Le 38 rue d'Alembert signe un bail de 40 ans avec la Ville

Squat / Après le 102, conventionné pour la première fois par la mairie de Grenoble en 1993, le 38 est le second squat de la rue d’Alembert à obtenir un cadre légal garantissant sa pérennité. Votée le 6 février lors du conseil municipal, une délibération permet aux occupants de ce centre social de signer un bail emphytéotique pour une durée de 40 ans avec la Ville. Explications.

La nouvelle est tombée lors du conseil municipal du 6 février, à l’occasion d’une délibération âprement contestée par l’opposition (on y reviendra) : le 38 rue d’Alembert, centre social autogéré, squat bien connu du quartier Saint-Bruno, va continuer à vivre et pour longtemps. Les occupants s’apprêtent à signer un bail emphytéotique de 40 ans avec la ville de Grenoble, qui rachète les lieux à hauteur de 330 000 euros à l’EPFL du Dauphiné. En contrepartie, ils devront payer un loyer de 4000 euros par an et s’engagent à effectuer des travaux de mise aux normes pour l’accueil du public, chiffrés à 460 000 euros. Une victoire et un soulagement pour ce collectif d’une cinquantaine de personnes : « On était sous le coup d’un permis de démolir déposé par l’EPFL en octobre 2020 mais la Ville, toujours gérante des lieux, a obtenu un sursis. Pendant un an, on a pu négocier avec elle. Au départ, elle nous proposait des conventions d’occupation de trois ans mais on a toujours refusé car, depuis l’origine, le projet du 38 s’inscrit dans la pérennité », raconte le collectif.

Gratuit ou prix libre

Investi en février 2015, le 38 rue d’Alembert est alors une ancienne école privée et un lieu de stockage à l’abandon du théâtre municipal. L’ensemble est vide mais dans un état relativement correct. « Ça a été squatté dans le but d’ouvrir un centre social de quartier où tout est gratuit ou à prix libre. Le quartier Saint-Bruno, qui est historiquement un faubourg ouvrier, est en voie de gentrification. C’est notamment lié à la politique des bailleurs sociaux qui se désengagent de plus en plus au profit du privé. Le but du 38 est de permettre aux gens qui n’ont pas trop d’argent de pouvoir continuer à habiter ce quartier dans de bonnes conditions. » Depuis sept ans, le lieu fourmille d’activités : cantine, magasin gratuit, atelier de réparation de vélo, atelier couture, cinéma de quartier, bibliothèque, dojo, concerts, salle de développement photo, etc. « Depuis le Covid, on a mis en place une distribution alimentaire deux fois par semaine. 30 à 40 personnes viennent se servir à chaque distribution. Ce sont des gens du quartier, des personnes en demande d’asile, des gens qui ne rentrent pas forcément dans les cases pour aller vers des aides institutionnelles. »

Le 38 ouvre aussi ses locaux aux associations et aux collectifs qui ont besoin d’un lieu pour se réunir. Sur le principe, tout le monde est bienvenu, à condition d’en accepter le cadre : absence de profit, horizontalité des décisions, logique non "partitaire". « On accueille volontiers des gens avec qui on n’est pas totalement d’accord, on n’est pas là pour faire la morale. Mais on assume totalement d’être un repaire anticapitaliste. On vit dans un monde où les espaces pensés pour générer du profit ou de la matière politique partitaire sont ultradominants. Donc c’est la moindre des choses que 800 mètres carrés échappent à cette logique-là dans une ville. »

L’opposition monte au créneau

Oui mais voilà, ce genre de modèle alternatif n’est pas au goût de tout le monde. On a pu s’en rendre compte lors du conseil municipal avec la levée de bouclier unanime des oppositions. Plusieurs élus ont d’abord tenu à rappeler que cette parcelle était destinée, originellement, à la construction de 25 logements sociaux. « Certes, mais les promoteurs immobiliers ont finalement renoncé à ce projet, estimant qu’ils n’étaient pas en mesure d’engager les frais financiers pour réaliser des logements sociaux à cet endroit spécifiquement. Cela ne veut pas dire que ces logements ne seront pas construits ailleurs », répond Céline Deslattes, conseillère municipale déléguée Grande précarité. Du côté du 38, on considère « qu’il y a suffisamment d’endroits dans cette ville pour construire des logements sociaux et que ce n’est pas forcément fait. Il n’est pas nécessaire d’opposer ces deux projets ».

Autre questionnement légitime, soulevé par Cécile Cenatiempo et Hosny Ben-Redjeb : l’association Les Ami.e.s du 38 a-t-elle les capacités financières nécessaires pour honorer sa part du contrat ? « Les travaux de mise aux normes seront effectués par nos soins, donc ça nous coûtera bien moins de 460 000 euros. Mais on a prévu de lancer un appel public aux dons, d’organiser des soirées de soutien et de mettre en œuvre des chantiers collectifs. Pour les dépenses quotidiennes, on est encore en train de formaliser les choses. Ça pourra passer par des cotisations solidaires ou des dons mensuels. On est confiants car on se sent vraiment soutenus par les habitants du quartier. »

Relations avec le voisinage

Une dernière phrase qui fera certainement bondir la droite municipale, incarnée par Alain Carignon, dont le propos accusateur ne souffre aucune nuance : « Le collectif anonyme du 38 rue d’Alembert n’a respecté aucune règle commune (hygiène, sécurité, bruit…) depuis sept ans, a imposé sa loi à la municipalité, celle-ci s’arrangeant avec lui, a imposé ses nuisances de tous ordres aux riverains, ses membres menaçant même publiquement une femme seule qui avait osé porter plainte contre lui. » Un voisinage mécontent, agacé, exténué ? Une antienne en forme de rumeur qui a pas mal tourné au sujet du 38.

Les occupants admettent tout à fait l’existence de relations conflictuelles avec une voisine très hostile à leur présence mais affirment que « globalement, on n’a aucun souci avec le voisinage. Au contraire, beaucoup de voisins utilisent ce lieu très régulièrement ». Céline Deslattes confirme : « La réalité du terrain, c’est que les habitants sont en grande majorité très favorables au 38, à commencer par l’union de quartier Saint-Bruno. Ce projet a une véritable utilité sociale et il est important qu’il puisse conserver son autonomie. » C’est d’ailleurs tout l’enjeu pour le 38 de maintenir sa parfaite indépendance après cet accord passé avec la Ville : « Notre objectif, c’est que le lieu ne change pas. On refuse toujours toute subvention et le cadre reste le même. Toute l’opposition accuse la mairie de favoritisme à notre égard mais c’est faux, tout a été fait dans les clous de la loi et ça ne nous arrange pas forcément d’avoir tous ces coûts supplémentaires à assumer. On a décidé collectivement de faire ce pari et on espère que ça apportera plus de bien que de mal. »

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