Émilie Pouillot-Ferrand : « C'est pas joli joli, l'industrie textile… »

Conférence / "Textiles éthiques. S'habiller, un acte engagé" : C'est le titre du livre de la journaliste Émilie Pouillot-Ferrand, qui donnera une conférence sur le sujet le 23 novembre au Museum de Grenoble. Peut-être saura-t-elle vous convaincre qu’un col roulé, d'accord, mais issu de la fast fashion, c’est non.

Vous publiez Textiles éthiques, s’habiller un acte engagé (Terre vivante). D’où vient cet intérêt pour la thématique des dérives de l’industrie textile ?

Émilie Pouillot-Ferrand : Je me suis tout de suite intéressée aux textiles, et aux textiles biologiques plus particulièrement. Quand est arrivé le confinement en 2020, ça a été un gros choc et beaucoup de colère, que j’ai essayé de transformer en quelque chose d’utile. J’ai donc écrit un livre blanc que j’ai mis à disposition sur mon site internet. Un ami éditeur m’a dit que c’était de la matière pour en faire un livre, et m’a donc conseillé d’en parler à la directrice éditoriale de Terre vivante.

Quelle est votre définition de la fast fashion ?

La fast fashion, c’est une mode qui a émergé au début des années 2000, dès la fin des quotas qui régulaient les importations textiles. C’est la mode que l’on trouve dans les boutiques type Zara, Promod, Pimkie, etc. Peu chère, pas toujours de mauvaise qualité, mais c’est un système qui est fondé sur la surproduction et l’incitation à la surconsommation par le biais de soldes, de promotions, de collections capsule, etc. Ses conséquences, désastreuses, sont l’appauvrissement des ressources dans les pays fabricants, une industrie hyper carbonée car la majorité des industries textiles en Asie fonctionnent au charbon, une pollution des rivières, des sols, de l’esclavagisme moderne du côté de la marque de prêt-à-porter chinoise Shein (75 heures de travail hebdomadaire selon le rapport de l’ONG Publie Eye). C’est pas joli joli l’industrie textile…

Le public n’a pas forcément conscience de la gravité de la situation de ce secteur du vêtement, qui peut être une bombe
à lui tout seul.

Donc il faudrait un changement des règlementations radical dans ce secteur. Or, ce n’est pas à l’ordre du jour de la COP 27 ?

C’est juste indispensable que les lois évoluent. Dans le cas contraire, on continuera de trouver des vêtements à 2€ fabriqués dans des pays où le dumping social et la "prime au vice" sont présents. Et par conséquent, les petites marques éco responsables, en comparaison, seront toujours considérées comme « trop chères » et donc à la marge.

Faites-vous confiance à la COP 27 (du 6 au 18 novembre en Égypte), autrement dit, au pouvoir des nations pour freiner le modèle de la fast fashion ?

Ça fait très longtemps que je ne place plus ma confiance dans les politiques, en tout cas ceux au pouvoir. Je pense qu’ils sont incapables du courage qu’ils devraient avoir. Je ne souhaite pas non plus faire culpabiliser le consommateur avec mes conférences. J’ai bien conscience que tout le monde n’a pas accès à l’information ou aux ressources financières pour acheter de la mode éthique.

Le public qui assiste à vos conférences a-t-il conscience de tous ces enjeux ?

Le public que je rencontre en conférence est souvent soucieux de sa façon de consommer. Mais il n’a pas forcément conscience de la gravité de la situation de ce secteur du vêtement, qui peut être une bombe à lui tout seul. Donc mon devoir est d’apporter ce complément d’information, la réalité en somme. Tout en donnant des pistes pour tendre vers la sobriété.

Dans mes conférences, je commence toujours par rappeler aux gens en quoi sont faits leurs vêtements. Une étude récente montre que 8/10 personnes ne le savent pas. Je m’en rends bien compte en donnant des cours de couture. Aujourd’hui, 64% des fibres produites sont en polyester, c’est-à-dire des dérivés de plastique, donc du pétrole. Du moment où l’on se rend compte que la majorité de notre garde-robe est faite de plastique, on commence à envisager les choses de façon différente. 

On est tellement habitués à avoir des vêtements peu chers, qu’ils en deviennent jetables et n’ont quasi plus de valeur à nos yeux.

En fait tout est lié, car pour produire un vêtement à 2€ qui soit rentable, la marque devra forcément en vendre beaucoup. Donc tout est basé sur la surproduction et la surconsommation. Et forcément pour surproduire, il faut produire des matières faciles à produire ; pour ça le pétrole est la solution parfaite pour se transformer en fil très facilement. C’est un cercle vicieux. On est tellement habitués à avoir des vêtements peu chers, qu’ils en deviennent jetables et n’ont quasi plus de valeur à nos yeux.

Malgré ça, le secteur de la seconde main, de l’upcyclage (oui, ça se dit) et autres attire de plus en plus le consommateur. Est-ce que cela compense ou loin de là ?

La seconde main, ça a un côté complètement déculpabilisant. Je m’en méfie beaucoup personnellement. On se dit, quelqu’un l’a revendu, je fais presque une bonne action en rachetant cette pièce. Mais des plateformes comme Vinted notamment incitent beaucoup de monde à acheter, en anticipant la remise en vente du vêtement sur Vinted.

Retenez que n’importe quelle grande marque qui n’a qu’une gamme ou quelques vêtements labellisés, c’est du greenwashing. 

Et quand le consommateur n’est pas adepte de seconde main, il peut être tenté de suivre la communication des marques de prêt-à-porter bon marché, qui prétendent avoir des gammes écoresponsables...

Vous abordez la question du greenwashing. Dans l’industrie textile, ils sont super forts pour ça. Par exemple, quand H&M propose une gamme « conscious », ils omettent de rappeler qu’à côté de ça 90% de leur production n’est pas écologique. Ce greenwashing est sournois et l’on en trouve partout malheureusement. Retenez que n’importe quelle grande marque qui n’a qu’une gamme ou quelques vêtements labellisés, c’est du greenwashing. 

Peut-on affirmer qu’aujourd’hui, au regard des objectifs fixés par les Accords de Paris, l’industrie textile est loin d’avoir fait sa part ?

Pour l’instant, on est très loin de ces objectifs. Tant qu’il n’y aura pas des règles pour réguler ou taxer les importations de produits fabriqués à très bas coût et dans des conditions indignes, on n’y arrivera pas.

Pourtant, la crise du secteur de l’énergie a mis en avant la notion de sobriété.

On commence à parler de sobriété énergétique mais sobriété pour le reste ce n’est pas encore ça. En même temps, je comprends les habitants des grandes villes qui sont en permanence sursollicités par la fast-fashion. Des affiches 4X3 à la sortie du métro sur des fringues pas chères, des soldes, opérations commerciales, etc. 

Quelles solutions donneriez-vous au consommateur ?

Réduire et réduire. D’abord, il faut regarder ce que l’on a dans son placard. C’est beaucoup trop. Regardez les chiffres sortis après la pandémie : 2021 c’est 2, 5 milliards de vêtements vendus en France. Ça fait 36 pièces neuves par personne en moyenne. Si on a vraiment besoin d’acheter, alors se tourner vers une marque écoresponsable dans la mesure du possible. Se tourner vers les produits labellisés, pas n’importe lesquels, car ils ne se valent pas tous. Miser sur des produits de qualité, c’est synonyme de vêtements que l’on va garder très longtemps. À savoir qu’une pièce achetée, qui sera portée deux fois plus longtemps, peut réduire de 44% les émissions de gaz à effets de serre utilisés pour produire cette pièce. Ensuite, se tourner vers des matières naturelles si possible.

L’aspect labellisé est indispensable, mais avez-vous des recommandations de labels pour ne pas tomber dans le piège des labels peu fiables ?

Pour le coton, ce sera le label GOTS. Pour la laine, tous les labels Responsible Wool. Le mieux, c’est la combinaison des labels GOTS et Fair Trade pour avoir des garanties sociales et de commerce équitable. Et, l’idéal si possible, une fabrication interne à l’Union européenne. En sachant que la matière première, par exemple le coton, ne sera pas fabriquée ici parce que nous ne sommes pas producteurs de coton. Il existe de très belles marques comme Laines Paysannes, basée en Occitanie, qui fait tout du mouton au pull fini. En Auvergne Rhône-Alpes, on est quand même bien fournis en mode éthique.

Est-ce que le consommateur pourra un jour accepter le coût élevé des produits issus de cette filière mode éthique ?

Si l’on se rendait compte de tout le savoir-faire et des heures que nécessitent la couture d’un jean ou d’une chemise, peut-être accepterait-on d’en payer le prix juste. J’explique aux gens en conférence, en prenant mon propre exemple, qu’en vendant une tunique à 60€ je ne me rémunère même pas. Ce prix prend en compte à peine la matière première et la confection. J’essaie de faire passer ce message avec bienveillance et sans dogmatisme ; mais la route est longue.

Textiles éthiques. Conférence d'Émilie Pouillot-Ferrand le 23 novembre à 18h30 au Museum de Grenoble, entrée gratuite

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