L'imaginaire au pouvoir

ECRANS | À l’occasion de la sortie de "L’Imaginarium du Docteur Parnassus", portrait du plus obstiné des cinéastes de l’imaginaire, des délires de Monty Python aux galères de Don Quichotte… Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 5 novembre 2009

L'œuvre de Terry Gilliam commence par des dessins découpés et animés sommairement, et s'achève (provisoirement) par un petit théâtre de marionnettes manipulées grossièrement dans la rue. La boucle est bouclée, se dit-on. Lui aussi, d'ailleurs. « Quand j'ai fini L'Imaginarium du Docteur Parnassus, je me demandais vraiment ce que j'allais faire après » dit-il lors de la conférence de presse donnée à Lyon au lendemain de la présentation du film. « Il fallait trouver un projet avec lequel je pouvais avoir autant de plaisir, qui exprimerait aussi bien ma vision du monde. J'ai repris Don Quichotte, et je me demande ce qu'il va être. Le film grandit tout seul, comme quelque chose d'organique, avec sa vie propre… » Gilliam revient donc sur les lieux du crime, ce tournage apocalyptique et ce film inachevé qui a scellé (avec l'aide du documentaire Lost in la mancha, un « unmaking of » stupéfiant) son image de cinéaste maudit. Une étiquette qui l'a poursuivie ensuite, jusque sur le tournage de Tideland (2005) où il en est encore à se lamenter sur les tuiles (pourtant très ordinaires) qui lui tombent dessus. Mais Gilliam a changé, et entend bien le faire savoir : malgré le décès de Heath Ledger pendant le tournage de Parnassus, il affiche un optimisme nouveau : « Les choses n'ont pas forcément tourné comme je l'aurais voulu, mais ce n'est pas une question de mauvais choix ; c'est la main du destin. »

L'imaginarium du cinéaste Terry

La main du destin ? On se souvient que, dans les animations de Sacré Graal (1974), un des films qu'il a tournés avec Monty Python, Dieu vient régulièrement donner un coup de main (et pas mal de coups de pied) aux protagonistes. Sans parler de La Vie de Brian (1979), qui raconte carrément l'enfance d'un Christ anglais aux fraises. Quant au Sens de la vie (1983), le titre même du film dispense de tout commentaire. Gilliam aurait-il des tendances mystiques ? Osons émettre cette hypothèse : ce qui l'intéresse, dans cette vision déterministe de l'existence, c'est l'idée d'un grand ordonnateur qui tirerait nos ficelles et qui ressemblerait beaucoup… à un cinéaste ! Le cinéma de Gilliam est de ce côté-là, celui de l'imaginaire, de la magie et de la poésie ; c'est un enfant de Méliès plutôt que des frères Lumière.

Les Aventures du Baron de Munchausen (1988) repartait ainsi de l'origine foraine de son art, débutant dans un théâtre avec des effets spéciaux mécaniques et visibles, pour mieux s'échapper ensuite au grand air vers un spectacle d'illusions purement cinématographiques. Le lien entre les deux ? L'envie de fables et d'histoires extraordinaires. Tous les personnages des films de Gilliam ont ce besoin d'échapper à la réalité, par le rêve (Brazil, 1985), l'idéal (Fisher King, 1991) ou la drogue (Las Vegas Parano, 1998). Dans sa version noire, cette évasion onirique permet de fuir l'horreur, même si elle finit par nous rattraper — c'est ce film malade, insupportable ou fascinant, qu'est Tideland. Au bout du rêve, le cinéma de Gilliam trouve son point de synthèse dans la belle idée d'un « imaginarium » : non pas une machine à produire de l'image, mais la matérialisation d'un imaginaire enfoui que le créateur libère chez ceux qui en franchissent la porte.

Citizen Gilliam

On dit souvent de Gilliam qu'il est un cinéaste visionnaire. Terme double qui désigne à la fois sa capacité à exprimer sur l'écran ses visions personnelles et de prophétiser l'avenir. Brazil, par quelque sens qu'on le prenne, est un immense film visionnaire. Cette libre adaptation de 1984 transposée dans un futur bureaucratique, totalitaire et rempli de « conduits » pose des questions toujours pertinentes 25 ans après sa réalisation. Gilliam le souligne avec humour : « Quand j'ai fait la promo de Tideland, j'ai promis de faire un procès à George Bush et Dick Cheney pour avoir pillé les droits de Brazil ! »

Cette angoisse du futur se retrouve dans un autre grand film de Gilliam, L'Armée des 12 singes (1995). Cette fois, c'est La Jetée de Chris Marker qui lui sert de base, mais Gilliam en fait un film sur le danger des utopies collectives. Chez le cinéaste, le futur ne fait pas rêver, et la science-fiction n'est pas son domaine ; il y préfère la fiction intime, quotidienne et personnelle. C'est pourquoi les héros de Gilliam sont des solitaires, en marge du monde dans lequel ils vivent, inadaptés aux codes sociaux qui les entourent. Ce sont tous des Don Quichotte luttant pour conserver le petit bout d'espoir auquel ils s'accrochent. Gilliam choisit de leur donner raison et de leur offrir le salut, que ce soit littéralement (Fisher King, Munchausen, Parnassus) ou plus ironiquement. L'image la plus forte de toute son œuvre est celle qui conclue Brazil : un homme attaché qui chantonne le sourire aux lèvres, entravé par le système mais libéré par l'imagination.

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"L’Homme qui tua Don Quichotte" : tout ça pour ça ?

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Vincent Raymond | Mardi 22 mai 2018

De retour en Espagne où il avait tourné son film d’études inspiré de Cervantès, un réalisateur de pubs en panne créative (Adam Driver) retrouve le cordonnier (Jonathan Pryce) à qui il avait confié le rôle de Don Quichotte. Mais celui-ci se prend désormais pour le chevalier à la triste figure et l’entraîne dans sa quête… À un moment, il faut savoir terminer un rêve. Même quand il a tourné en cauchemar. L’histoire de la conception L’Homme qui tua Don Quichotte est l’une des plus épiques du cinéma contemporain, bien davantage que celle racontée par ce film aux visées picaresques. Palpitante et dramatique, même jusque dans ses ultimes et rocambolesques rebondissements. Idéalisée par son auteur pendant un quart de siècle, cette œuvre a gagné au fil de ses avanies de production une de nimbe de poisse à côté de laquelle la malédiction de Toutankhamon passe pour un rappel à la loi du garde-champêtre. Elle a aussi susc

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"Going to Brazil" : un "Very Bad Trip" français au féminin

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Julien Homère | Mardi 21 mars 2017

Après un drame césarisable (Mauvaise Fille), virage à 180° pour l'acteur réalisateur franco-portugais Patrick Mille qui s’essaie à la comédie populaire moderne. Invitées à Rio de Janeiro au mariage de leur amie enceinte Katia, Agathe, Chloé et Lily voient leur séjour virer au cauchemar lorsqu’elles défenestrent accidentellement un homme dans une soirée. Assumant sans gêne sa filiation avec la farce U.S trash (Todd Phillips et ses Very Bad Trip par exemple), Going to Brazil brasse tous ses codes visuels et narratifs, frôlant presque le racolage. On peut déplorer ci et là les facilités des gages gores, certains d’entre eux vus ailleurs en mieux, mais un plaisir sincère s’en dégage. Le "trip" possède un rythme tenu venant de répliques jouissives, larguées par un quatuor d’actrices habité. Naviguant dans les zones risquées de la comédie dramatique avec une certaine aisance, le concept a le mérite d’aller jusqu’au bout de ses ambitions.

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Grenoble : nos DJs ont du talent

MUSIQUES | L’été étant une période propice à la découverte, on vous a concocté une petite sélection de mixtapes en forme de tour du monde musical, signées par quelques-uns des plus aventureux de nos DJs locaux.

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Cloudnumber & Boubou - Weird in Session Enregistrée sur Radio Campus en juin dernier, cette émission-fleuve rassemble diverses ambiances de rues recueillies par Boubou lors d’un voyage en Israël et en Palestine, et un mix de 2h de Cloudnumber (Fullfridge Music) dédié aux musiques ethniques, électroniques et expérimentales en provenance d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient (Égypte, Bahreïn, Syrie, Liban, Koweït, Algérie, Iran, Azerbaïdjan, Turquie, Mali, Yémen, Maroc…). Recommandé aux oreilles curieuses et/ou en quête de dépaysement. Plus d’infos :www.facebook.com/Cloudnumber

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L’Imaginarium du Docteur Parnassus

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François Cau | Jeudi 5 novembre 2009

L’Imaginarium du Docteur Parnassus

Il ne faut jamais parier sa tête avec le Diable… Pour avoir oublié cette maxime fellinienne, le Docteur Parnassus, qui autrefois faisait tourner le monde en en racontant le grand récit universel, est devenu un vieux camelot à la tête d’un anachronique théâtre ambulant. Et c’est maintenant sa fille, Valentina, qui à l’approche de ses 16 ans risque de finir dans l’escarcelle du malin. Ce petit cirque brinquebalant va croiser la route de Tony, escroc sauvé de la mort alors qu’il était pendu sous un pont ; le bel intrigant va trouver dans cet imaginarium un endroit idéal pour fuir son passé. Comme d’habitude chez Terry Gilliam, le pitch du film est prétexte à tous les délires baroques, notamment quand Tony pénètre de l’autre côté du miroir, changeant de visage (idée inventée par l’auteur pour terminer un tournage brisé par la mort de Heath Ledger ; Jude Law, Colin Farrell et Johnny Depp viennent donc jouer les doublures de luxe…) et arpentant des mondes visuellement déments. Mais ce n’est pas cela qui séduit le plus dans le film — son abus de fond vert est même un péché coupable. En recentrant (contraint et forcé ?) son histoire autour du docteur Parnassus, Gilliam propose un étonna

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ECRANS | Comme l’a prouvé le documentaire “Lost in la Mancha”, Terry Gilliam n’est pas homme à se laisser abattre (même l’attelle qu’il arbore ce jour-là à la main le fait bien marrer). En plein micmac sur la post-prod’ des “Frères Grimm”, il peaufine “Tideland”, film dont on vous dit le plus grand bien ci-contre. Retour sur la confection du plus atroce de ses chefs-d’œuvre. Propos recueillis par François Cau

| Mercredi 5 juillet 2006

Pendre un enfant par la main

Petit Bulletin : Tideland ressemble au premier film d’un jeune réalisateur enragé…Terry Gilliam : Je me suis senti très jeune en tournant ce film, on n’avait pas beaucoup de temps, pas beaucoup d’argent, on est justes parti sur une impulsion. Toute l’expérience a été très instinctive, je ne me souciais de rien à partir du moment où j’avais trouvé Jodelle Ferland et retrouvé Jeff Bridges. J’ai pensé à lui tout de suite en lisant le bouquin : un personnage de connard égoïste complètement défoncé que le public doit aimer malgré tout ; et tout le monde aime Jeff, quoi qu’il fasse ! Il y a une telle chaleur qui se dégage de lui… On plaisantait sur le tournage, en disant que c’était le Dude de Big Lebowski dix ans plus tard, et que le Dude avait déconné total… The Dude is dead ! Le film passe mieux à la seconde vision, une fois “débarrassé“ du choc de sa découverte…C’est encore mieux la troisième fois (rires) - j’ai une grosse hypothèque sur ma maison… Beaucoup de gens réagissent violemment. Michael Palin (un ex-Monty Python – ndlr) l’a vu une première fois et a quitté la salle en plein milieu. Je l’ai rappelé le l

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