Mille et un livres

Rentrée littéraire/ Des livres en pagaille. Leurs contenus. Leurs auteurs. Et leurs univers pour nous faire rêver, changer, aimer, comprendre, se révolter, détester, dormir aussi. Et si l'on revenait à la lecture ? Séverine Delrieu


Au nom de quoi peut-on juger qu'il y a trop de textes publiés ? Au nom de rien. Non, il n'y aura jamais trop de nouveaux romans et de nouvelles voix. Surtout que-et là, on digresse discrètement mais nécéssairement-, le statut d'auteur, loin d'être enviable (car faiblement rémunérateur, rarement professionnalisé et chronophage), nécéssite pour cet être "héroïque" de s'adonner à sa passion entre deux portes. On le sait, la majorité des écrivains officie ailleurs pour gagner sa croûte. Tableau connu (mais qui ne bouge pas) et qui nous ramène à cette idée forte : écrire s'impose aux écrivains comme une nécéssité, leurs désirs les dépassant. Et pour nous lecteurs, leurs imaginaires, pensées nous ouvrent, nous rendent plus libres, nous "épiphanisent". Ainsi, la littérature s'avère plus qu'indispensable (compte tenu que le roman est loin d'être mort). Mais revenons à nos troupeaux : cette année plus sensible encore est l'augmentation du nombre de nouveaux romans (à ce stade la livraison de chiffres s'impose) : 683 nouveaux romans, c'est 20 de plus qu'en 2005, 475 romans français et 208 étrangers. Et l'on s'en réjouit (tout comme un certain monde de l'édition). Mais le lectorat est-il au rendez-vous ? Pas sûr s'il l'on en croit les professionels du livre. On assiste doucettement à un rabougrissement du temps accordé à la lecture, un geste malheureusement moins quotidien. Peu valorisé dans un monde accéléré, peu "enseigné" dans les milieux scolaires, ce geste et le livre ont besoin d'un soutien venu des sphères élevées. Merci les poètes d'en haut.De retrouvailles en découvertesEt, c'est comme une rengaine : chaque année un flot d'écrivains "connus" brandissent leurs nouveaux textes. Le raz-de-marée français déboule avec Tumulte de François Bon (Fayard), auteur humaniste qui nous pousse à poursuivre sa découverte ; un retour en belle forme de l'auteur de l'émouvant Un secret sans importance, Agnès Desarthe, avec son goûteux Mangez-moi (L'Olivier), dans lequel l'on retrouve toute la maîtrise et le charme de ses univers aux personnages psychologiquement bien troussés. Chez Minuit, il nous tarde de lire le dernier Mauvignier, son gigantesque Dans la Foule (après son pâle et mince Lien), situé à Bruxelles au moment de la catastrophe du stade Heysel en 85 est apparemment merveille. De leurs côtés, les jeunes plumes s'assument et déposent des traces profondes. Le premier texte de Jean-Eric Moulin, l'inquiétant Supplément au roman national (Stock), à l'écriture limite rappée, dégomme la vision politique de la France actuelle, les inégalités galopantes et annonçe la révolte prochaine. Rien de moins. Politique encore, mais sous les traits d'une farce bluffante, féroce, inventive sous tous rapports : Rhésus (POL) de l'énigmatique Héléna Marienské est érigé sans hésitation comme la révélation, le livre à dévorer partout et à offrir à votre meilleur ami. En traduction, Forteresse de Solitude de Jonathan Lethem (L'Olivier) sera à découvrir, tout comme Mes Dibbouks (Christian Bourgeois), où les mémoires du metteur en scène franco-allemand Luc Bondy. On ne passera pas à côté du 3eme roman de l'espagnol Javier Cercas À la vitesse de la lumière (Actes Sud). Enfin, le réçit gigogne L'histoire de l'amour (Gallimard) de Nicole Krauss nous a passionné. Quant au très dur mais follement attachant Moi (Hachette Littérature), du russe Alexandre Potemkine, il est bouleversant. Caverne d'Ali Baba au mille et un livres, la rentrée littéraire miroite de perles précieuses auxquelles nous sommes restés aveugles (mais que vous saurez déceler), s'alourdit de billes plombées, ces reçits formatés ou mous que nous avons écartés. Reste que ce retour à soi (la lecture), vaut son pesant d'or.


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