Étienne Comar - Alex Lutz : « Faire voir en travaillant l'intériorité, l'économie et l'ellipse »

A l'ombre des filles
De Etienne Comar (Fr, 1h46) avec Alex Lutz, Agnès Jaoui, Hafsia Herzi...

À l'ombre des filles / Scénariste et producteur à succès ("Des hommes et des dieux", "Timbuktu"), Étienne Comar avait signé un biopic en demi-teinte ("Django"). Plus modeste, son deuxième film, "À l'ombre des filles", est une franche réussite où il dirige Alex Lutz en chanteur lyrique animant un atelier dans un centre pénitentiaire pour détenue. Conversation avec le cinéaste et son interprète.

De Django à À l’ombre des filles, vous changez radicalement de forme et de "dimension"…

à lire aussi : Cinéma : les films qui sortent à Grenoble le 13 avril 2022

Étienne Comar : Django était un premier film plein de contraintes : la reconstitution historique, celle d’un personnage… C’était très lourd comme projet pour un premier film même si j’ai adoré le faire ; pour le deuxième, j’avais envie de revenir à quelque chose de beaucoup plus "minimal", plus intime mais qui traite aussi de la musique. J’avais eu cette idée avant Django, après Des hommes et des dieux. Je voulais faire un film sur la libération par le chant – parce que j’en fais moi-même – et en cherchant les histoires et les endroits où ça pouvait s’exprimer, il y a eu l’idée de le situer dans une prison de femmes. Pour le côté métaphorique : ce que c’est que de se libérer par le chant en étant contraint, confiné dans des murs, avec un emprisonnement très physique. L’histoire est née d'une rencontre avec Michaël Andrieu, qui avait fait des ateliers musicaux dans des prisons : qu’est-ce qu’il arrivait à apporter – ou pas – aux détenus avec cette question de la libération vocale. Il y avait un beau sujet à traiter.

Faire de votre chanteur un contre-ténor, était-ce pour lui donner un côté plus fragile ?

Oui, j’ai toujours aimé ces voix de contre-ténor. Il y a une fragilité et elles questionnent l’identité : est-ce qu’elles sont masculines, féminines, enfantines, d’adultes ? Ce sont des voix très difficiles à porter : leurs voix "normales" n’ont rien à voir avec celle qu’ils ont quand ils chantent ; une espèce de décalage, comme s’il y avait une autre identité, qui leur donne une autre dimension. Je voulais cette contradiction à l’intérieur du personnage qui ne supporte plus sa voix, qui a du mal avec elle dans cette période de sa vie. Il y a presque une correspondance entre la part de féminité qu’il pourrait avoir avec sa voix et les détenues. Tout d’un coup, quand il se met à chanter, il y a une espèce de connivence qui s’installe entre eux alors qu’auparavant c’était plus froid et distancié.

Cette idée d’opposition ou de renversement des situations attendues court à travers tout le film. Outre le paradoxe voix féminine/corps masculin, vous placez également votre chanteur en situation d’être dragué par une femme dans un bar – femme qui va ensuite le payer comme s’il était un prostitué. Tout semble en permanence dans une recherche de contrepied…

On cherche toujours à surprendre – j’espère en bien [sourire]. En fait, quand on rentre dans un film de prison, il y a tellement de clichés, de passages obligés (quels sont les crimes commis par les détenus etc.), qu’il fallait trouver à chaque fois des contrepieds : dans le traitement du personnage d’Alex Lutz (son rapport avec les femmes, qui évidemment est compliqué du fait de sa relation avec sa mère) ; dans ce qu’on attend d’un atelier comme celui-là (va-t-il se faire ou non ? Y vient-il pour se soulager sa conscience ?)… Toutes ces questions ont été inhérentes au moment de l’écriture et à celui de la fabrication du film.

Avez-vous tourné en prison ?

Oui, à Marche-en-Famenne, en Belgique. Je voulais absolument qu’il y ait des séquences tournées en prison ; d’autres ont été faites en studio : la salle de cours qu’on a reconstituée à l’identique, quasiment ; idem pour quelques cellules qu’on a refaites. Mais tout le puits central, les circulations, le grand gymnase à la fin où se tient le concert, tout ça est tourné dans la prison qui nous a – c’est délicat de dire ça – ouvert ses portes. Le directeur a été intéressé par l’expérience de tournage, il était très porté sur la question de la réinsertion des détenus. On a aussi tourné dans une autre prison en Belgique.

