Holocène, toutes les couleurs du rap

Festival / À l’occasion de la nouvelle édition du festival Holocène, qui se déroulera ces vendredi 4 et samedi 5 mars à Alpexpo, passage en revue du conséquent versant rap de sa programmation, qui dévoile en creux un bel aperçu de la diversité des registres arpentés par la scène francophone actuelle.

Koba LaD
Diviser pour mieux régner ? Telle pourrait être la devise de Koba LaD, jeune rappeur d’Evry ultra clivant, qui se contrefout visiblement de plaire au plus grand nombre : avec sa voix haut perchée toujours au point de décrocher et son flow élastique et saccadé, il a imposé une marque de fabrique identifiable dès la première écoute, qu’il distille à longueur de bangers surefficaces enregistrés à la vitesse de l’éclair. Argent, succès et vente de drogue, le registre ne varie pas beaucoup et envoie un violent déni à tous ceux qui ne souhaiteraient voir dans le rap qu’une riche et vivifiante forme de "poésie urbaine" aux textes soignés et aux propos engagés. Affreux, sale, méchant et fier de l’être, le rap de Koba LaD vise clairement le tiroir-caisse plutôt que la diffusion sur France Culture, et on sera bien les derniers à le lui reprocher.

Gazo
Drôle de parcours que celui de la drill, cette variation glaciale et minimaliste de la trap d’Atlanta née dans le Southside de Chicago au début des années 2010. Rapidement disparue des radars sur place après un succès éclair, elle va se régénérer dans l’ombre en Angleterre pendant quelques années, avant de resurgir sous la forme d’un véritable raz-de-marée mondialisé et de s’imposer en nouvelle tendance lourde du rap aux quatre coins du globe. Alternative logique aux tubes dansants et aux refrains pop chantés qui se taillent la part du roi dans les charts, la drill s’est trouvée, en la personne de Gazo et son flow caverneux, un représentant français de premier choix, qui n’attendait que son heure pour briller.

PLK
Nouveau poids lourd de la scène française, PLK, de son vrai nom Mathieu Pruski, fait partie de ces artistes couteaux suisses, aussi à l’aise quand il s’agit de kicker sec et de moduler la vitesse de son flow à volonté pour satisfaire les amateurs de rap technique que de faire des refrains chantés faciles à fredonner pour conquérir les ondes. C’est à la fois sa force mais également sa faiblesse : au-delà de ses capacités à briller sur tous les tableaux, il est parfois difficile de trouver une réelle singularité dans l’univers artistique du rappeur du 14e arrondissement parisien.

Soso Maness
Il serait facile de réduire le charismatique rappeur marseillais à son fameux Zumba cafew sur Bande Organisée, à son hit de l’été dernier Petrouchka aux côtés de PLK, ou aux innombrables featurings et tubes dansants formatés FM qui lui ont permis d’acquérir son statut actuel. Derrière les ambiances festives, surnagent en effet régulièrement des échos plus mélancoliques d’un quotidien dont on sent qu’il est loin d’avoir été toujours reluisant et qui reste toujours aussi prégnant dans la majorité de ses textes.

Makala
Électron libre surdoué originaire de Suisse et fondateur du collectif SWK dans lequel on retrouve également Di-Meh et Slimka, Makala ne plafonne pas forcément tout en haut des charts mais n’en reste pas moins l’un des plus brillantes forces de l’ombre de la scène rap francophone. Aux formules toutes faites recyclées ad nauseam, il privilégie ainsi un goût pour l’innovation de tous les instants, qui le voit jongler avec une gamme d’instrumentaux d’une diversité à donner le tournis, sur laquelle son flow virtuose se greffe à chaque fois avec une facilité déconcertante.

Benjamin Epps
Longtemps prévalent parmi les influences des rappeurs français dans les années 90 et 2000, le hip-hop new-yorkais, avec ses samples millésimés et ses flows taillés au scalpel n’était plus vraiment en odeur de sainteté ces dernières années. Mais si jamais il finit par revenir sur le devant de la scène, nul doute que Benjamin Epps n’y sera pas pour rien tant ce dernier semble y mettre du cœur à l’ouvrage. Doté d’atouts sérieux, à commencer par un flow et un talent d’écriture indéniables, ce dernier réussira-t-il à s’imposer en nouveau Jay-Z francophone ou restera-t-il enfermé dans son statut de brillant copycat à destination d’une poignée d’amateurs nostalgiques ? Il est sans doute encore trop tôt pour le dire.

Suzuya
En dépit de ses origines grenobloises, c’est bel et bien internet qui semble le terrain de jeu privilégié de Suzuya. C’est en tout cas sur YouTube qu’il a établi sa formule éprouvée au succès conséquent : un rap d’écorché vif à fleur de peau, volontiers dépressif et tout entier consacré à ses peines de cœur, déclamé d’une voix rauque et éraillée sur des extraits d’animés japonais. Difficile néanmoins à son écoute d’évacuer l’image du sulfureux rappeur floridien XXXTentacion, qui avait imposé au sein des lycées américains une forme d’émo-rap lo-fi très similaire à celle pratiquée par Suzuya à la fin des années 2010. Une influence certes revendiquée par le premier intéressé, mais dont il peine encore pour l’instant à s’affranchir.

Caballero & JeanJass
Après deux précédents passages grenoblois à guichets fermés, les Belges Caballero & Jean-Jass sont de retour pour délivrer les égotrips potaches et déconneurs ponctués de réflexions plus acérées qui constituent leur marque de fabrique, et déclamer leur amour partagé pour le cannabis et la gastronomie. On a connu pire programme !

Luidji
Soigné, léché, mélodique et travaillé, le rap de lover délicat, mi-cynique mi-mélancolique de Luidji ne manque incontestablement pas d’atouts. Difficile néanmoins de ne pas ressentir une certaine sensation de déjà-vu à le voir arpenter, avec aisance certes mais aussi une bonne dose d’autosuffisance, un registre qui nous semble usé jusqu’à la moelle.

Kanoé
Ok, sur un point de vue strictement technique, force est de reconnaître que le très jeune rappeur franco-belge s’en sort plutôt bien. De là à réussir à éprouver un quelconque intérêt artistique pour sa production musicale jusqu’à présent, il y a un pas qu’on se gardera bien de franchir pour l’instant.

Seth Gueko & Stos
Ancien punchliner de choc du label Néochrome dans les années 2000, Seth Gueko a décidé de sortir de sa retraite dorée en Thaïlande pour revenir sur le devant de la scène accompagné de son fils Stos. Ce qui dans l’absolu aurait pu être une bonne idée si, contrairement à celui de son comparse de l’époque Alkpote, son rap n’avait pas affreusement mal vieilli dans l’intervalle.

47Ter
Tu n’as jamais éprouvé le moindre intérêt pour le rap, mais tu as toi aussi envie de t’ambiancer avec tes potes en soirée étudiante sur des refrains pas prise de tête en singeant des postures ridicules « pour rigoler » et en écoutant des rappeurs « qui te ressemblent » ? Réjouis-toi, l’industrie du disque a bien compris qu’il y avait un créneau à prendre et t’offre sur un plateau 47Ter ! Elle est pas belle la vie ?

Holocène vendredi 4 et samedi 5 mars à Alpexpo

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