"There will be blood" : le chef-d'oeuvre de Paul Thomas Anderson

ECRANS | Attention, chef-d’œuvre ! "There will be blood", fresque nihiliste sur la quête de l’or noir par un entrepreneur sans scrupule au début du XXe siècle, confirme que Paul Thomas Anderson est un cinéaste majeur, et Daniel Day-Lewis un acteur époustouflant.

Christophe Chabert | Jeudi 21 février 2008

Seul, le visage noirci, la barbe en bataille, reclus dans une mine dont il creuse la roche. À la recherche de quoi ? Or ? Charbon ? Pétrole ? Oui, c'est ça, du pétrole, qu'il découvre au prix d'une jambe cassée qui le laissera boiteux toute sa vie. Investissement initial pour lancer une entreprise juteuse : des puits, des tours de forage, un pipeline…

Daniel Plainview a la soif de l'or noir. Qui est cet homme ? D'où vient-il ? Et comment en est-il venu à nourrir cette obsession-là, source d'une fortune colossale et d'une solitude toute aussi gigantesque ? Paul Thomas Anderson refuse de répondre et filme son héros comme un Adam du capitalisme, le temps d'un premier quart d'heure sans aucun dialogue, juste une suite d'ellipses portées par une musique abstraite (signée Jonny Greenwood, guitariste de Radiohead) qui ne sont pas sans évoquer le début de 2001, l'odyssée de l'espace. L'ombre de Kubrick, référence écrasante mais relevée haut les gants par le réalisateur de Magnolia, ressurgira deux heures plus tard, lors de la conclusion hallucinante de ce chef-d'œuvre qu'est There will be blood.

1902, odyssée de l'or noir

Plainview est donc cet homme sorti de nulle part mais tendu vers un objectif inflexible qui ne peut souffrir d'aucune hésitation, n'être entravé par aucun scrupule : acheter, creuser, exploiter, relier puis vendre au plus offrant. Mais sa vie n'est pas aussi linéaire que son business plan : il a adopté, en 1902, le bébé de son associé tué lors d'un forage ; sept ans plus tard, l'enfant est devenu la mascotte de l'entreprise, gage de respectabilité dans une société patriarcale attachée à l'idée de famille. Cette entreprise croise aussi la route d'Eli Sunday, prédicateur illuminé qui compte bien profiter de la fortune de Plainview pour bâtir son "église de la troisième révélation". Pendant la première heure du film, son charisme, son désir d'ériger un empire à visage humain et sa faconde pour convaincre ses interlocuteurs de lui laisser le champ libre, font de Plainview un séduisant monstre de cynisme.

Il faut dire que Daniel Day Lewis lui donne une dimension impressionnante, jouant à la perfection toutes les émotions, feintes ou réelles, de son personnage. Lors de la scène clé du derrick en feu, l'acteur fait de Plainview un christ impie et orgueilleux, sacrifiant tout sur l'autel de l'argent et du pouvoir. Scène clé car elle marque un tournant dans le film : au cynisme succède la misanthropie ; et le calcul habile se mue en destruction impitoyable des obstacles. La mise en scène souveraine de Paul Thomas Anderson ne fléchit pas face à ce virage : elle mettra du temps à accompagner le personnage dans sa chute, gardant le cap de la fresque mais se refusant à tout lyrisme pour mieux dessiner, en une suite de plans séquences magistralement chorégraphiés, l'enfermement progressif et volontaire de Plainview dans une tour d'ivoire cruelle.

Le Dieu dollar

Ce qui apparaît au fur et à mesure de There will be blood, c'est une réflexion très noire sur les deux fondements de l'Amérique, antagonistes mais finalement indissociables : l'argent et la religion. Le capitaliste athée qu'est Plainview se heurte au faux prophète manipulateur qu'est Eli Sunday dans un duel d'abord feutré, puis à ciel ouvert, faisant des victimes collatérales de chaque côté (ouvriers sacrifiés et fidèles spoliés). Chacun se nourrit du sang versé par l'autre (explication possible d'un titre énigmatique) ou, pour reprendre une métaphore du film, boit son milk-shake avec une paille géante et invisible.