Avez-vous ressenti le sentiment d’enfermement ?

Alex Lutz : Nécessairement parce qu’il y a ces jeux de sas particuliers ; pour autant ce sont de nouvelles formes de prison, dans leur façon d’être pensées et administrées, avec une modernité apparente, très claires, aseptisées, gérées par tout un système informatique. Ça viendrait presque à annuler l’imaginaire très anxiogène qu’on aurait des prisons – et je pense que c’est aussi fait pour annuler cela pour les détenus. Mais c’est un îlot fermé où la privation de liberté est là, donc le ressenti de privation de liberté est au-delà du bunker proposé quel qu’il soit. C’est très gris, et c’est fermé. On a beau avoir une petite table, des mandarines, ça reste très anxiogène.

E.C. : En plus on a tourné entre les deux confinements. D’une certaine manière, le film en parle. Du reste, je disais toujours que le deuil était une forme de confinement, et le confinement, une forme de deuil – ça fonctionne dans les deux sens.

A.L. : On a tourné à l’issue du premier confinement – vous savez, le sympa, où tout le monde disait que la vie d’après serait formidable – et avant le deuxième qu’on n’aimait pas. On a attaqué le tournage et on était parfois sur des terminologies dont on ignorait si elles allaient avoir un avenir : le mot "confiner", la possibilité de se toucher, de se serrer la main, le fait de porter des masques ou pas… Des questions toutes bêtes. Ça donne des choses intéressantes pour ce film-là.

E.C : Quand j’ai montré le film pour la première fois, des étudiants qui étaient restés pendant tout le confinement dans leur chambre m’ont dit : « c’est exactement le sentiment que j’avais éprouvé ». La prison reste sans comparaison parce qu’en plus il y a la peine et la culpabilité, mais le film s’est fait un petit peu en transparence avec cette période.

Vous aviez déjà interprété dans Guy un chanteur en crise, comment avez-vous procédé pour construire ce nouveau personnage ?

A.L. : Dans 5e Set, j’aborde un joueur de tennis en crise. C’est toujours intéressant d’aborder un personnage par une forme de rupture à un moment donné. Ça dépend aussi du scénario. Si vous commencez avec : « Nathalie n’avait aucun problème ce soir-là et elle n’en aura plus », bon ben d’accord… Mieux vaut un personnage qui tâche de se faire un chemin à un moment donné. Là, j’ai trouvé qu’il y avait quelque chose à apporter, mais en creux : une forme d’intériorité. C’est un chanteur connu qui, dès lors qu’il n’est pas sur scène, est plutôt dans l’économie de moyens, de mots, de voix. Faire voir plutôt que dire avec de l’économie et de l’ellipse, ça m’intéressait bien.

Avez-vous travaillé avec un chef de chœur ?

A.L. : Quelqu’un me fait travailler la voix depuis des années, notamment sur Guy ou sur ce que j’ai pu faire sur scène de temps en temps, mais aussi sur le souffle, le corps, le masque. Parce que ça répond à une sorte de grammaire importante à respecter. Ensuite, j’ai fait ma petite cuisine. Je n’aime pas trop faire d’immersion, à part lorsque c’est extrêmement technique : pour 5e Set, je n’avais pas le choix, j’ai dû faire du tennis ; pour autant je n’ai pas rencontré 36 champions parce que c’est très inhibant et ça crée un travail d’imitation et ce n’est pas mon métier. Le mien est d’être cette personne-là, dans sa particularité en respectant des choses qui doivent se faire pour la véracité. En plus, mon personnage n’est pas un professeur de musique, il n’a pas quinze ans d’enseignement, ni les réflexes – c’est ça qui m’intéressait au contraire. Et c’est pour ça que je préférais arriver vierge.

Dans ce film, la musique et les chants se substituent souvent à la parole ; il y a par conséquent une grande épure au niveau des dialogues. Comment avez-vous travaillé l’écriture du silence ?

