Queer Chrétien(ne) : « Toutes les religions ont leur petit mouvement dissident LGBT »

RELIGION / Élevée dans une foi chrétienne forte, mariée et mère de deux enfants, Flo s’est assumée en tant que bisexuelle au sein de l’Église et plus récemment comme transgenre. Elle raconte son expérience et décrypte les textes bibliques via sa chaîne YouTube, Queer Chrétien(ne). Elle sera à Grenoble vendredi 18 février, en compagnie de l’imam Ludovic-Mohamed Zaheb et de la pasteure grenobloise Marianne Dubois pour une table ronde sur le thème : "Comment les religions perçoivent-elles les luttes LGBT ?"

-> Mise à jour au 17/02/22 : en raison d'un cas de Covid parmi les participants, la table ronde du vendredi 18/02 est reportée de quelques semaines (date non-précisée pour le moment).

Vous avez posté votre première vidéo sur YouTube en 2016, pour exprimer votre droit d’être chrétienne pratiquante et queer. Quel a été votre parcours jusque-là ?

En 2016, ça faisait un moment que j’avais fini par admettre que j’étais bisexuelle. J’étais dans un mouvement très conservateur, où tout le monde parlait vraiment en mal de l’homosexualité en général. J’étais vraiment dans le placard d’un point de vue religieux. J’étais très croyante, très pratiquante.

Avant cela j’avais traversé une période très premier degré, à essayer de comprendre si j’avais un problème, ou pas. Je me suis dit que j’allais essayer de partager mes recherches sur le sujet, et qu’avec les bons mots-clés, si quelqu’un, un jour, avait besoin d’une réponse, il tomberait sur cette vidéo.

J’ai continué et un jour une Youtubeuse, Cordélia, a partagé. Elle avait vraiment une grosse audience. Là, j’ai eu des internautes qui étaient de milieux pas très religieux, pas très croyants, qui ont commencé à trouver ça intéressant, parce que ça allait à contresens de ce qu’on leur avait dit. Je me suis rendue compte que les gens qui regardaient mes vidéos n’étaient pas forcément concernés par le fait d’être chrétien et dans le placard.

Six ans plus tard, recevez-vous des témoignages de personnes qui s’interrogent sur leur genre ou leur identité sexuelle vis-à-vis de leur foi ?

Oui, mais de façon sporadique. Quelque part, ma chaîne est une vitrine très large public. Ça finit par atteindre les bonnes personnes, qui finissent par m’écrire, mais en privé, dans le secret. Des fois, ça fait du lien, il y a des gens avec qui je suis restée en contact, voire devenue amie. Des fois, une personne m’écrit et disparaît, je ne sais pas ce qu’elle devient. Souvent ils ont beaucoup de mal, ils m’écrivent, me posent des questions, on commence à discuter et puis il y a un retrait, ils se disent « non, ce n’est pas possible, je suis un pécheur ou une pécheresse… » Malgré tout, la chaîne remplit son rôle ; mais quand on voit le nombre d’abonnés (autour de 10 000, ndlr), ce sont principalement des athées.

Quel a été votre cheminement pour trouver le courage, malgré votre ferveur religieuse et celle de votre entourage, de faire votre coming-out bisexuel ?

J’ai un parcours assez classique par rapport à la religion. Tout d’abord, j’ai essayé d’être parfaite. Si j’étais parfaite, ce serait bon, je serais guérie. À un moment, je faisais tout bien, je faisais mon maximum. Je lisais tous les jours la Bible, j’allais à la messe chaque dimanche, j’étais hyper impliquée… Et pourtant, je continuais à être attirée par des meufs. Donc je me suis dit que, peut-être, ça ne venait pas d’un mauvais choix de vie en fait. Peut-être que c’était normal. C’est parti de là.

Quant au coming-out, c’est un ras-le-bol qui m’y a poussée. À chaque avancée sociale, les gens autour de moi en parlaient de façon très agressive. Et comme j’avais ce mode de vie, parfait sous tous rapports, ils pensaient que j’allais les soutenir dans leur haine. Des personnes qui étaient des amis disaient des trucs dégueulasses. À force de subir ça, j’ai pété les plombs. Je me suis dit, si je perds tout, si on me jette, si je n’ai plus d’ami, ce n’est pas grave ; mais je ne pouvais plus faire comme si c’était ok.

D’un autre côté, on sent que vous avez été tiraillée ; vous décrivez aussi un rejet de la part de la communauté LGBT…

Au début c’était très dur pour moi. On me reprochait de faire le jeu de l’Église en essayant de faire évoluer son point de vue sur ces questions. Mais des personnes bien installées au sein de la communauté queer ont compris que la religion pouvait être importante pour certains, et qu’il était important de faire cette démarche. Maintenant, on voit des gens qui ont une petite notoriété queer, qui n’avaient jamais parlé de leur foi, commencer à dire qu’ils croient…

Vous vous êtes mariée et avez fondé votre famille jeune. Quelle a été la réaction de votre époux lorsque vous avez affirmé haut et fort votre bisexualité, non seulement par rapport à vous mais aussi vis-à-vis du regard de votre communauté religieuse ?

