Julien Delmaire : « La question de la légitimité, je me la pose encore »

Littérature / Poète, slameur, romancier, Julien Delmaire est l’invité phare du Printemps du livre de Grenoble, où il présentera son dernier roman "Delta Blues" (Grasset, 2021) et son livre jeunesse "Les aventures inter-sidérantes de l’ourson Biloute" (Grasset Jeunesse, 2021), entre autres – nombreux – rendez-vous. Entretien avec un auteur dont les écrits se déclament.

Quand nous vous avons contacté pour cet entretien, vous avez parlé d’un « festival si cher à [votre] cœur ». Quel est votre lien avec Grenoble en général, et le Printemps du livre en particulier ?

Ça remonte à mon premier roman, Georgia, paru en 2013. Le Printemps du livre de Grenoble m’avait invité, et ensuite c’est le seul festival qui m’a invité pour tous mes romans (j’en ai publié quatre). Forcément, se sont tissés des liens avec l’équipe, mais aussi avec la ville. Quand on m’a proposé de devenir cette année l’ambassadeur du festival, ce qui consiste à inviter un auteur en résidence fractionnée pour aller à la rencontre des acteurs locaux, j’ai accepté immédiatement, car le climat de confiance et d’affection existait déjà. Je ne regrette pas ! Depuis janvier j’alterne les séjours à Grenoble, dix jours, à peu près, tous les mois. Je ne suis pas encore un Grenoblois mais je suis familier de la ville ! Et j’ai eu l’occasion de découvrir des lieux que je ne connaissais pas, comme Point d’O, l’accueil de jour, où j’ai animé un atelier.

À ce propos, vous animez, à Grenoble ou ailleurs, de nombreux ateliers lecture ou écriture auprès de publics très différents ; au mois de mai, vous irez rencontrer les détenus mineurs et majeurs de la prison de Varces, par exemple... Que ressort-il de ces ateliers, pour vous comme pour les participants ?

L’écriture est un travail personnel, individuel, un peu solitaire ; mais pour moi, écrire ce n’est pas être dans sa tour d’ivoire, coupé du monde. J’ai eu la chance dans mon parcours d’avoir des gens qui ont joué ce rôle de transmetteur, qui brûlaient d’une flamme créative et qui savaient la partager. Ces ateliers, c’est un peu rendre ce qu’on m’a donné. Je ne considère pas que tout le monde est destiné à être poète ou écrivain, mais je suis persuadé que tout le monde a une sensibilité, un regard sur le monde. Je côtoie des gens très différents ; il y a là une matière humaine qui, mine de rien, se retrouve après dans mes livres d’une manière ou d’une autre. Je suis quelqu’un de très sociable et ce métier me permet de rencontrer des visages, des paysages… Ça m’est indispensable.

Je suis allé à Point d’O, j’ai fait aussi de très beaux ateliers à la Maison des Habitants des Baladins, avec un groupe de femmes et un groupe d’alphabétisation, c’était assez formidable d’écrire avec des gens qui apprennent le français, et de leur proposer une autre approche de la langue, plus créative, plus ludique… Il suffit de quelques petites consignes, d’un cadre bienveillant, pour que les gens s’expriment, de manière parfois extrêmement puissante. Dans ces ateliers, que ce soit à Point d’O ou à la MDH des Baladins, il y a eu des textes très forts d’un point de vue littéraire.

Écrire, c’est impressionnant ; comment pousser les publics à dépasser la timidité face à la feuille blanche ?

Bien sûr, au départ, il y a une timidité, relative à la question de la légitimité pour écrire. Moi-même, la question de la légitimité, je me la suis posée très longtemps et ça m’arrive encore. Est-ce que l’écriture est vraiment accessible aux gens qui – c’est mon cas – n’ont pas forcément fait d’études littéraires ? On a beau être passionné, est-ce qu’on est légitime à écrire après tous les grands écrivains qui nous ont précédés ? L’objet principal de mes ateliers, c’est de dire aux gens : « Vous n’êtes peut-être pas Baudelaire ni Victor Hugo, mais vous avez en vous quelque chose qui est de l’ordre de la magie de l’écriture ; vous avez un vécu, une sensibilité, vous êtes légitime à l’exprimer. » Donc au départ il y a des timidités, et toute la pédagogie, c’est de tout doucement instaurer un climat de confiance pour qu’ils osent, tout simplement. Écrire, c’est d’abord oser. Oser sortir des choses personnelles, un regard sur le monde que l’on n’a pas souvent l’occasion d’exprimer. Il y a des révélations. C’est très émouvant, les ateliers d’écriture. Il y a des phrases qui jaillissent et qui sont, tout simplement, de la poésie. Voir naître la poésie chez des gens qui pensaient que ce n’était pas forcément leur domaine, et que ça ne leur était pas destiné, c’est quelque chose de bouleversant. Il y a eu des moments, c’est un peu intime et dur d’en parler – la pudeur – où on a tous eu les larmes aux yeux de voir la beauté jaillir comme ça…

De Georgia à Delta Blues, votre œuvre est marquée, que ce soit dans les thèmes abordés ou dans l’écriture elle-même, par une musicalité puissante ; quel est ce lien entre la musique et l’écriture ?

Au départ, je viens de la poésie orale, ce qu’on appelle le slam ou le spoken word, c’est-à-dire déclamer a capella, le plus souvent, des poèmes devant une assistance. Forcément, on se pose la question du rythme, du souffle, de la musicalité des mots. Je viens vraiment de cette poésie-là, une poésie qui s’incarne par la voix, donc je pense que naturellement, dans mes romans, j’ai gardé cette approche très musicale de l’écriture. Et puis la musique, notamment la musique populaire, tient une place très importante parce que j’écris en musique. C’est-à-dire que le premier jet de mes textes se fait systématiquement avec des supports musicaux très variés, qui peuvent aller du classique au contemporain, jusqu’à la techno. J’ai besoin de la pulsation de la musique pour le premier jet de l’écriture, et je pense que ça se ressent forcément dans mes textes.

Enfin, j’aime bien cette notion de filiation. Delta Blues, c’est le retour aux sources, parce que le blues né dans les champs de coton a irrigué toute la musique populaire du XXe siècle. Il a donné naissance au jazz, au rock, au rhythm’n’blues, jusqu’au hip-hop aujourd’hui. Comme le disait Johnny à sa manière : « Toute la musique que j’aime, elle vient de là elle vient du blues… » C’est vrai ! J’avais l’envie, particulièrement dans ce livre, que le blues, la pulsation rythmique, soit présents quasiment à chaque page et irriguent chaque paragraphe. De tous mes romans, c’est le plus musical. Même au niveau du format, je voulais des chapitres très courts, un peu comme des chansons dans un jukebox…

Dans un tout autre style, mais toujours en lien avec la musique, vous présenterez aussi à Grenoble votre premier ouvrage destiné au jeune public, Les aventures inter-sidérantes de l’ourson Biloute…

J’écris les textes, et mon cousin Reno Delmaire, qui est tatoueur à Londres et Paris, a accepté de faire les illustrations. Il y a un côté BD, beaucoup de références aux cultures populaires et à la musique, avec des héros du rock’n’roll comme Jimi Hendrix, Janis Joplin ou Lemmy de Motörhead, qui viennent au secours de l’ourson Biloute… C’est vraiment une série qui m’est très chère parce que c’est le premier texte que j’écris pour la jeunesse, j’ai énormément de plaisir à le lire en public devant les gamins et leurs parents ; pour moi, c’est vraiment la cour de récréation de mon travail ! Parce qu’écrire, c’est un plaisir, mais c’est aussi beaucoup de doutes, de ruminement, de découragement et de pénibilité. L’ourson Biloute, ça a été la pure joie à écrire.

Vous participerez également, lors de votre prochaine venue à Grenoble en mai, à un hommage au poète Kateb Yacine. Que représente son œuvre pour vous ?

Il fait partie de ces auteurs – il y en a d’autres, mais pas beaucoup, je citerais Aimé Césaire, Jean Genet ou Antonin Artaud – qui font vraiment partie des figures tutélaires. Je l’ai découvert avec sa poésie, au départ. J’ai lu Nedjma, bien sûr, mais le livre qui m’a vraiment marqué, c’est Le Polygone étoilé. Il fait partie des livres qui m’ont appris à écrire. J’ai publié cinq ou six recueils de poésie avant de m’attaquer au roman, et c’est vrai qu’on a besoin d’apprendre, tout simplement. Pour cela il faut des référents, des maîtres – j’aime bien ce terme de maître, comme en peinture – et Kateb Yacine en fait partie. Au moment où j’écrivais mon premier roman, et je le fais encore aujourd’hui, je me replongeais régulièrement dans les 20 ou 30 premières pages du Polygone étoilé, pour capter ce souffle, cette espèce de noblesse de ton, cette manière de mêler subtilement la poésie à la prose…

J’admire aussi sa vie. Kateb Yacine a consacré sa vie à militer et à écrire. Cette façon d’aborder la poésie comme un combat, le poète comme un boxeur, c’est quelque chose qui m’a beaucoup marqué. Et puis il y a cet attachement qu’il avait à essayer de faire naître, littéralement, le peuple algérien à travers son écriture, en remontant aux ancêtres. Donner corps à une mythologie de l’Algérie, être toujours en alerte sur ce qui se passait et se vivait, et sa solidarité spontanée avec les damnés de la terre… Tout ça en fait une figure héroïque de la littérature. Dans mon Panthéon intime, c’est un héros, Kateb Yacine, tout simplement.

Dernière question : qu’est-ce que vous lisez en ce moment ?

Le nouveau texte de Dany Laferrière, qui fait aussi partie de mes référents, je ne l’ai pas cité tout à l’heure mais j’aurais pu ! En plus il a un gros avantage, c’est qu’il est vivant, donc j’ai eu l’occasion de le côtoyer et on est devenus progressivement des camarades. Ça fait très longtemps que Dany n’avait pas publié un roman, et là c’est tout frais. Ça s’appelle L’enfant qui regarde, chez Grasset, et pour tous les fans de Laferrière – et je sais qu’il y en a beaucoup à Grenoble car il a été invité trois fois – c’est un petit bijou, sensible, très nostalgique, du grand Laferrière comme on l’aime…

Printemps du livre du 30 mars au 6 avril dans différents lieux de Grenoble, le camp de base est à la Bibliothèque d’étude et du patrimoine. Julien Delmaire participe à différentes rencontres, restitutions d’ateliers, lectures… Programme sur printempsdulivre.bm-grenoble.fr

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