E.C. On l’a intégrée au moment du tournage des scènes, en laissant filer ; et puis énormément pendant le montage. Je savais que c’était un film qui allait comporter sa part de dialogues et de silences – que ce soit pour le personnage d’Alex dans son intimité ou dans les scènes de groupe, rien ne se passe pendant cinq secondes. Ça se construit entre le tournage et le montage. Et le montage permet de rajouter, de doser, de casser le silence, d’enchaîner une séquence de jeu sur les contrastes…

La solitude et le silence sont des sentiments qui peuvent être très liés : le silence est le terreau d’une certaine solitude. Et il y a le non-dit, qui est une grande partie du silence en prison, qui était un parti pris de départ : ne pas raconter ce qu’on fait les filles au départ. Quand on est intervenant et qu’on arrive dans une prison, on est dans ce questionnement-là : on sait pas ce qu’ont fait ces femmes ou ces hommes. On a envie de savoir, on est curieux, mais en même temps, on sait qu’on ne peut pas savoir parce que c’est une chose qui est intime, qu’il n’est parfois pas souhaitable de savoir – parce que ça peut être un point de faiblesse par rapport aux autres. Il y a donc tout un jeu de caches, et des choses qui s’annoncent, qui se disent.

A.L. : Pour moi, l’alternance de pleins et de creux est la clé, un ingrédient nécessaire dans un bon film. Bien sûr, vous pouvez avoir un film extrêmement stylisé où le son et la parole ne cessent d’amener des choses pour créer une émotion chez le spectateur. Mais si on veut être sur une atmosphère vraisemblable ou naturaliste, il y a quand même une grammaire qui n’existe pas à l’écrit ni dans aucun manuel de ponctuation : le ton, l’hésitation, l’accident, une expression de visage… Tout ça n’existe que parce que ça n’est justement PAS écrit. Si vous n’avez plus cette place en tant qu’acteur, c’est un cauchemar. C’est souvent ce qui pose problème dans les films de télévision très très très très très explicatifs, car il faut penser à la ménagère qui est vite allée se chercher un yaourt.

★★★☆☆ A l'ombre des filles de Étienne Comar (Fr.-Bel., 1h46) avec Alex Lutz, Agnès Jaoui, Hafsia Herzi… En salle le 13 avril

à lire aussi

derniers articles publiés sur le Petit Bulletin dans la rubrique Ecrans...

