Najat Vallaud-Belkacem : « La plupart des décisions de Laurent Wauquiez sont dictées soit par une forme d'omnipotence autoritaire, soit par le clientélisme »

Politique culturelle / Alors que les organisations syndicales ont organisé une nouvelle manifestation jeudi 30 juin devant l'Hôtel de Région, à Lyon, pour protester contre les coupes franches opérées par Laurent Wauquiez dans les subventions culturelles, sans dialogue ni logique, la principale opposante au président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes et ex-candidate malheureuse, Najat Vallaud-Belkacem (PS), prend la parole pour affirmer son soutien aux structures comme son inquiétude pour l'avenir.

Lors de la campagne électorale des Régionales en juin 2021, vous nous déclariez : « Nous avons les moyens de construire un âge d'or de la culture ». Vous vouliez alors doubler le budget de la culture. C’est peu dire que nous en sommes loin aujourd’hui. Que vous inspirent ces coupes opérées par Laurent Wauquiez ?

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Najat Vallaud-Belkacem : Lorsque j’étais candidate, la raison pour laquelle je voulais doubler le budget de la culture, c’est que tel qu’il existe aujourd’hui – sans même prendre en compte les baisses à venir décidées par Laurent Wauquiez –, il place la Région Auvergne-Rhône-Alpes dans le peloton de queue des régions françaises, avec un ratio de 2% du budget global. On a un énorme retard à rattraper. 
Les acteurs culturels ont par ailleurs énormément souffert de la crise du Covid. C’est une période difficile pour les arts et la culture. C’est maintenant qu’ils ont besoin des pouvoirs publics et du soutien notamment de la Région. 

Et voilà que Monsieur Wauquiez leur retire, sans sommation,  4 millions d'euros… c’est d’une brutalité sans nom. À la fois le montant de ces coupes, mais aussi la façon dont ça a été fait. Concrètement, il n’y a eu aucune concertation avec les acteurs culturels. Qui pour certains ont découvert la situation dans la presse… Il faut lire par exemple le texte diffusé par le festival Lectures sous l’Arbre…

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Au Chambon-sur-Lignon, oui : ce festival perd l’intégralité de sa subvention, soit 9000 €.

Oui. Rendez-vous compte : leur programmation pour l’année qui vient était complètement faite. Comment est-ce qu’ils peuvent gérer les contrats déjà signés avec les artistes, avec les prestataires, les salariés ? Alors qu’on leur annonce qu’ils auront cette année, tout simplement, zéro euro. 

Ce qui m’interpelle, c’est à la fois l’énormité des montants, la multitude d’acteurs culturels touchés – on doit être à 140 structures –, et le fait que contrairement à ce que dit Laurent Wauquiez, tous les départements sont impactés. Ce n’est pas vrai qu’il ne retirerait des moyens qu’aux grandes institutions au profit des petits festivals. Typiquement, celui dont on vient de parler est rural. La conséquence, c’est un accès à la culture qui va reculer pour la population… sur tous les territoires sans distinction. Mais c’est aussi un énorme risque sur l’emploi pour ces structures culturelles déjà très fragilisées par les deux années de pandémie. Il ne faut pas oublier que la culture, c’est une économie absolument majeure pour notre territoire. Laurent Wauquiez est en train de rompre le fragile équilibre de beaucoup de structures et de mettre bien des familles en difficulté.

Il y avait eu au début du premier mandat de Laurent Wauquiez d’autres décisions brutales concernant la culture, mais la situation s’était par la suite apaisée avec le milieu culturel grâce au travail de l’ancienne vice-présidente à la Culture Florence Verney-Carron. Un guichet d’aides avait aussi été mis en place dès le début de la crise Covid. Est-ce que ce retour en arrière, d’une ampleur inégalée jusqu’ici, vous a surprise ?

La plupart des décisions de Laurent Wauquiez sont dictées soit par une forme d’omnipotence autoritaire, soit par le clientélisme et l’opportunisme. La première le conduit à ne pas supporter l’indépendance de certaines structures, et c’est vrai que ce qui caractérise généralement l’art c’est précisément la liberté de création qui permet d’aiguiser l’esprit critique du public… L’opportunisme électoral l’a conduit naturellement, juste avant les élections régionales, à prétendre qu’il s’était assagi, qu’il était désormais dans l’assistance à structures en difficulté. Mais aussitôt les élections passées, on a retrouvé l’essence du personnage. Et son essence, c’est bien cette brutalité, beaucoup de secteurs le savent (regardez celui de la formation continue ou le secteur associatif plus généralement, ou encore les acteurs de l’écologie…).

C’est au tour de la culture d’en faire à nouveau les frais malheureusement. L’essence du personnage, c’est aussi l’écran de fumée et la poudre aux yeux permanentes : la couleur est rarement annoncée. Je me souviens au moment du vote du budget en décembre 2021, qu’il avait voulu nous faire croire que le budget régional dédié à la culture ne baisserait pas en 2022. Jusqu’à ce qu’on découvre les coupes sombres dont on parle. D’abord sur les métropoles – Lyon, Grenoble – avec un ciblage quand même particulier : le TNP à Villeurbanne, la Biennale d’Art Contemporain de Lyon, le Festival Lumière… Autant d’institutions qui ont prouvé leur valeur et leur capacité à faire rayonner notre région. Des institutions qui d’ailleurs étaient soutenues y compris par nos prédécesseurs de droite. La Région, de droite à l’époque, avait même été à l’initiative de la création de la Villa Gillet, aujourd’hui mise en danger par Laurent Wauquiez. 

"M. Wauquiez semble considérer les subventions de la Région comme de l’argent personnel qu’il attribue en fonction de ses humeurs, de ses irritations, de ses calculs politiques ou de ses coups de cœur. Mais cet argent, c’est celui de tous les contribuables !"

Les métropoles, c’est donc ce que l’on a vu arriver en premier. Mais ensuite, on a compris que ça allait bien au-delà. Ce qui est incroyable dans ces décisions, c’est vraiment l’arbitraire de ces coupes. M. Wauquiez semble considérer les subventions de la Région comme de l’argent personnel qu’il attribue en fonction de ses humeurs, de ses irritations, de ses calculs politiques ou de ses coups de cœur. Mais cet argent, c’est celui de tous les contribuables ! La moindre des choses serait que ces décisions respectent un minimum de transparence et de critéres, qu’elles soient discutées et argumentées et non plus servir à régler des comptes. Avez-vous remarqué ? La seule ligne budgétaire qui ne perd pas de moyens, c’est le FIC, le fonds d’intervention culturelle : parce que c’est l’outil par excellence du clientélisme. Il n’y a pas de critères, pas d’orientation générale, une utilisation totalement arbitraire. Ce n’est plus possible. 

Vous nous disiez aussi en juin 2021 : « Je ne supporte pas cette idée que l'on impose au secteur associatif et souvent à la culture de devoir chaque année inventer un truc. » N’est-ce pas exactement ce que vient de mettre en place M. Wauquiez, en disant qu’il ne veut plus donner de rente à l’année et qu’il veut subventionner au projet ?

C’est exactement ça, et c’est une méconnaissance cruelle de ce que sont les arts et la culture. La création culturelle, ce n’est pas de l’innovation technique. Quand une œuvre existe, quel sens y aurait-il à la réinventer tous les ans quand l’essentiel devrait être de la faire circuler le plus possible ? Le vrai sujet, c’est la rencontre de la création culturelle et d’un public. C’est justement en existant de façon pérenne et solide que les structures peuvent travailler à rencontrer leur public. Pour faire de la médiation culturelle, amener à elles des publics qui n’en avaient pas l’habitude, attirer des artistes émergents, les accompagner, elles ont besoin de moyens. Demander aux acteurs culturels de justifier de leur existence et de leur besoin de financement en créant chaque année quelque chose de nouveau, c’est finalement les empêcher de faire ce travail en profondeur. 

Laurent Wauquiez s’était déjà attaqué au domaine de la formation en général lors de son premier mandat. On voit là qu’il s’en prend encore à ce domaine, aux écoles, aux formations aux enseignements artistiques supérieurs – qui ont pourtant été confiées aux Régions par la loi de décentralisation en 2004.
Dans le même style, il est train de resserrer de façon assez manifeste ce que l’on appelle "l’action éducative régionale". Auparavant, elle permettait de porter des projets de mobilité internationale, de culture au sens large. Aujourd’hui, dans sa conception des choses, elle se résume à des projets qui doivent rentrer dans la case "fiers de notre identité régionale" ou  "mémoire et patrimoine". L’action éducative régionale se voit rabougrie, mise au seul service de la nostalgie et du repli sur soi. Quant aux formations aux enseignements artistiques supérieurs, vous avez raison, c’est une compétence qui a été confiée aux Régions. Ces écoles, à Annecy, à Saint-Étienne, perdent, elles aussi, des centaines de milliers d’euros. La CinéFabrique à Lyon perd 100 000€. Quelle curieuse façon de préparer l’avenir d’un territoire que de s’en prendre à ses formations.  

"On déshabille bien les acteurs culturels pour habiller des opérations commerciales portées par des multinationales"


Les festivals, même ceux dans les zones rurales comme Saoû Chante Mozart, voient leurs subventions coupées alors que la Région finance à hauteur de 400 000 € Tomorrowland et 500 000€ InVersion Festival en plein centre de Lyon, portés par des multinationales — même si ça passe par le tourisme et la communication et non par la culture. Que vous inspire cette nouvelle utilisation de l’outil festival ?

Ça se passe de commentaire. Ce qui m’irrite le plus dans toute cette affaire c’est le paradoxe entre un homme qui n’hésite jamais à faire étalage de  sa propre culture, cela fait partie de son personnage, et un responsable politique qui sciemment va servir tout autre chose à la population : un langage volontairement relâché, une politique publique qui ne se soucie jamais d’amener le meilleur, le beau, l’exigeant au plus grand nombre. Les opérations événementielles que vous évoquez et qu’il décide de soutenir très largement, elles auraient existé par elles-mêmes. Il n’y a, en elles, ni création exigeante, ni inscription dans un territoire, ni recherche ardue de nouveaux publics. Que les financements consacrés passent par la case Tourisme et communication et pas par la case Culture n’y change rien : c’est bien moins d’argent pour les uns et plus pour les autres, on déshabille bien les acteurs culturels du territoire pour habiller des opérations commerciales portées par des multinationales.  

Comment analysez-vous ces coupes de façon générale : on voit que ce n’est pas couper aux métropoles pour donner aux campagnes, contrairement à ce qu’affirme Laurent Wauquiez. Voyez-vous des lignes de force, une logique ?

Ce qui est intéressant, c’est peut-être de regarder les projets qui, a contrario, ont vu leurs moyens augmentés : le Musée des Tissus, le site de Gergovie dans le Puy-de-Dôme, la maison Saint-Exupéry dans l’Ain. Ce sont des projets – qui peuvent par ailleurs être intéressants – sur lesquels il n’y a pas ou peu de coopération avec les autres collectivités, pour la conduite du projet comme pour le financement. On a l’impression que ce que privilégie Laurent Wauquiez fondamentalement, ce sont les projets qui lui permettent de s’attribuer tous les mérites et d’en tirer un prestige personnel. La recherche d’un affichage médiatique plus important, au service d’un récit personnel, me semble clairement être l’élément déterminant de ses choix. 

Ce faisant, il est en train de détricoter un principe précieux, qui a maintenant 40 ans, de politique culturelle française basée sur des financements croisés, appuyés sur un consensus entre État, Région, Département, Métropole, Commune... Depuis des décennies maintenant, ce système où chacun met au pot permet d’éviter l’arbitraire, d’installer des consensus sur ce qui mérite d’être soutenu, et donc une certaine stabilité, un certain sérieux. Ce qui m’inquiète dans les décisions de Laurent Wauquiez, c’est donc le détricotage de ce système. C’est aussi que d’autres puissent s’en inspirer par égoïsme – pour être  seul sur la photo –, par idéologie – envie de mettre la culture au pas ou au diapason d’une politique que l’on porte –, ou par populisme. Et si d’autres commencent à s’en inspirer, c’est tout un château de cartes qui s’écroulera, ce qui serait terrible pour les artistes, les structures, la création, mais aussi, je le redis, pour l’égalité d’accès à la culture sur un territoire, pour l’épanouissement et l’émancipation des individus.

"Plus vous soutenez la culture, plus vous permettez à un grand nombre de citoyens de s’élever. A contrario, moins vous soutenez la culture, plus elle sera élitiste, touchera un plus petit nombre d’individus et deviendra discriminante dans les faits, poussant ceux qui n’en auront jamais bénéficié à la rejeter par principe."

Est-ce que Laurent Wauquiez ne profite pas là de l’affaiblissement au fil des années du ministère de la Culture, d’un vide qui s’est créé, qui était garant de ce bon fonctionnement ?
Ce qui est vrai, c’est que l’on attend aujourd’hui du ministère de la Culture qu’il réagisse très fort. Il a les moyens de le faire. On espère qu’il va les saisir. Il en va de notre conception de la culture et des raisons pour lesquelles la puissance publique doit la soutenir. À mes yeux, il y en a au moins trois :  d’abord des raisons de philosophie politique : nos sociétés ont besoin d’ouverture dans un monde traversé par tant de mouvements de fermeture. C’est la  culture qui permet de s’ouvrir aux autres. Ensuite  un idéal républicain, la culture c’est ce qui qui contribue à élever les individus.

Plus vous soutenez la culture, plus vous permettez à un grand nombre de citoyens de s’élever. A contrario, moins vous soutenez la culture, plus elle sera élitiste, touchera un plus petit nombre d’individus et deviendra discriminante dans les faits, poussant ceux qui n’en auront jamais bénéficié à la rejeter par principe. Voilà comment on nourrit l’obscurantisme et le populisme. 

Enfin la culture, c’est aussi une question de souveraineté nationale. Nous sommes dans une époque de savoirs et d’influence qui devrait nous pousser à être ambitieux en matière de création et de diffusion de culture. Ce que fait M. Wauquiez, c’est nous tirer une balle dans le pied. 

Si je reprends ces trois dimensions, les coupes sombres qu’il fait subir à notre tissu culturel confortent le repli sur soi plutôt que l’ouverture, minent l’idéal républicain d’un accès le plus large possible des citoyens à la culture, et affaiblissent notre Région, pourtant une grande région de culture, dans sa capacité à créer, à produire, à marquer de son empreinte les récits qui nous entourent.

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