Cinéma : les films qui sortent le mercredi 21 septembre 2022

En salles / À voir ce mercredi dans les salles de Grenoble : "Une belle course", "Ninjababy", "Les Démons d'argile", " L’Ombre de Goya par Jean-Claude Carrière", "La Dernière nuit de Lise Broholm", "Les secrets de mon père", mais aussi "Libre Garance !", "Les Enfants des autres"...

À voir

★★★☆☆ Une belle course 

Taximan aigri et perclus de dettes, Charles embarque Madeleine, une passagère nonagénaire qui doit gagner sa maison de retraite. Au fur à mesure de détours dans Paris sur les traces de son passé, elle lui raconte sa tumultueuse existence… délivrant peu à peu son chauffeur de ses démons.

Si cette course est belle, c’est qu’elle prend le Temps, dans son acception la plus vaste. En empruntant des chemins de traverse dans l’Histoire qui la font échapper au huis clos de la voiture ou à ce qui aurait pu ressembler à du théâtre filmé (d’autant qu’une partie du film se déroule sur une scène), Christian Carion crée, par la parole et la mise en scène, un espace à la dimension du récit déployé par le personnage de Madeleine. On arpente donc plusieurs époques et plusieurs ambiances, jusqu’à croiser la violence du drame noir, la tragédie des injustices faites aux femmes, voire la silhouette de ces grands photographes à la Gilles Caron – ce que la balade en taxi initiale ne laissait pas supposer.

Femme-siècle dont les combats épousent ceux de son interprète, Madeleine est un rôle sur mesure autant qu’un hommage à Line Renaud ; un emploi de fée bleue chenue transmettant son savoir à une "jeunesse" un brin déboussolée – le thème est cher à Christian Carion, qui avait connu son premier succès grâce à la rencontre entre le bourru Serrault et la pétillante Seigner dans Une hirondelle a fait le printemps. Il gagne toujours à resserrer ses intrigues autour des liens intergénérationnels.

De Christian Carion (Fr., 1h41) avec Line Renaud, Dany Boon, Alice Isaaz…


★★★☆☆ Ninjababy 

Illustratrice ayant la petite vingtaine et vivant en coloc avec une amie, Rakel se découvre un polichinelle imprévu de 6 mois dans le tiroir. Après avoir identifié le géniteur, elle entretient via le dessin un dialogue semi-comique avec son passager clandestin et tente de mener une vie presque ordinaire.

Tiré d’un roman graphique mettant en scène une dessinatrice, ce long-métrage joliment ourlé a conservé de ses origines illustrées davantage que des traces : le bébé en devenir avec qui Rakel discute apparaît en effet ici sous forme de personnage d’animation – le fameux Ninjababy du titre – s’insinuant dans l’image comme une pièce rapportée (oh, la mise en abyme !), donnant son avis extérieur (mais fatalement "de l’intérieur") sur la situation de sa mère, à la manière d’un Jiminy Cricket un brin punk. Si les tribulations sentimentales de la future mère sont prétextes à de la pure comédie, il ressort toutefois du film un sentiment assez ambivalent sur son éventuel message : féministe (je-fais-ce-que-je-veux) ? Pro-life (tu-l’as-bien-cherché-assume-et-puis-finalement-tu-t’épanouiras-dans-la-maternité) ? Heureusement qu’il y a un personnage masculin positif.

De Yngvild Sve Flikke (Nor., 1h43) avec Kristine Kujath Thorp, Arthur Berning, Nader Khademi…


★★★☆☆ Les Démons d’argile 

Jeune femme active travaillant dans la finance, Rosa apprend la mort de Marcelino, son grand-père qui l’a élevée et dont elle s’était détachée. Elle quitte alors son job aliénant pour rentrer dans son village d’enfance et découvre une vive hostilité des habitants à son encontre. En cause, une malédiction…

