Fabien Mauro : « La science-fiction japonaise est regardée avec distance »

Pop culture / Auteur d’un ouvrage somme consacré au cinéma de science-fiction japonais ("Kaiju, Envahisseurs & Apocalypse", aux Éditions Aardvark), Fabien Mauro sera l’un des invités de la première édition du Japan Alpes Festival, les 18 et 19 septembre à EVE. Rencontre.

Quelles ont été tes premières portes d’entrée vers la pop culture japonaise ?


Comme beaucoup de gens de ma génération, essentiellement via les jeux vidéo sur console et les séries d’animation japonaises qui passaient à la télévision. Mais également les séries de super sentai, ces équipes de super héros colorés. C’était ma première introduction à ce qu’on appelle le tokusatsu, c’est à dire des productions japonaises (films, séries…) à base d’effets spéciaux.

Le tokusatsu rassemble toutes les techniques que l’on associe traditionnellement à l’imaginaire fictionnel japonais : le travail sur les effets optiques, les maquettes miniatures, les comédiens qui enfilent des costumes pour incarner des monstres ou des mecha.... Enfin, l’attente de la sortie du Godzilla de Roland Emmerich m’a amené à m’intéresser au Godzilla originel de 1954, qui venait de sortir en vidéo, ce qui m’a permis de découvrir tout l’univers du kaiju eiga, les films de monstres japonais. Je suis tombé littéralement amoureux de ce genre-là et ça a été le déclencheur de ma cinéphilie au sens large : je me suis dit que si je pouvais voir ce type de films, je pourrais ouvrir mes horizons à n’importe quel type de filmographie...

Qu’est-ce qui te fascine dans cette culture ?


Au-delà de la science-fiction, des créatures, des monstres, des extra-terrestres, des mutants etc., ce qui me fascine vraiment, c’est cette espèce de connexion quasi animiste entre les cinéastes et les reliefs et les paysages de leur pays. Ce sont des fictions qui, en réalité, donnent une grande place à la nature. Bien entendu, la ville, Tokyo en particulier, joue un rôle très important. Mais la façon, notamment dans le premier Godzilla, dont le réalisateur Ishiro Honda filme l’océan, les bateaux, les forêts, les plaines, les collines témoigne d’une espèce d’hypersensibilité, de lien très fort avec la nature, qui m’enchante vraiment.

D’ailleurs, dans le kaiju eiga, il y a une connexion assez évidente entre les créatures et la nature, leur apparition est généralement accompagnée de déluges, de catastrophes naturelles comme des typhons, des tsunamis, des éruptions volcaniques.

C’est un versant du cinéma japonais sur lequel, en France, très peu d’auteurs se sont penchés…

Oui, c’est quelque chose qui manquait, et c’est aussi pour ça que j’ai choisi d’écrire dessus. Quand on parle du cinéma japonais, on parle toujours du cinéma d’auteur japonais, des grands cinéastes, mais le cinéma de science-fiction, lui, est très rarement abordé. Ce sont des films, qui en France, sont souvent regardés avec un peu de distance, voire de moquerie, peu de gens au final cherchent à gratter plus derrière le vernis. Pourtant le cinéma de divertissement japonais est aussi un reflet de l’époque où il a été produit, avec des films qui abordent de manière plus ou moins directe les essais nucléaires des années 50, le Japon en reconstruction après le départ des forces américaines, le boom économique des années 60, les problématiques écologiques des années 70, et plus généralement la façon dont le pays se positionne par rapport au reste du monde.

Tu vas participer, dans le cadre du Japan Alpes Festival, à une table ronde autour du cinéaste Hideaki Anno, une véritable légende vivante de la pop culture japonaise. Peux-tu m’en dire quelques mots ?


C’est l’un des fondateurs du studio Gainax, un des grands studios d’animation japonais, et l’éminence grise derrière des séries d’animation majeures comme Nadia, le secret de l’eau bleue et Neon Genesis Evangelion, qui est je pense, l’une des œuvres les plus importantes de ces trente dernières années, tous supports confondus. Il a aussi fait des films complètement barrés comme Love and Pop, une adaptation de Cutie Honey aussi, d’après Go Nagai. Et là, depuis 2007, il a relancé l’univers Evangelion au cinéma avec une série de quatre films dont le dernier est sorti cet été. Et il a coréalisé l’un des plus grands films de monstre géant japonais jamais produit, Shin Godzilla, en 2016, qui est assez démentiel.

Quelles sont certaines des clefs pour comprendre son œuvre ?


Je pense qu’il faut déjà saisir l’époque dans laquelle il a grandi, les années 70, une période assez complexe où le Japon sortait du boom économique, marquée par une certaine inquiétude, de gros remous politiques, des manifestations d’étudiants, une crise pétrolière… Il a donc grandi dans un monde un peu angoissant, avec des créations culturelles comme les mangas de Go Nagai qui sont souvent très sombres, très déprimantes, avec des héros qui font l’expérience de la mort, de la violence, du désespoir. Je pense qu’il a été très fortement marqué par ces imaginaires-là.

Une autre de ses caractéristiques est la déconstruction de certaines mythologies, de certains genres… Enfin, c’est quelqu’un qui a beaucoup étudié le phénomène otaku, la relation que les fans d’animes et de manga avaient avec ces objets de fiction, il y a donc dans son travail une mise en abyme sur notre rapport à la fiction et à ses mythes.

Repères

2008 : Participe à la création de la web-émission Cinéfuzz

2013 : Création avec Jordan Guichaux de la web-émission Toku Scope consacrée à la science-fiction japonaise

2018 : Publication de l’ouvrage Ishiro Honda : Humanisme Monstre (Éditions Rouge Profond)

2020 : Publication de l’ouvrage Kaiju, Envahisseurs & Apocalypse (Éditions Aardvark), récompensé en 2021 par le Grand Prix de l’Imaginaire dans la catégorie « Meilleur essai »

2021 : Rédaction d’un chapitre du catalogue de l’exposition Ultime Combat, arts martiaux d’Asie au Musée du Quai Branly (Paris)

Japan Alpes Festival, le Japon et sa pop culture

Nouveau venu parmi les festivals de l’agglomération grenobloise, le Japan Alpes Festival, organisé par l’association ANI-Grenoble, témoigne dès sa première édition d’une belle ambition.

Regroupant pas moins de 26 intervenants sur deux jours, la manifestation accueillera ainsi une pléiade d’artistes (mangakas, dessinateurs, illustrateurs, écrivains, musiciens, tatoueurs, youtubeurs…) et d’animations diverses (jeux vidéo rétro, jeux de rôle, quizz, blind-test, escape games, concours cosplay…), mais également des conférences, concerts, spectacles de danse, démonstration de kendo, atelier origami, initiation au jeu de go, stands de restauration… Un véritable déferlement d’initiatives, trop nombreuses pour être ici recensées, mais qui ne devraient pas manquer de créer une belle synergie entre le public et tous les acteurs réunis.

Parmi les temps forts, une table-ronde autour du cinéaste-culte Hideaki Anno qui réunira les spécialistes Fabien Mauro, Philippe Bunel et Bruno De La Cruz, mais également, pour clôturer le festival, une projection en avant-première du long-métrage d’animation The Deer King de Masashi Ando et Masayuki Miyaji à Mon Ciné.

Japan Alpes Festival, samedi 18 et dimanche 19 septembre de 9h30 à 18h30 à EVE, sur le Campus

Avant-première du film The Deer King, dimanche 19 septembre à 20h30 à Mon Ciné

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