Très étrangement, c’est quelqu’un de très conservateur, mais qui ne se prend pas la tête sur ces questions-là. Il a toujours été au courant. Même quand je n’étais pas à l’aise avec ça, que je pensais que ce n’était pas ok, je lui avais déjà dit. Quand j’ai décidé de faire mon coming-out, il ne comprenait pas vraiment les enjeux mais était dans le soutien, sur le mode : « Si tu ne te sens pas bien, que tu as besoin d’en parler… » Quand il y a besoin d’aide pour donner son avis, relire des trucs, il le fait naturellement. Il est très soutenant. Après, lui n’est pas heurté quand il entend des propos homophobes, ce genre de choses. Il est très détaché, même s’il comprend que ça peut faire du mal aux autres. La pression est plutôt venue du fait qu’après mon coming-out, tout le monde a dit "ils vont divorcer". Pourtant, on est toujours mariés…

Quelques années plus tard vous avez évolué vers la transsexualité. Comment ça s’est passé ?

Ça a été plus difficile. Bisexuelle, ça allait : je suis attirée par les hommes comme par les femmes, mais il est un homme, donc ça va. Dire que je ne me sens pas une femme, que j’envisage de prendre de la testostérone, que je change mon prénom… Ça par contre, c’est très compliqué. Ça a pris du temps. Quand on est marié à une femme et qu’on envisage qu’elle puisse commencer à avoir de la barbe… Ce n’est pas quelque chose qu’il avait planifié dans sa vie, c’est plus difficile. Entre-temps j’ai décidé de ne pas faire de transition hormonale. De l’extérieur, on est toujours un couple hétéro, peut-être que c’est pour ça que pour le moment, ça continue de fonctionner. Aujourd’hui, je ne suis pas un homme trans, je suis gender fluid. Je me sens des fois comme un homme, des fois comme une femme…

Les vidéos de votre chaîne Queer Chrétien(ne) consistent essentiellement à décrypter ce que dit la Bible de l’homosexualité, du genre, de la sexualité. La question du genre est-elle mentionnée ?

La Bible s’intéresse très peu aux questions de genre. Par contre, le judaïsme, qui compose une bonne moitié de la Bible, dit qu’il y a plusieurs genres et accepte une forme d’androgynie. C’est probablement quelque chose qui a été établi pour les personnes intersexes, mais cela intéresse les personnes transgenres aujourd’hui. Forcément, quand j’en parle, les tradis viennent me dire que c’est une abomination, mais en réalité il y a très peu de textes sur le sujet du genre.

Le terme d’abomination revient souvent dans la bouche des conservateurs. Il est extrait de l’ancien testament, du Lévitique (20, 13) : "Quand un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ce qu’ils ont fait tous les deux est une abomination ; ils seront mis à mort, leur sang retombe sur eux." Vous consacrez une vidéo à la déconstruction de cette sentence…

L’abomination décrit tout un tas d’actes interdits dans le judaïsme ; par exemple, manger des crustacés, c’est une abomination. Or, les chrétiens n’ont pas arrêté de manger des crustacés pour autant. Donc quand ils disent « regardez, c’est marqué, c’est une abomination », on peut se demander pourquoi, si on est si fervent défenseur de l’hétérosexualité, il n’y a pas de mouvement aussi dur pour interdire les fruits de mer à Noël.

Quand on regarde l’histoire du christianisme, de l’an zéro jusqu’à maintenant, il y a eu des siècles entiers où l‘homosexualité était une non-question. Et d’autres périodes, au contraire, où ça se renforce, on a des condamnations à mort… Puis de nouveau on s’en fiche. On voit vraiment que c’est lié à la politique. Pourquoi aujourd’hui, au XXIe siècle, c’est très important, je ne sais pas.

Pendant très longtemps, je me suis demandée si les interprétations que je donnais étaient les bonnes, et à un moment, j’ai constaté qu’il y avait un jeu, que d’autres interprétaient n’importe comment dans l’autre sens. Il y a une théologie alternative, elle existe et elle utilise les mêmes techniques que la théologie en règle générale, c’est-à-dire lire le texte, trouver le contexte et le comprendre.

Pour un non-connaisseur de la Bible, ce qui frappe à sa lecture littérale, c’est en premier lieu la place donnée aux femmes : vous expliquez par exemple qu’elles n’ont – en théorie – pas le droit de parler dans une église, et doivent questionner leur époux, à la maison, si elles ont des questions…

La place de la femme dans la Bible est assez terrible. C’est indéniable que, par rapport à nos standards actuels, il y a un sexisme terrifiant dans la Bible. Aujourd’hui, même les plus conservateurs défendent difficilement ces positions (il y en a, mais ils sont très, très rares). Donc on voit bien qu’une évolution sociétale est possible, malgré des textes qui sont très clairs ! Si on devait appliquer la Bible de façon littérale, ce serait bien plus préjudiciable aux femmes qu’à la communauté LGBT… Sur cette dernière on a une dizaine de textes qui se battent en duel, sur un livre qui fait plus de 900 pages… Alors que la femme, il y a des histoires, des règles ; je suis contente de ne pas avoir à en débattre et que l’on soit passés au-delà de ça !

Pour cette table ronde à Grenoble, vous serez accompagnée d’une pasteure et d’un imam pour discuter des luttes LGBT dans les religions.

Ludovic-Mohamed Zahed, imam homosexuel, on sait qui c’est : il n’y en a pas beaucoup ! Le même travail est en train d’être fait chez les musulmans, chez les juifs… Je crois que toutes les religions ont leur petit mouvement dissident LGBT qui dit : « ça suffit maintenant » !

Comment les religions perçoivent-elles les luttes LGBT ? vendredi 18 février à 19 heures à la Salle Rouge, table ronde organisée par PEPS (Pour une Écologie Populaire et Sociale Isère) et Coexister Grenoble. Prix libre.

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