Peur Bleue

ECRANS | Entretien / La scène se déroule le 19 avril. Emmanuelle Cuau, terrorisée par l’échéance du 22, défend son film tant bien que mal, en essayant de ne pas penser au devenir de notre société. Mais entre le propos de son film, sa date de sortie ou ses problèmes personnels, c’est dur. Propos recueillis par François Cau

| Mercredi 2 mai 2007

Photo : Gemini Films


Pourquoi avoir eu envie de faire ce film en particulier, au sortir de douze ans d'absence du grand écran ? Emmanuelle Cuau : J'ai quand même un peu travaillé, sur des téléfilms pas terribles pour Arte et M6 ou avec Jacques Rivette. Il y avait un projet auquel je tiens beaucoup, intitulé L'Affaire Riesman, je m'y suis accroché pendant dix ans avant de laisser tomber. J'ai eu des éléments douloureux dans ma vie personnelle, qui m'ont pris l'énergie nécessaire pour porter un film à bout de bras. J'ai ensuite rencontré la scénariste Agnès Caffin, on est parti dans l'écriture avec une idée : comment une personne peut rendre l'autre folle. D'autres interrogations sont venues se greffer, c'est quoi être normal ou anormal dans notre société, est-il normal de voir un psychiatre comme on va chez le dentiste… Au départ le projet se focalisait sur la vie quotidienne de deux frères. On a fait un break dans l'écriture, on a travaillé sur d'autres choses, le temps a passé. Lorsqu'on a repris l'écriture, la question posée par le script est devenue celle de savoir si ce n'était pas notre société qui nous rendait un peu fou, parano. Qu'est-ce qui a motivé ce changement d'axe ?Tout le long du film, on peut se poser des questions sur le fait de savoir si le personnage de Gilbert Melki est normal ou pas. Il y a une phrase de Kundera que j'aime beaucoup qui dit “l'esprit sain pue la connerie“. Aujourd'hui, les instances veulent tellement avoir l'esprit sain, avoir réponses à tout. Il faut systématiquement être dans la représentation, répéter “très bien, merci“, qu'il n'y a pas de soucis. Le monde va de plus en plus mal, les gens s'enfoncent de plus en plus, je vois mes proches couler moralement, financièrement – et le manque d'argent, c'est la mort. Je suis dépassée par ce qu'il se passe. Le film n'a pas de message à délivrer ou de théorie à défendre, il ne fait que s'interroger sur l'éventualité, dans notre société, de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, et ce que ça peut enclencher. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que le film a dû être délicat à financer…La première société de production a lâché l'affaire en voyant qu'on n'obtenait aucune participation des télés. À la base, on devait le tourner avec deux comédiens excellents mais relativement inconnus, Camille Japy et Thierry Fortineau – le décès de ce dernier a bousculé les choses. Quelque temps plus tard, le scénario arrive dans les mains de Sandrine Kiberlain et Gilbert Melki, qui acceptent rapidement de faire partie de l'aventure. Grâce à leurs noms, on a pu obtenir des soutiens financiers de Canal + et de CineCinema (ce qui n'aurait pas été possible avec Japy et Fortineau), mais c'est tout. Le producteur Paulo Branco a eu quelques clashs avec certaines chaînes, notamment avec France 3 – on lui a dit que c'était un scénario de pure paranoïaque, qu'il s'agit d'une invention, qu'on ne vit pas dans ce monde-là. Mais comme d'habitude, maintenant que le film est presque unanimement bien reçu (sauf Psychologies, qui n'a pas du tout aimé), ces mêmes chaînes de télé veulent acheter le film pour le diffuser. Normalement, le film devait sortir plus tôt, dans un autre contexte…On a fini de tourner en décembre 2005. C'est vrai que Paulo Branco m'a rendu folle ; il aimait bien le film, mais il n'avait jamais l'argent pour le sortir, il avait des soucis judiciaires, les rentrées d'argent servaient à d'autres films… Quand j'ai vu que finalement il allait sortir dans l'entre deux tours, j'étais très inquiète. Ça lui donne une vision très particulière, ça éclipse l'argument purement cinématographique, et à titre personnel, je n'ai pas du tout la tête dans la promo. Je suis très effrayée par l'expectative de cette élection, je ne comprends pas comment les gens peuvent penser au cinéma… Tenez, pour cette société, je suis par exemple en situation de délinquance : je viens de me faire expulser, je suis suivie par un contrôleur judiciaire, mais là je me balade en France dans des hôtels, je voyage en première ; la semaine dernière, j'étais à Strasbourg et mon fils de 15 ans m'appelle pour me dire qu'il a passé la nuit au poste, parce qu'il avait gratouillé des affiches électorales avec des copains… On accuse le film d'exagération, mais je trouve qu'on est même en deçà de la réalité. Il n'y a pas que les chaînes de télé qui font les autruches, le premier directeur de production me reprochait aussi une forme de parano. Depuis la réalisation de Circuit Carole, je vois comment les choses ont changé, et surtout à quel point on laisse tout passer, la capacité d'adaptation humaine aux pires conditions est redoutable. Personne ne dit rien, tout est normal. On se dit naïvement qu'on peut peut-être en faire un film qui soulèvera ce problème pour les gens qui préfèrent fermer les yeux. Il faut être vigilants et réaffirmer certains principes, mais pas à la Bernard Werber…

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Très bien, merci

ECRANS | Critique / Dans certains spots de prévention domestique, on entend ce slogan : “Il suffit d’un geste pour que votre vie bascule...”. Cette phrase (...)

| Mercredi 2 mai 2007

Très bien, merci

Critique / Dans certains spots de prévention domestique, on entend ce slogan : “Il suffit d’un geste pour que votre vie bascule...”. Cette phrase revient en mémoire à la vision de Très bien, merci, impressionnante comédie noire et inquiète d’Emmanuelle Cuau. La vie d’Alex (Gilbert Melki, juste génial) bascule parce qu’il a eu le malheur de ne pas passer son chemin un soir en rentrant chez lui, préférant assister impassible à un contrôle de police à l’encontre d’un couple de jeunes gens. Ensuite : garde à vue, demande d’explications, internement psychiatrique, perte de son emploi... La machine étatique emporte un quidam dans sa logique aveugle : s’il est là (en prison, puis à l’hôpital), c’est forcément parce qu’il a fait quelque chose. Mais quoi, personne n’en sait rien ! Évidemment, Très bien, merci peut se lire comme une version libre et contemporaine du Procès de Kafka ; mais Cuau ajoute à l’effrayante descente aux enfers bureaucratiques d’Alex un prologue et un épilogue qui viennent élargir ce qui aurait pu n’être qu’un bilan à charge des dérives politiques, récentes ou plus anciennes. Car tout aurait pu basculer plus tôt : quand ce comptable stressé avait essayé de tenir molle

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