Cela conduit à deux séquences jumelles où tous deux doivent renier leurs convictions respectives au nom du profit, tel le vagabond dans le Don Juan de Molière. De la part d'Anderson, dont on avait soupçonné le catholicisme latent au moment de Magnolia, cette charge brutale et sans appel contre le charlatanisme religieux est une vraie surprise.
Mais elle n'est pas la seule ! Dans son dernier tiers, There will be blood quitte les grands espaces pour se replier vers le Xanadu claustrophobe et délavé de Plainview. C'est là, dans cette demeure où règne la logique mégalomane de son propriétaire, que défileront tous les personnages du drame, pour un ultime face à face avec l'égoïsme dévastateur d'un homme qui ne cache plus sa nature d'ogre flamboyant.

Un héros américain

Un ogre, certes, mais ce que montre There will be blood, c'est surtout l'avènement d'un authentique héros de cinéma, bousculant les catégories morales convenues, imposant ses propres valeurs au spectateur, fasciné et révulsé. Plainview est un héros au sens le plus originel du terme : un homme que rien n'arrête, qui se bat contre les pesanteurs du monde et finit par lui dicter sa loi.

Ce héros-là, incarnation du dernier pionnier américain, c'est aussi le mythe fertile d'où jaillissent tous les mensonges et toute la grandeur du pays qu'il contribue à édifier. Il ne s'agit pas pour Anderson de condamner son personnage (il n'arrive même pas à le châtier pour ses crimes) mais de le creuser de l'intérieur jusqu'à exhumer ses racines morales.
Et c'est une généalogie des origines de l'Amérique qui en sort, comme Kubrick, dans Orange mécanique puis dans Barry Lindon, l'avait fait en autopsiant des prototypes d'aristocrates. Par cette fenêtre inattendue, le spectre du grand Stanley revient hanter There will be blood : derrière la fresque flamboyante et nihiliste se cache un film abstrait et passionnant, un grand spectacle personnel et ambitieux comme on n'en voit peu, trop peu, sur les écrans.

There will be blood
de Paul Thomas Anderson (ÉU, 2h35) avec Daniel Day Lewis, Paul Dano…

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Phantom Thread" : l'amour et la violence par Paul Thomas Anderson

ECRANS | Derrière le voile d’un classicisme savamment chantourné, l’immense Paul Thomas Anderson renoue avec le thème du "ni avec toi, ni sans toi" si cher au François Truffaut de "La Sirène du Mississippi" et de "La Femme d’à côté". Un (ultime) rôle sur mesure pour l’élégant Daniel Day-Lewis.

Vincent Raymond | Lundi 12 février 2018

Il y a quelque malice à sortir le nouvel opus de Paul Thomas Anderson (There will be blood, The Master, Inherent Vice...) le jour de la Saint-Valentin. Car si l’amour et la passion sont au centre de Phantom Thread, ils ne sont en rien conventionnels ni réductibles au chromo du couple de tourtereaux roucoulant ses vœux sucrés sur fond de cœur rose. La relation ici dépeinte – ou plutôt brodée – tiendrait plutôt d’un ménage à quatre où Éros partagerait sa couche enfiévrée avec Thanatos ; où les corps à corps psychologiques supplanteraient les cabrioles et le climax du plaisir serait atteint en habillant plutôt qu’en dévêtant ses partenaires. Rien d’ét

Continuer à lire

"Inherent Vice" : polar pop, enfumé et digressif signé Paul Thomas Anderson

ECRANS | En adaptant "Vice caché" de l’immense Thomas Pynchon, Paul Thomas Anderson prouve, après "The Master", qu’il n’aime rien tant qu’aller à l’encontre de sa maîtrise, éprouvée et incontestable. De fait, ce polar pop, enfumé et digressif est un plaisir intense, où il est avant tout question de jeu, dans tous les sens du terme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 3 mars 2015