Question originalité, Les Démons d’argile se pose là dans le vaste univers du cinéma d’animation. D’abord, il joue sur deux tableaux technico-esthétiques en cumulant procédé numérique pour les séquences d’ouverture – dans le monde urbain, lisse, "déshumanisé" – et stop motion avec des personnages d’argile – renvoyant à la matérialité de la terre originelle – lorsque Rose se rend au village. Ensuite, le récit prend un chemin inattendu en révélant la nature profonde du grand-père défunt : de victime abandonnée et vaguement idéalisée, il se métamorphose en ombre inquiétante. Une dualité parmi tant d’autres marquant ce film : dans l’opposition entre le cartésianisme de Rosa et les sortilèges de Marcelino, dans la cause de la malédiction – puisqu’il s’agit d’une histoire de jalousie entre deux hommes… Pétri de qualités plastiques comme d’audaces, dans ces choix narratifs le rapprochant des contes anciens (ceux qui ne gommaient pas toute terreur et qui avaient des vertus d’édification), Les Démons d’argile marque en tout cas l’avénement d’un auteur : Nuno Beato.

De Nuno Beato (Por.-Esp.-Fr., 1h30) animation avec les voix de Aloïse Sauvage, Pierre Richard…


★★★☆☆ L’Ombre de Goya par Jean-Claude Carrière 

Immense érudit et proche de la culture ibérique, Jean-Claude Carrière vouait à Francisco Goya une admiration toute particulière. Peu avant sa disparition, il retourne une ultime fois en Espagne sur les traces du peintre et à la rencontre d’autres admirateurs de son talent et de ses mystères…

À l’instar du personnage d’Homère dans Les Ailes du désir (1987) de Wenders, Jean-Claude Carrière est ici un cicérone dépositaire de la mémoire de l’humanité, nous embarquant dans ce qui sera son dernier pèlerinage esthétique, à la racine historique et picturale de son peintre de prédilection. Loin d’une thèse ou d’un catalogue encyclopédique, ce documentaire tient plutôt du collage, du dictionnaire amoureux de Goya dans lequel Carrière comme les autres intervenants déposent – entre les plans sur les toiles – quelques mots précisant parfois le contexte, leur amour souvent ; la totalité du mystère de l’art et de l’artiste espagnol, jamais. Alors bien sûr on apprend mille choses et anecdotes précieuses sur la technique et la solitude de l’homme, on est estomaqué par la productivité, la puissance de son œuvre (des Peintures noires au Tres de Mayo) et sa dimension politique. Mais ce qui étreint sans doute le plus, c’est la cérémonie d’adieux entre Carrière et les deux Maja, Vestida et Desnuda. Que d’affection respectueuse dans ce salut pudique.

De José Luis Lopez-Linares (Fr.-Esp.-Port., 1h30) avec Jean-Claude Carrière…


★★★☆☆ La Dernière nuit de Lise Broholm 

Fin du XIXe siècle, dans une famille aisée de paysans danois. Alors que la jeune Lise Broholm se prépare à partir étudier, sa mère ressent les premières douleurs d’un accouchement qu’une prédiction a promis difficile – Lise a elle-même eu un songe préoccupant. En une nuit, leur destin va totalement changer…

N’était l’ouverture à la limite du grand-guignol, illustrant le cauchemar de l’héroïne-titre, La Dernière nuit de Lise Broholm pourrait revendiquer l’héritage de la tragédie classique : le respect de la triple unité (lieu, temps, action) agit ici en faveur d’une puissante condensation dramaturgique et rend la nuit douloureusement interminable. Le choix d'épouser au plus près le regard, la position ainsi que la hauteur de Lise Broholm accentue l’effet de subjectivité : le public se trouve comme "contaminé" par le cortège d’émotions foudroyant la jeune fille en l’espace d’une journée. D’abord triomphante, riche des espoirs suscités par sa vie future, elle est cruellement rappelée à la réalité avant de déchoir brutalement. Comme si l’ombre d’arrogance qu’elle manifeste du fait de son émancipation à venir était châtiée par une loi divine volontiers punitive et coercitive – la religion gouverne sa famille.

Malgré la dureté du sujet, Tea Lindeburg offre de splendides moments de mise en scène – on devrait parler de chorégraphie – et déploie une aptitude rare dans la direction des jeunes interprètes. Très prometteur.

