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Juan Pablo Félix : « J'assume le risque d'imperfection »

Karnawal / Lauréat début mai du Meilleur premier film de fiction et Meilleur acteur dans un second rôle aux 9e Prix Platino (attribués aux productions du monde ibérique), "Karnawal" incarne la relève du cinéma latino-américain. Avant de recevoir ses récompenses, son auteur le réalisateur Juan Pablo Félix était aux Rencontres de Gérardmer. Entretien avec un (déjà) grand.

Il y a un fond d’histoire familiale dans Karnawal, mais aussi une volonté documentaire…

Juan Pablo Félix : C’est vraiment un conte fictionnel, mais qui est inspiré d’énormément d’anecdotes de mon enfance et de ma jeunesse. Toute la partie danse est liée à ma propre expérience : j’allais dans des compétitions quand j’étais adolescent. Quant au père, il est inspiré de l’histoire d’un ami très proche dont le père était en prison. Je l’avais connu au cours d’une permission et le trouvais super, je ne comprenais pas pourquoi mon ami le critiquait. Et en fait, je me suis rendu compte que ce père disparaissait tout le temps. J’ai un peu tout mouliné dans ma tête et c’est cette histoire totalement fictionnelle qui est sortie. Mais je ne voulais pas pour autant faire quelque chose de dogmatique ou de moraliste : comme je connais ces personnes, je connais leurs bons et leurs mauvais côtés – comme tous les êtres humains. Au-delà de ce réel matériau documentaire, beaucoup de parties du film sont tournées de manière documentaire – notamment tout ce qui se passe dans le carnaval, toutes les fêtes… Par exemple, l’événement qui marque le début du carnaval ne pouvait être filmé que de manière documentaire : comme c’est sacré, c’est interdit de le reproduire. On nous avait prévenus au début : si on le reproduisait, on aurait le mauvais œil sur notre film. Et personne n’aurait voulu y participer.


La scène de danse finale, promise par l’affiche et les répétitions, se fait attendre durant tout le film…

C'était volontaire de faire languir le spectateur jusqu’à arriver à ce moment de la danse finale, et surtout à cette construction du cri final. Parce que le personnage de Cabra reste très silencieux tout au long du film, il y a une espèce de cocotte-minute autour de lui ; un brouhaha, tout le monde parle, et le seul moment où il peut vraiment s’exprimer à la fin, c’est à travers ce cri. Tout le film a été construit vers ce cri – cri qui appartient à la danse comme une figure imposée, un moment où les danseurs montrent leur virilité. Je me suis appuyé dessus de manière métaphorique pour raconter le conflit que traverse le personnage et le résoudre de cette manière. 

Mais il y a une chose plus souterraine qui a à voir avec l’identité de son peuple : le père (qui est interprété par Alfredo Castro) vient de l’immigration européenne, alors que la mère est d’origine bolivienne indigène. Ce métissage représente ce qu’est réellement le gaucho, issu de ces deux populations. Ce cri est en forme de demande : qui sommes-nous, en tant que latino-américains ? Sommes-nous européens ou indigènes ? Ce problème est récurrent. Cabra, fils de ce métissage, est malgré tout celui qui essaie le plus de se réapproprier l’origine ancestrale de l’Amérique latine ; ce rapport à la terre lorsqu’il frappe le sol de ses bottes avec force, comme pour essayer de retrouver l’identité originelle.


Est-ce que le métissage ne se transpose pas également dans la réalisation, qui mêle séquences ultra réglées (à l’instar de la danse finale) à d’autres plus proches du "pris sur le vif" documentaire (notamment la séquence du braquage de nuit) ?

Effectivement, c’était mon intention de départ : varier un peu les genres. Je ne voulais pas non plus faire quelque chose de trop figé. Je me suis laissé prendre par l’histoire et finalement, j’ai voulu que les genres cinématographiques et les différentes manières de les filmer s’adaptent à la narration. Je me suis amusé à reproduire ce que j’ai toujours aimé dans le cinéma : le mélange de différentes manières de réaliser, dans une hybridation voulue. J’assume le risque d’imperfection que peut entraîner cette hybridation d’un genre avec l’autre, mais j’ai pris du plaisir à le prendre. Et ce plaisir qu’il y a à être porté par l’histoire et à jouer avec les genres, j’espère arriver à le retrouver pour mon deuxième film sans tomber dans quelque chose de trop programmatique. 

En Argentine et en Bolivie, les réactions sont-elles les mêmes à la vision de ce film qui évoque les problématiques de leurs frontières ?

Le film est bien sorti dans les deux pays, mais du côté argentin à Buenos Aires, la culture est très différente de celle qui est dépeinte dans le film. Ils ont donc apprécié le film mais comme quelque chose d’un peu exotique. Du côté bolivien en revanche, ils en sont beaucoup plus proches. Et le film a eu un poids beaucoup plus fort pour eux : c’est une culture qui peut parler des conflits, qui peut être psychanalysée. Ils associent toujours le carnaval à la fête, mais voir tout ce hors-champ, tout ce que représente le carnaval, ça les a mis face à toutes ces contradictions et à ces choses plus profondes. Beaucoup de femmes sont venues me voir pour me dire que j’avais raison, que c’était comme ça le fond du carnaval. À Buenos Aires, les gens n’appartiennent pas à ce monde, ils ont vu ça plus de manière plus folklorique et extérieure.

Avez-vous un nouveau film en projet ?

Je suis en train d’écrire un nouveau projet, Ofelia. Je l’ai écrit à Madrid dans la prestigieuse résidence d’artistes Ibermedia, là où j’avais écrit Karnawal. C’est une histoire plus bourgeoise, plus citadine qui, d’une certaine manière aussi, traite des conflits et des problèmes d’identité et politiques en Argentine, dans un autre compartiment de la société : la bourgeoisie terrienne. On y suit une femme issue d’une grande famille de propriétaires terriens, qui a 65 ans, qui est lesbienne mais qui étant donné le contexte social n’a jamais pu s’exprimer. Le film est donc une sorte de coming-of-age, de roman d’apprentissage pour une femme de 65 ans prisonnière de son milieu. Si maintenant, en Argentine et partout dans le monde, il est beaucoup plus facile de faire son coming out, pour ces personnes qui sont un peu plus vieilles et qui n’ont pas saisi l’occasion, c’est plus dur et donc elles se sentent un peu ridicules et prisonnières de n’avoir jamais pu le faire.

Et ce sera aussi un film de voyage parce le moment où elle va affronter cette nouvelle réalité, c’est en se rendant dans ses propriétés terriennes : elle passera une porte qui lui permettra de se redécouvrir. Ce thème des personnes gays d’un certain âge m’intéresse énormément car j’ai l’impression qu’elles sont un peu prises dans un conflit. Quand j’étais jeune, j’ai assumé le fait d’être gay, j’en ai parlé, ça a été très facile. Et j’ai senti la nécessité de le faire parce que j’avais toute la vie devant moi donc il fallait que je le fasse tôt. Mais quand on a 70 ans et qu’on doit assumer le fait qu’on a passé une vie à mentir, il y a un truc doux-amer dans cette libération. Dans mon cas, quand j’ai révélé que j’étais gay, les premières questions des gens autour de moi, c’était pour essayer de comprendre toute la vie “occulte” que j’avais menée. Pour les personnes de 65-70 ans, c’est plus difficile d’assumer.

Comment va le cinéma argentin aujourd’hui ?

Les jeunes réalisateurs vont bien ; les salles… très mal (rires) !


Juan Pablo Félix 

1983 : Naissance à Buenos Aires (Argentine).

2005 : Après ses études à l’ENERC (Ecole nationale d'expérimentation et de production cinématographique), il travaille comme producteur d'effets spéciaux pour The Action Design Company (en Espagne) et FX Stunt Team S.A (en Argentine), notamment pour les films Torrente III et Torrente IV.

2006 : Il signe des spots publicitaires pour des "grandes causes". Son film court Bolivian two est primé.

2012 : Il travaille pour la télévision, notamment pour la chaîne culturelle argentine Canal Encuentro.

2022 : Sortie en France de Karnawal, son premier long-métrage de fiction.

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