Quelque part dans les volutes de la Californie psychédélique au début des années 70, Doc Sportello semble sortir d’un rêve évaporé lorsqu’il voit surgir chez lui son ex-petite amie, Shasta Fay, qui lui annonce qu’elle est tombée amoureuse d’un richissime promoteur immobilier – marié – et dont elle soupçonne qu’on ourdit un complot contre lui. Sportello, qui exerce la fonction de détective privé, décide d’enquêter, moitié par amour envers cette fille qu’il n’arrive pas à s’enlever de la tête, moitié par curiosité professionnelle envers un monde bien éloigné de celui de la contre-culture "beatnik", adepte de drogues et de nonchalance cool, dans lequel il baigne. Raconté comme ça, le point de départ d’Inherent Vice rappelle inévitablement les romans noirs de Raymond Chandler, ainsi que ses relectures iconoclastes par Robert Altman (Le Privé) ou les frères Coen (The Big Lebowski). Sauf que Paul Thomas Anderson n’adapte pas l’auteur du Grand Sommeil, mais un autre immense romancier américain, Thomas Pynchon. Et si

Continuer à lire

Pas de statue pour Lincoln

ECRANS | On pouvait craindre un film hagiographique sur un Président mythique ou une œuvre pleine de bonne conscience sur un grand sujet. Mais le "Lincoln" de Spielberg est beaucoup plus surprenant et enthousiasmant, tant il pose un regard vif, mordant et humain sur les arcanes de la démocratie américaine. Une merveille, qui conclut une (inégale) trilogie spielbergienne sur l’esclavage. Texte : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 25 janvier 2013

Pas de statue pour Lincoln

On peut n’y voir qu’un hasard… Toujours est-il que ce film sur Abraham Lincoln au début de son second mandat de Président des États-Unis est sorti au moment où Barack Obama, qui n’a jamais caché son admiration pour Lincoln, était lui-même réélu Président. Hasard aussi, Lincoln affronte sur les écrans (et aux Oscars) Django unchained, Spielberg et Tarantino se disputant ainsi un même sujet : celui de l’esclavage. Tarantino n’a pas caché au cours de ses interviews avoir souhaité faire avec Django un anti-Amistad, c’est-à-dire un film où les Noirs ont vraiment la parole et n’ont pas besoin de porte-voix blancs pour plaider leur cause. De fait, Spielberg, à l’époque un peu écartelé entre ses grands films sérieux, sa franchise jurassique et ses productions télé, était passé à côté de son affaire. Lincoln pourrait tomber exactement sous le coup de la même critique : un film qui se dissimule derrière la vérité historique – car, scoop, ce sont bien des Blancs qui ont mis fin à l’esclavage – pour mieux réduire au silence sur l’écran les principales victimes de cette

Continuer à lire

"The Master" : le cinéma total de Paul Thomas Anderson

ECRANS | Après "There will be blood", Paul Thomas Anderson pousse un cran plus loin son ambition de créer un cinéma total, ample et complexe, en dressant le portrait d’un maître et de son disciple dans une trouble interdépendance. Un film long en bouche mais qui fascine durablement.

Christophe Chabert | Mercredi 2 janvier 2013

Depuis sa problématique mise en chantier, The Master était annoncé comme un film sur l’église de scientologie. Ce qui, de la part de Paul Thomas Anderson, n’aurait pas été étonnant puisque son œuvre revient comme un aimant vers la question religieuse, tantôt pour en faire un soubassement moral (Magnolia), tantôt pour la mettre en pièces (le pasteur sournois incarné par Paul Dano dans There will be blood). Or, non seulement The Master ne parle pas directement de la scientologie – le «Maître» Lancaster Dodd a bien fondé une nouvelle doctrine, mais celle-ci s’appelle «La Cause» – mais surtout, il n’en fait jamais son sujet. Ce qui intéresse Anderson est ailleurs, et c’est ce qui rend le film si complexe — ses détracteurs diront "confus" : il ne se fixe jamais sur un sujet central, ou plutôt, celui-ci semble se déplacer à mesure que le récit avance. De l’alcool contre une famille Au départ, il y a un ancien soldat revenu brisé psychologiquement du front Pacifique, Freddie. Visiblement obsédé sexuel, molle

Continuer à lire