Lundi 9 mai 2022 Trois ans après sa dernière “édition normale“, le Festival du cinéma italien de Voiron est enfin de retour au printemps en salle. Avec un programme dense, des invités et… sa désormais célèbre pizza géante. A tavola !
Vendredi 22 avril 2022 Orfèvre dans l’art de saisir des ambiances et des climats humains, Mikhaël Hers ("Ce sentiment de l’été", "Amanda"…) en restitue ici simultanément deux profondément singuliers : l’univers de la radio la nuit et l’air du temps des années 1980. Une...
Lundi 11 avril 2022 Alors que quelques-unes de ses œuvres de jeunesse bénéficient actuellement d’une ressortie dans des copies restaurées en 4K grâce au travail toujours (...)
Mardi 12 avril 2022 Un film de 8 heures qui raconte l'histoire d'activistes débutants, qui s'attaquent, à Grenoble, à des sites techno-industriels... C'est la projection que propose le 102, dimanche 17 avril.
Lundi 11 avril 2022 Piochés dans une carrière où l’éclectisme des genres le dispute à la maîtrise formelle et à l’élégance visuelle, les trois films de Mankiewicz proposés par le Ciné-club rappellent combien moderne (et essentiel) demeure son cinéma. On fonce !
Mardi 12 avril 2022 Né sous les auspices de la Cinéfondation cannoise, coproduit par Scorsese, primé à Avignon, "Murina" est reparti de la Croisette avec la Caméra d’Or. Une pêche pas si miraculeuse que cela pour ce premier long-métrage croate brûlé par le sel, le...
Mardi 29 mars 2022 Il s’agit désormais d’une tradition bien établie : chaque année, le festival Ojo Loco rend hommage au cinéma de genre le temps d’une nuit (agitée !) à (...)
Mardi 29 mars 2022 Aussi singulière soit l’histoire d’un voyage, il y a toujours un fond d’universel qui parle à chacun. Le festival isérois Les clefs de l’aventure n’existe (...)
Lundi 28 mars 2022 La nature comme vous l’avez rarement vue au cinéma : le Pathé Chavant consacre une soirée aux deux derniers documentaires de Cyril Barbançon, "Ouragan" et "Neige". Des films courts présentés en 3D, qui seront suivis d’un échange avec des...
Lundi 14 mars 2022 La course à perdre haleine d’une mère célibataire jonglant entre découvert chronique, problèmes domestiques, boulot à Paris et espoir d’un meilleur job. Ou comment derrière une vie quotidienne se dissimule le plus impitoyable des thrillers...
Lundi 14 mars 2022 "L'Ombre d'un mensonge", "De nos frères blessés", "Seule la terre est éternelle", "Le Grand jour du lièvre", "Plumes"...
Vendredi 11 mars 2022 Signé par la prodige Domee Shi, le nouveau Pixar, "Alerte Rouge", confirme la suprématie du studio satellite de Disney mais hélas ne bénéficie pas d’une sortie en salle : à l’instar de "Soul" et de "Luca", il n'est visible que sur la plateforme...
Lundi 14 mars 2022 « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». On rappelle souvent ce mot de Camus qui s’y connaissait au moins autant en (...)
Mardi 1 mars 2022 Dans le cadre de son luxuriant cycle "L’invitation au voyage", la cinémathèque de Grenoble propose de découvrir deux perles rares amplement passées inaperçues à leur sortie : "Les Naufragés de l’île de la Tortue" de Jacques Rozier, et...
Mardi 1 mars 2022 Pour faire cesser les coups de son mari, une fan de kung-fu s’initie auprès d’un maître. Mabrouk El Mechri signe une proposition culottée (et forcément clivante) mêlant son amour du cinéma de genre à son intérêt pour les personnages déclassés. Un...
Mardi 1 mars 2022 Mise en abyme majuscule, ou un coup de billard à trois bandes imprévu, Close Up (1990) est un cas d’école. Kiarostami met en scène dans ce film les (...)
Mardi 1 mars 2022 Après deux années calamiteuses pour l’exploitation cinématographique, les festivals thématiques disposent d’un bénéfice collatéral bienvenu : ils peuvent composer (...)
Mardi 15 février 2022 Réalisés à seulement une année d’intervalle, en 2005 et 2006, les films Élection 1 et Élection 2 occupent une place singulière dans la carrière du prolifique (...)
Mardi 15 février 2022 Les trois volets de la fresque grandiose de Francis Ford Coppola sont projetés dans les cinémas Pathé de Grenoble et d'Echirolles.
Mardi 15 février 2022 Avec un regard de sociologue (et non de militant), Emmanuel Gras suit des Gilets jaunes à Chartres tout au long de leur engagement, signant un document édifiant sur les mécanismes paradoxaux animant n’importe quel groupe. Une étude de cas, une leçon...
Lundi 31 janvier 2022 Un ancien acteur X retourne dans son Texas natal et navigue entre son ex et une jeune serveuse. Une métaphore douce-amère d’une Amérique vivant dans la dèche, sur sa réputation et l’espoir permanent de se refaire la cerise sur le dos des autres…
Lundi 31 janvier 2022 Quand Anatole Dauman (qui a déjà à son catalogue Resnais, Chris Marker ou Bresson) propose à Nagisa Ōshima de signer un film érotique, le genre s’apprête à (...)
Lundi 31 janvier 2022 Six jours pour les sixièmes rencontres cinématographiques de Saint-Égrève, le festival "A vous de voir" ; quarante films (dont un bon quart d’avant-premières) et une foultitude d’animations. Parfait pour commencer les vacances…
Lundi 17 janvier 2022 C’est l’histoire d’un cinéaste presque assuré de décrocher sa seconde Palme d’Or mais qui, en sortant une provoc’ débile durant sa conférence de presse (...)
Mardi 18 janvier 2022 Ne comptez pas sur la Cinémathèque pour cultiver une nostalgie émolliente ! Voyez son invitation au Maudit Festival : parmi les six films programmés, trois renvoient à la problématique de la mémoire vécue comme une énigme, voire une hantise. Preuve...
Jeudi 23 décembre 2021 Adaptation d’un roman de Philip Roth qui lui trottait depuis longtemps en tête, la tromperie d'Arnaud Desplechin est aussi un plaidoyer pro domo en faveur du droit de l’artiste à transmuter la vérité de son entourage dans ses œuvres....
Mardi 21 décembre 2021 Vingt ans et des poussières après que les Wachowski ont anticipé le principe du métavers en extrapolant les babils d’Internet et les écrits de Philip K. Dick, Lana Wachowski remet le couvert en solo pour un nouvel opus tenant à la fois du...

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter