Très bien, merci

| Mercredi 2 mai 2007

Photo : Gemini Films


Critique / Dans certains spots de prévention domestique, on entend ce slogan : “Il suffit d'un geste pour que votre vie bascule...”. Cette phrase revient en mémoire à la vision de Très bien, merci, impressionnante comédie noire et inquiète d'Emmanuelle Cuau. La vie d'Alex (Gilbert Melki, juste génial) bascule parce qu'il a eu le malheur de ne pas passer son chemin un soir en rentrant chez lui, préférant assister impassible à un contrôle de police à l'encontre d'un couple de jeunes gens. Ensuite : garde à vue, demande d'explications, internement psychiatrique, perte de son emploi... La machine étatique emporte un quidam dans sa logique aveugle : s'il est là (en prison, puis à l'hôpital), c'est forcément parce qu'il a fait quelque chose. Mais quoi, personne n'en sait rien ! Évidemment, Très bien, merci peut se lire comme une version libre et contemporaine du Procès de Kafka ; mais Cuau ajoute à l'effrayante descente aux enfers bureaucratiques d'Alex un prologue et un épilogue qui viennent élargir ce qui aurait pu n'être qu'un bilan à charge des dérives politiques, récentes ou plus anciennes. Car tout aurait pu basculer plus tôt : quand ce comptable stressé avait essayé de tenir mollement tête à son patron ou quand, scène d'ouverture, il avait allumé un peu trop tôt sa cigarette dans le métro. Et tout pourrait rebasculer ensuite : dans sa tentative dérisoire de revenir dans un jeu social dont il n'a plus envie d'approuver les codes, conscient d'un coup de l'absurdité du monde. Alex n'a pourtant pas le faciès à ce qu'on commette un délit envers lui : ni jeune, ni basané, ni pauvre, ni révolté ! Malgré tout, ce cadre ordinaire devient un caillou dans la chaussure d'un quotidien normatif. Ce que le film interroge ainsi, c'est l'espace de liberté qui est imparti à l'individu dans la société française d'aujourd'hui. Ce que l'on peut dire et faire et ce qui nous est refusé, jusqu'à ce qu'on l'intériorise comme une contrainte nécessaire, normale. Société du contrôle arrivée à son terme où c'est l'homme qui se contrôle tout seul, censure ses actes et ses paroles, s'enfonce dans la trouille et la parano. Pascale Ferran, à la sortie de Lady Chatterley, citait cette phrase de Gilles Deleuze : «Le système nous veut triste et peureux». Très bien, merci est la plus parfaite illustration de ce commentaire terriblement actuel ! CCTrès bien, mercid'Emmanuelle Cuau (Fr, 1h40) avec Gilbert Melki, Sandrine Kiberlain...

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Peur Bleue

ECRANS | Entretien / La scène se déroule le 19 avril. Emmanuelle Cuau, terrorisée par l’échéance du 22, défend son film tant bien que mal, en essayant de ne pas penser au devenir de notre société. Mais entre le propos de son film, sa date de sortie ou ses problèmes personnels, c’est dur. Propos recueillis par François Cau

| Mercredi 2 mai 2007

Peur Bleue

Pourquoi avoir eu envie de faire ce film en particulier, au sortir de douze ans d’absence du grand écran ? Emmanuelle Cuau : J’ai quand même un peu travaillé, sur des téléfilms pas terribles pour Arte et M6 ou avec Jacques Rivette. Il y avait un projet auquel je tiens beaucoup, intitulé L’Affaire Riesman, je m’y suis accroché pendant dix ans avant de laisser tomber. J’ai eu des éléments douloureux dans ma vie personnelle, qui m’ont pris l’énergie nécessaire pour porter un film à bout de bras. J’ai ensuite rencontré la scénariste Agnès Caffin, on est parti dans l’écriture avec une idée : comment une personne peut rendre l’autre folle. D’autres interrogations sont venues se greffer, c’est quoi être normal ou anormal dans notre société, est-il normal de voir un psychiatre comme on va chez le dentiste… Au départ le projet se focalisait sur la vie quotidienne de deux frères. On a fait un break dans l’écriture, on a travaillé sur d’autres choses, le temps a passé. Lorsqu’on a repris l’écriture, la question posée par le script est devenue celle de savoir si ce n’était pas notre société qui nous rendait un peu fou, parano. Qu’est-ce qui a motivé ce changement d’axe ? Tout le long du f

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