le gouvernement était attendu sur la réouverture des lieux de spectacle, mais pas seulement. Nous sommes allés à la rencontre de ceux qui, acteurs du monde culturel, élus ou citoyens solidaires, se sont réunis, pour prendre le pouls du mouvement.

Compte-rendu : Martin de Kerimel
Témoignages : Hugo Verit
et Martin de Kerimel


Ce qui s’est passé samedi…

Descendus du tram, nous sommes arrivés à la MC2 un peu avant 11h, sous un vent glacial. Un rassemblement devait y démarrer à l’heure pile, à l’appel du Syndeac et de l’Association des Scènes nationales, mais il n’y avait alors pas grand-monde dehors. Encore peu de fleurs visibles, également, alors même qu’il avait été proposé aux participants d’en apporter pour défendre un « printemps inexorable », évoqué en son temps par le poète chilien Pablo Neruda. La MC2 étant occupée, ses portes étaient ouvertes. Il nous a suffi d’entrer pour constater que c’est là, dans un premier temps, que les personnes mobilisées avaient décidé de se réunir. La foule s’est progressivement densifiée. Avec le froid et les contraintes sanitaires, le nombre des présents nous est apparu encore modeste à l’échelle de l’agglo grenobloise…

Vers 11h20, en ressortant de la MC2, on est entré dans le vif du sujet. Artistiquement, d’abord, avec une courte performance d’acrobates en équilibre les uns sur les autres, puis un concert de percussions proposé par les jeunes de la BatukaVI. La suite était plus attendue, avec des discours de représentants syndicaux ou d’élus locaux. En l’absence du maire de Grenoble, on a notamment relevé la présence de Christine Garnier, adjointe aux écoles, et de Pascal Clouaire, conseiller municipal et vice-président de la Métropole en charge de la Culture. Lucille Lheureux, adjointe aux Cultures de Grenoble, s’était quant à elle déjà exprimée dans un communiqué : « Face aux difficultés économiques liées à la crise sanitaire, face à l’incertitude liée à la réforme de l’assurance-chômage, face à la fermeture des lieux de diffusion culturelle, la colère et l’inquiétude des acteurs culturels doivent être entendues. »

Comme mardi 16, premier jour d’occupation de la MC2, on a constaté que, si la réouverture des salles de spectacle est bien une revendication unanime, elle est loin d’être la seule. Les orateurs n’ont cependant pas été chahutés et l’assemblée générale organisée à l’intérieur de la MC2 après leur intervention, vers 12h30, n’a attiré que peu de public – moins que la jauge limitée à une cinquantaine de personnes. Pas facile de fédérer, mais l’heure n’est pas au renoncement, au contraire : d’autres rassemblements sont cependant annoncés, dont, le vendredi 26 mars à midi, un happening géant et une grande manifestation place de Verdun, à l’initiative du collectif Culture en lutte 38.

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Témoignages

Claire, distributrice de tracts :
« Les lieux de culture sont des lieux d’expression et de révolte. Ce n’est pas possible de les enfermer ! Je suis engagée depuis le 4 février aux cotés de la CGT culture. J’avais pris l’engagement de relayer leurs actions autour de moi. Je crois que le public doit vraiment être solidaire de tous les salariés : artistes, techniciens, directeurs de salles. Tout le monde souffre et nous, le public, aussi. Martinéroise, je vais régulièrement à Mon Ciné, à l’Espace Vallès, dans les musées, à la MC2, à l’Hexagone, à la Rampe, à l’Heure Bleue. Tous les étés, en festival. J’en ai vraiment besoin. Il faut rouvrir les salles de spectacle, bien sûr, mais aussi refuser la réforme de l’assurance chômage. »

Véronique, en train de signer une pétition pour débaptiser la rue Thiers :
« Je travaille pour le Planning familial. J’aurais beaucoup à dire, mais je ne suis pas très à l’aise avec l’idée d’en parler. Il faut prendre conscience que des choses importantes sont en train de passer à l’as ! La culture, c’est aussi un mode de transmission et il ne faut pas perdre ça. Mon combat, c’est la femme et l’égalité, mais la culture apporte également beaucoup dans ce registre. Je ne veux pas scinder : on se rejoint sur tellement de choses. J’espère un jour qu’on arrivera à quelque chose de plus collectif, de plus unanime. »

Willy Lavastre, directeur de la BatukaVI :
« Nous sommes un peu, à notre niveau, un trait d’union entre les gens. On est également venu pour représenter les quartiers populaires et les deux Villeneuves, de Grenoble et d’Échirolles. Chose importante : on a pu rencontrer plusieurs fois le nouveau directeur de la MC2, avant même qu’il soit en poste. La nouvelle présidente, elle aussi, est à notre écoute. La batucada est un outil pour sortir un peu du quartier et voir autre chose. Un projet social, avant d’être un projet artistique. On subit la crise comme les autres. Certains de nos jeunes avaient beaucoup travaillé pour partir aux Jeux de Tokyo et ont fini par lâcher. Et on a été privé de salles de répétitions pendant plusieurs mois ! »

Arnaud Meunier, directeur de la MC2 :
« On peut s’interroger : tout cela est-il la meilleure manière de parler au gouvernement ? Je me pose toujours la question, mais le coup est parti. Je comprends parfaitement les revendications et j’y adhère. Il y a aujourd’hui une forme de colère, de désarroi et d’incompréhension. La chose importante est d’arriver à ne pas être seulement en dialogue entre nous, mais aussi de pouvoir parler en dehors de nos propres cercles. Je n’ai pas été surpris par l’occupation de la MC2 ! Cela se passe du mieux possible. Je remercie les occupants de leur sérieux et de la prise en compte réelle des contraintes sanitaires. Ils ont également compris que les équipes de la MC2 travaillent et que trois compagnies y sont également en répétition. Il faut arriver à préserver cela. Le mot d’ordre aujourd’hui, c’est que le printemps est inexorable : j’espère qu’il sera porteur de bonnes nouvelles. Je trouve ahurissant qu’on en soit encore là aujourd’hui, alors que la France s’enorgueillit constamment de son exception culturelle. »

Pascal Clouaire, vice-président de la Métropole en charge de la culture :
« Nous avons voté un vœu pour être un territoire d’expérimentation d’une reprise de vie dans les lieux culturels, dès que la ministre donnera son feu vert. On est dans les starting blocks. Les syndicats et les acteurs culturels ont présenté aux autorités tous les protocoles possibles et imaginables. Ils sont aujourd’hui dans des situations difficiles ou dramatiques. Cela fait un an qu’ils produisent sans se produire, ce qui va poser des difficultés pour la diffusion des œuvres ! Pour rouvrir, il faudra bien sûr voir avec chaque directeur de salle s’il peut mettre en œuvre les protocoles qui seront définis. Notre volonté est que, partout où ce sera possible dans la Métro, cela puisse se faire. »

Laetitia Rabih, conseillère métropolitaine et présidente du conseil d’administration de la MC2 :
« Du côté de la MC2, tout est prêt. Je ne suis pas en gestion de la crise, mais je dis que ce qui est possible pour réguler les jauges dans d’autres établissements économiques doit l’être pour la culture. Cette crise sanitaire a révélé combien sont essentielles les politiques publiques. Le public attend ! Tant que nous ne sommes pas dans une zone de reconfinement total, il y a la possibilité d’ouvrir. La MC2 s’est inscrite dans cette démarche. Au ministère de donner le top départ : il n’a pas à se retrancher en éludant la question. Il faut qu’il trouve une manière graduée de rouvrir les lieux culturels. »

Marie Roche, directrice du Pacifique – Centre de développement chorégraphique national de Grenoble :
« Cette année, je préside l’Association des centres de développement chorégraphique nationaux. Nous sommes pleinement engagés dans les mobilisations pour la réouverture des lieux de culture. On a beaucoup participé aux discussions avec les ministères pour la mise en place de protocoles et on est au point depuis longtemps. On a aussi voulu marquer les revendications au-delà du secteur de la culture pour être solidaires tous ensemble. Si les lieux de culture peuvent abriter d’autres revendications, on ne va pas s’en plaindre. On doit tous défendre notre démocratie, bien mise à mal aujourd’hui. Le Pacifique, lui, est prêt à rouvrir, comme il l’a fait à l’automne. Il faudra voir avec quels protocoles : le passeport et le test à l’entrée poseraient de vraies questions. »

Benjamin, occupant de la MC2, à l’accueil :
« Je suis technicien du spectacle vivant et syndiqué à la CGT. Nous occupons la MC2 et je suis là pour parler avec les gens, mais aussi pour les compter, du fait des conditions sanitaires. Cela me permet de prendre des contacts et d’expliquer ce qu’on fait là. On voit des acteurs de la culture, mais aussi des jeunes qui entrent dans la vie active, des personnes du public… tous les jours, de vieilles dames nous apportent de la bouffe. Du côté des jeunes, il y a plein d’idées et un vrai sens de l’organisation. On arrive à maintenir une assemblée générale tous les jours : c’est bien aussi. Je sens un réel consensus pour dire que la situation actuelle ne va pas du tout ! Peut-être que je pèche par excès d’angélisme, mais il me semble que les gens comprennent que nous ne sommes pas que des fainéants ! Ils ont compris qu’on était là pour défendre nos métiers et la culture pour tout le monde. On tient d’ailleurs à se démarquer des positions qui ne viseraient à ne mettre en avant que la simple réouverture des théâtres. »

Françoise, spectatrice :
« Au-delà de la manifestation que je soutiens, je suis aussi venue pour fêter l’arrivée du printemps : c’est un geste poétique. Et sans la poésie, on perd le goût de vivre. Les spectateurs doivent se mobiliser aux côtés des artistes. C’est un tout. »

Babeth, spectatrice :
« J’ai conscience d’être très pessimiste mais je constate que dans les sociétés fascistes, c’est d’abord la culture qui est attaquée. Ça m'inquiète… »

Léa, musicienne de la compagnie Mégaptère, occupante de la MC2 :
« J’avais besoin de retrouver du lien social et un espace de convivialité pour lutter. Nous sommes aujourd’hui une vingtaine dans le collectif d’occupation, avec des parcours très différents. Moi, je suis aussi là pour représenter la Villeneuve et apporter mon soutien à la jeunesse des quartiers populaires. Avec la pandémie, ça a été très compliqué de continuer les activités d’éducation populaire. »

Clarinha, comédienne pendant 18 ans, actuellement modèle vivant :
« Il faut aussi qu’on entende la voix de ceux qui ne travaillent pas dans le spectacle vivant et pour qui il n’y a pas d’intermittence, pas d’aide, hormis le RSA. C’est le cas notamment dans les arts plastiques. »

Francine, spectatrice :
« Je suis venue parce que je suis en manque d’émotions. Les théâtres me manquent trop. Oui, il y a aujourd’hui certaines propositions en streaming mais ça ne me touche pas du tout. Le spectacle vivant ne passe pas à travers un écran. J’ai besoin de vivre les choses avec d’autres personnes dans une même salle. »

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