De Tea Lindeburg (Dan., 1h26) avec Flora Ofelia Hofman Lindahl, Kirsten Olesen, Lisbet Dahl…


★★★☆☆ Les secrets de mon père 

Belgique, années 1960. Michel et Charly Kichka sont les fils d’Henri, ancien déporté conservant le silence sur son passage dans les camps. Au point que ses enfants imaginent qu’il a vécu de palpitantes aventures. Mais quand il commence à témoigner de son expérience, il refuse toujours d’en parler en famille…

Transmettre l’indicible des camps… Si l’incommunicabilité de l’atrocité et le complexe du survivant qui ont pu ronger Primo Levi, parmi tant d’autres survivants, comme le fait qu’il soit moins "aisé" de transmettre son vécu à ses proches qu’à des étrangers, ont déjà été documentés, l’approche de Michel Kichka – l’auteur de la BD dont s’inspire ici Véra Belmont – s’avère des plus originales. Car elle aborde non seulement la Shoah mais ses conséquences ressenties par la seconde génération, en préservant la naïveté de regard et la subjectivité du garçonnet qu’il était. De cet enfant ne comprenant pas le mutisme absolu de son géniteur sur cette époque ; puis jaloux à juste titre de voir son père dispenser ce savoir avec générosité hors de la maison, et furieux de le voir se laisser griser par les feux d’une médiatisation paradoxale… Le point de vue de cette jeunesse du baby boom aspirant à toutes les libertés mais qui se heurte à ce mur d’incommunicabilité est à la fois pertinent et d’autant plus touchant. Pour son premier film d’animation à bientôt 90 ans, Véra Belmont a choisi un sujet remarquable, servi par une esthétique à l’avenant, hors des canons de la mode, et qui aura (on l’espère) l’occasion de séduire plusieurs générations.

De Véra Belmont (Fr.-Bel., 1h14) animation avec les voix Jacques Gamblin, Michèle Bernier, Arthur Dupont…

 lire aussi

derniers articles publis sur le Petit Bulletin dans la rubrique Ecrans...

Vendredi 22 avril 2022 Orfèvre dans l’art de saisir des ambiances et des climats humains, Mikhaël Hers ("Ce sentiment de l’été", "Amanda"…) en restitue ici simultanément deux profondément singuliers : l’univers de la radio la nuit et l’air du temps des années 1980. Une...
Lundi 11 avril 2022 Alors que quelques-unes de ses œuvres de jeunesse bénéficient actuellement d’une ressortie dans des copies restaurées en 4K grâce au travail toujours (...)
Mardi 12 avril 2022 Un film de 8 heures qui raconte l'histoire d'activistes débutants, qui s'attaquent, à Grenoble, à des sites techno-industriels... C'est la projection que propose le 102, dimanche 17 avril.
Lundi 11 avril 2022 Piochés dans une carrière où l’éclectisme des genres le dispute à la maîtrise formelle et à l’élégance visuelle, les trois films de Mankiewicz proposés par le Ciné-club rappellent combien moderne (et essentiel) demeure son cinéma. On fonce !
Mardi 12 avril 2022 Né sous les auspices de la Cinéfondation cannoise, coproduit par Scorsese, primé à Avignon, "Murina" est reparti de la Croisette avec la Caméra d’Or. Une pêche pas si miraculeuse que cela pour ce premier long-métrage croate brûlé par le sel, le...
Mardi 29 mars 2022 Il s’agit désormais d’une tradition bien établie : chaque année, le festival Ojo Loco rend hommage au cinéma de genre le temps d’une nuit (agitée !) à (...)
Lundi 28 mars 2022 La nature comme vous l’avez rarement vue au cinéma : le Pathé Chavant consacre une soirée aux deux derniers documentaires de Cyril Barbançon, "Ouragan" et "Neige". Des films courts présentés en 3D, qui seront suivis d’un échange avec des...
Lundi 14 mars 2022 La course à perdre haleine d’une mère célibataire jonglant entre découvert chronique, problèmes domestiques, boulot à Paris et espoir d’un meilleur job. Ou comment derrière une vie quotidienne se dissimule le plus impitoyable des thrillers...
Lundi 14 mars 2022 "L'Ombre d'un mensonge", "De nos frères blessés", "Seule la terre est éternelle", "Le Grand jour du lièvre", "Plumes"...
Vendredi 11 mars 2022 Signé par la prodige Domee Shi, le nouveau Pixar, "Alerte Rouge", confirme la suprématie du studio satellite de Disney mais hélas ne bénéficie pas d’une sortie en salle : à l’instar de "Soul" et de "Luca", il n'est visible que sur la plateforme...
Mardi 1 mars 2022 Dans le cadre de son luxuriant cycle "L’invitation au voyage", la cinémathèque de Grenoble propose de découvrir deux perles rares amplement passées inaperçues à leur sortie : "Les Naufragés de l’île de la Tortue" de Jacques Rozier, et...
Mardi 1 mars 2022 Pour faire cesser les coups de son mari, une fan de kung-fu s’initie auprès d’un maître. Mabrouk El Mechri signe une proposition culottée (et forcément clivante) mêlant son amour du cinéma de genre à son intérêt pour les personnages déclassés. Un...
Mardi 1 mars 2022 Mise en abyme majuscule, ou un coup de billard à trois bandes imprévu, Close Up (1990) est un cas d’école. Kiarostami met en scène dans ce film les (...)
Mardi 1 mars 2022 Après deux années calamiteuses pour l’exploitation cinématographique, les festivals thématiques disposent d’un bénéfice collatéral bienvenu : ils peuvent composer (...)
Mardi 15 février 2022 Réalisés à seulement une année d’intervalle, en 2005 et 2006, les films Élection 1 et Élection 2 occupent une place singulière dans la carrière du prolifique (...)
Mardi 15 février 2022 Les trois volets de la fresque grandiose de Francis Ford Coppola sont projetés dans les cinémas Pathé de Grenoble et d'Echirolles.
Mardi 15 février 2022 Avec un regard de sociologue (et non de militant), Emmanuel Gras suit des Gilets jaunes à Chartres tout au long de leur engagement, signant un document édifiant sur les mécanismes paradoxaux animant n’importe quel groupe. Une étude de cas, une leçon...
Lundi 31 janvier 2022 Un ancien acteur X retourne dans son Texas natal et navigue entre son ex et une jeune serveuse. Une métaphore douce-amère d’une Amérique vivant dans la dèche, sur sa réputation et l’espoir permanent de se refaire la cerise sur le dos des autres…
Lundi 31 janvier 2022 Quand Anatole Dauman (qui a déjà à son catalogue Resnais, Chris Marker ou Bresson) propose à Nagisa Ōshima de signer un film érotique, le genre s’apprête à (...)
Lundi 31 janvier 2022 Six jours pour les sixièmes rencontres cinématographiques de Saint-Égrève, le festival "A vous de voir" ; quarante films (dont un bon quart d’avant-premières) et une foultitude d’animations. Parfait pour commencer les vacances…
Lundi 17 janvier 2022 C’est l’histoire d’un cinéaste presque assuré de décrocher sa seconde Palme d’Or mais qui, en sortant une provoc’ débile durant sa conférence de presse (...)
Mardi 18 janvier 2022 Ne comptez pas sur la Cinémathèque pour cultiver une nostalgie émolliente ! Voyez son invitation au Maudit Festival : parmi les six films programmés, trois renvoient à la problématique de la mémoire vécue comme une énigme, voire une hantise. Preuve...
Jeudi 23 décembre 2021 Adaptation d’un roman de Philip Roth qui lui trottait depuis longtemps en tête, la tromperie d'Arnaud Desplechin est aussi un plaidoyer pro domo en faveur du droit de l’artiste à transmuter la vérité de son entourage dans ses œuvres....
Mardi 21 décembre 2021 Vingt ans et des poussières après que les Wachowski ont anticipé le principe du métavers en extrapolant les babils d’Internet et les écrits de Philip K. Dick, Lana Wachowski remet le couvert en solo pour un nouvel opus tenant à la fois du...

restez informés !

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter