Les Adieux à la Reine

ECRANS | À la fois crépuscule de la monarchie française et triangle amoureux entre la Reine, sa maîtresse et sa liseuse, le nouveau film de Benoît Jacquot réussit à secouer l’académisme qui le guette en se rapprochant au plus près du désir de ses personnages. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 16 mars 2012

Est-ce un hasard ou notre esprit obnubilé par la campagne électorale actuelle ? Toujours est-il que Les Adieux à la Reine trouve d'étranges échos avec l'époque contemporaine. Benoît Jacquot y raconte une fin de règne vieille de deux siècles, celle de Marie-Antoinette et Louis XVI, mais aussi de leurs courtisans errant comme des spectres dans les couloirs de Versailles, en proie à l'effroi de perdre leurs privilèges, sinon leur vie. C'est une des réussites du film : sa capacité à matérialiser à l'écran un microcosme qui a depuis longtemps oublié que le reste du monde gronde juste derrière ses hauts murs, et qui perd toute contenance et distinction quand cet écho devient assourdissant. C'est la prise de la Bastille, et le cinéaste nous épargne les classiques : « Ce n'est pas une révolte, c'est une révolution » ou « Qu'on leur donne de la brioche ». Adapté du roman de Chantal Thomas, Les Adieux à la Reine cherche à raconter l'histoire au présent, hors de tout regard rétrospectif. Sur la forme, ce n'est pas toujours gagnant : la caméra à l'épaule et les zooms démontrent une certaine paresse dans la mise en scène, les dialogues manquent souvent de quotidienneté et la reconstitution parfois hasardeuse (on voit un interrupteur grossièrement dissimulé dans un des plans !) est très loin des libertés pop d'une Sofia Coppola.

La Reine de corps

Mais Jacquot arrive in fine à bousculer l'académisme qui menaçait son film en collant au plus près de son héroïne et de son point de vue. Non pas la Reine mais sa liseuse (Léa Seydoux, formidable de détermination et d'énergie), qui en tombe amoureuse puis se heurte aux humeurs changeantes de cette Marie-Antoinette isolée, n'ayant pour seule consolation que les bras de sa maîtresse Gabrielle de Polignac (Virginie Ledoyen, sensuelle et magnétique). Ce triangle amoureux renvoie au meilleur du cinéma de Jacquot : son envie de filmer de belles femmes secouées jusqu'à la déraison par leurs désirs. C'est par ce biais qu'il touche à la dimension la plus politique de son récit ; à l'aveuglement de l'aristocratie répond l'aveuglement amoureux qui conduit à oublier qu'entre les classes sociales, aucun rapprochement, même érotique, n'est vraiment possible. Le film s'achève sur un constat cruel, où c'est toujours le peuple qui doit se sacrifier pour les puissants. Vous avez dit actuel ?

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Arnaud Desplechin : « J’arrive enfin à rendre hommage à un Roubaix que j’adore »

ECRANS | Arnaud Desplechin délaisse, en apparence, la veine introspective pour signer "Roubaix, une lumière", film noir tiré d’un fait divers authentique survenu dans sa ville natale. Rencontre avec le cinéaste autour de la genèse de cette œuvre, sa méthode, ses doutes et ses joies. Mais aussi du théâtre (attention, spoilers).

Vincent Raymond | Vendredi 16 août 2019

Arnaud Desplechin : « J’arrive enfin à rendre hommage à un Roubaix que j’adore »

La tension est-elle un peu retombée depuis le Festival de Cannes, où le film était en compétition ? Arnaud Desplechin : C’était très intense ! Le soir de la projection a été un moment assez bouleversant pour chacun des acteurs. Il y a eu une deuxième ovation pour eux et j’ai vu Roschdy qui était comme un petit garçon. Il y a un amour des acteurs spécifique à Cannes : c’est le seul endroit où vous pouvez offrir aux acteurs cet accueil-là. Avec les photographes, les sourires, les encouragements, il y a tout un rituel qui est mis en place… Alors quand vous pouvez offrir ça aux acteurs qui vous ont tant donné pendant le tournage, c’est très, très, émouvant. À Venise, c’est différent, c’est le metteur en scène qui ramasse tout. Comment avez-vous choisi Roschdy Zem ? Je le connais depuis très longtemps, par ma maison de production. Je l’avais déjà repéré dans les films de Téchiné où il avait fait de petites apparitions et je m’étais dit : celui-là, on va compter avec lui. Et quand j’ai vu N’oublie pas que tu vas mourir… Même sa partition dans Le Petit Lieutenant est vachement b

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Diane Kruger : « Les meilleurs agents, ce sont madame et monsieur Tout-le-monde »

ECRANS | De passage à Paris où elle tourne le film d’espionnage "355", la comédienne internationale évoque son travail sur "The Operative", film de Yuval Adler en salle le 24 juillet dans lequel elle interprète une agent du Mossad s’affranchissant de ses donneurs d’ordre. Rencontre.

Vincent Raymond | Lundi 22 juillet 2019

Diane Kruger : « Les meilleurs agents, ce sont madame et monsieur Tout-le-monde »

Le travail d’espion présente-t-il des similitudes avec celui d’actrice, dans la mesure où vous devez entrer dans un personnage, le tenir… Diane Kruger : Quand on est actrice, on fait semblant ; on observe des gens et, pendant 6 à 8 semaines, on simule. Mais les agents du Mossad que j’ai pu observer durant mon stage ont vécu sous des fausses identités, ont mené de fausses vies pendant des années. Il faut un mental incroyable pour cela : sur 5 000 personnes, le Mossad n’en recrute qu’une ! Vous dites que vous avez fait un stage ? Oui, ils étaient "partenaires" du film. Ils m’ont fait faire des petits exercices. Par exemple, avec un passe qu’ils m’ont fabriqué, j’ai dû essayer d’entrer à l’aéroport international de Tel-Aviv – après, je ne sais pas jusqu’à quel point c’était préparé, mais quand même… Avec des cheveux foncés, sans maquillage et en changeant de vêtement, on passe inaperçu. Finalement, le but, c’était de montrer que les meilleurs agents, ce sont madame et monsieur Tout-le-monde, sans signe distinctif. Dans quelle mesure étaient-ils partenaires, vu que le film donne fin

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"The Operative" : sous couverture, dans de sales draps

ECRANS | de Yuval Adler (All-Isr-Fr, 1h 56) avec Diane Kruger, Martin Freeman, Cas Anvar…

Vincent Raymond | Lundi 22 juillet 2019

Recrutée par le Mossad pour infiltrer une entreprise iranienne, Rachel (Diane Kruger) a dérogé aux règles en nouant une liaison avec l’homme qu’elle devait espionner. Des années plus tard, elle reprend contact avec son superviseur avec, à la clé, un marché visant à la prémunir de toutes représailles… Jadis monopolisé par James Bond et sa collection d’épigones, le cinéma d’espionnage a depuis déserté le registre spectaculaire ou ludique pour investir celui d’une authenticité et d’une complexité souterraine plus en adéquation avec le monde contemporain ; celui où un bureaucrate des services de renseignement couleur beige terne (à l’instar du George Smiley de John Le Carré) est plus à redouter qu’un milliardaire mégalomane. De fait, ce sont bien les stratégies "d’intelligence" via le système de recrutement et d’utilisation des "correspondants" que le réalisateur Yuval Adler dépeint ici, dans toute sa perversité manipulatrice. Ramener l’humain au centre du jeu quand il est d’habitude question d’intérêts étatiques et d’actions menées par des agents surhumains, voilà qui est intéressant. Et de même que certains de ses compatriotes

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"Roubaix, une lumière" : divers faits d’hiver

ECRANS | Arnaud Desplechin retourne dans son Nord natal pour saisir le quotidien d’un commissariat de police piloté par un chef intuitif et retenu. Un polar humaniste où la vérité tient de l’épiphanie, et la parole du remède. Le premier choc de la rentrée cinématographique.

Vincent Raymond | Jeudi 25 juillet 2019

L’arrivée d’un nouveau lieutenant, des incendies, la disparition de mineurs, le crime d’une personne âgée… Quelques jours dans la vie et la brigade de Yacoub Daoud (Roschdy Zem), patron du commissariat de Roubaix, pendant les fêtes de Noël… « On est de son enfance comme on est de son pays » écrivait Saint-Exupéry. Mais quid du pays de son enfance ? En dehors de tous les territoires, échappant à toute cartographie physique, il délimite un espace mental aux contours flous : une dimension géographique affective personnelle, propre à tout un chacun. Et les années passant, le poids de la nostalgie se faisant ressentir, ce pays se rappelle aux bons (et moins bons) souvenirs : il revient comme pour solder un vieux compte, avec la fascination d’un assassin de retour sur les lieux d’un crime. Rupture Aux yeux du public hexagonal (voire international), Arnaud Desplechin incarne la quintessence d’un cinéma parisien. Un malentendu né probablement de l’inscription de La Sentinelle (1992) et de Comment je me suis disputé... (1996) dans des élites situées, jacobinisme oblige, en Île-de-France. Pourtant, son

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"Dernier amour" : plaire, aimer, éconduire vite

ECRANS | De Benoît Jacquot (Fr, 1h38) avec Vincent Lindon, Stacy Martin, Valeria Golino…

Vincent Raymond | Mardi 19 mars 2019

Au soir de sa vie, Casanova évoque à une confidente un épisode de sa vie aventureuse se déroulant à Londres, où il vivait alors en exil. Un souvenir douloureux lié à une femme dont il s’est épris, qui jamais n’a cédé à sa cour : la Charpillon, une courtisane au corps et à l’esprit bien faits… Comment diable éprouver de l’empathie pour la personne de Casanova, l’aventurier qui épousa le XVIIIe siècle en triomphant des geôles, des duels et des revers de fortune ; l’infaillible séducteur que sa réputation en tous lieux précédait et qui, de surcroît, taquina la muse pour composer, en sus de ses mémoires, quelques ouvrages réputés ? En le dépeignant dépourvu de ses talents et mérites, chevalier à la triste figure confronté au doute, à l’échec et à la déchéance. En rendant, en fait, à ce héros hors norme sa qualité d’humain. Le Casanova façonné par Benoît Jacquot pour Vincent Lindon (et réciproquement) apparaît ainsi comme une montagne de fragilité et de doute, au moment où la certitude de son prestige commence à s’effilocher, où de l’adret son charme verse dans l’ubac. Dans l’entre-deux des âges, entre deux pays, le Vén

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"Kursk" : sous l'eau, personne ne vous entendra crier...

ECRANS | de Thomas Vinterberg (Bel-Lux, 1h57) avec Matthias Schoenaerts, Léa Seydoux, Colin Firth…

Vincent Raymond | Mardi 6 novembre 2018

Août 2000. Victime d’une avarie grave, le sous-marin nucléaire russe Kursk gît par le fond en mer de Barents avec quelques survivants en sursis. Les tentatives de sauvetage par la flotte nationale ayant échoué, la Royal Navy britannique propose son aide. Mais Moscou, vexé, fait la sourde oreille… On avait quitté Thomas Vinterberg évoquant ses souvenirs d’enfance dans La Communauté (2017), récit fourmillant de personnages centré sur une maison agrégeant une famille très élargie. Le réalisateur danois persiste d’une certaine manière dans le huis clos avec cette tragédie héroïque en usant à bon escient des "armes" que le langage cinématographique lui octroie. Sobrement efficace (l’excès en la matière eût été obscène), cette superproduction internationale (Matthias Schoenaerts, Colin Firth, Léa Seydoux...) travaille avec une enviable finesse les formats d’image pour modifier le rapport hauteur/largeur et ainsi renforcer l’impression d’enfermement, comme elle dilate le temps ou le son dans les instants

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"In the Fade" : Diane Kruger, tout simplement

ECRANS | de Fatih Akın (All.-Fr., 1h46) avec Diane Kruger, Denis Moschitto, Numan Acar…

Vincent Raymond | Lundi 15 janvier 2018

Allemagne, de nos jours. Katja a épousé Nuri, un commerçant d’origine turque, jadis petit délinquant mais rangé des voitures depuis qu’ils ont eu leur fils Rocco. Leur bonheur familial est brusquement réduit à néant quand un attentat perpétré par des nazis tue Nuri et Rocco… Depuis Head On (2004), on sait qu’il faut compter avec Fatih Akin, sur les épaules de qui pèsent la plupart des espoirs placés dans le renouveau du cinéma allemand, après le malheureux feu paille Florian Henckel von Donnersmarck (réalisateur du fameux La Vie des autres). Avec ce film complexe à l’indiscutable maîtrise (successivement une tragédie, un film de procès et un "revenge movie"), Akin embrasse sans barguigner la somme des réalités contemporaines d’outre-Rhin – notamment la résurgence d’activistes nazis décomplexés. Il signe en sus un bouleversant portrait de femme dans toutes les acceptions organiques du terme, offrant à Diane Kruger son premier réel grand rôle dans sa langue maternelle. Le fort signifiant politique de ce retour aux sources artistique – dûment distingué à Cannes par un Prix d'interprétation féminine – l

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"Tout nous sépare" : casting haut de gamme pour polar fade

ECRANS | de Thierry Klifa (Fr., 1h38) avec Catherine Deneuve, Diane Kruger, Nekfeu…

Vincent Raymond | Vendredi 3 novembre 2017

Tout, chez Thierry Klifa, trahit le désir de faire des "coups" : confronter la briscarde Catherine Deneuve à l’apprenti comédien Nekfeu (que l'on connaît comme rappeur) ; faire que Nicolas Duvauchelle la rudoie salement ; donner à Diane Kruger un rôle de camée estropiée et meurtrière… Oh, il reconnaît bien volontiers avoir bâti en partie son scénario autour de l’image de la Reine Catherine empoignant un fusil de chasse à la manière de Clint Eastwood pour défendre son territoire, mais cette fugace séquence n’est pas de nature à bouleverser ni le cours du récit, ni l’Histoire du cinéma. Tout au long du film, la comédienne reste en effet fidèle à ce qu’elle a toujours incarné et représenté : une bourgeoise (ici cheffe d’entreprise) à la paupière distante et la diction précieuse, fumant du bout de ses ongles peints en rouge des cigarettes slim. La dimension tragique de ce polar pâtit en sus d’une séquence de meurtre terriblement maladroite, puisque l’emballement des personnages menant au geste fatal sonne faux. Si l’on a du mal à croire à la réalité de l’acte, la suite du drame n

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Avec "À Jamais", Benoît Jacquot s'essaie au film de fantôme

ECRANS | de Benoît Jacquot (Fr.-Port., 1h30) avec Mathieu Amalric, Julia Roy, Jeanne Balibar…

Vincent Raymond | Mardi 6 décembre 2016

Avec

Un réalisateur meurt dans un accident alors qu’il travaille à un nouveau projet. Sa nouvelle compagne et actrice investit alors son absence, au point de ressentir comme une étrange résurgence de sa présence… Inspiré par sa nouvelle muse Julia Roy, l’infatigable Benoît Jacquot poursuit une œuvre habitée par le trouble en s’essayant au film de fantôme. Poursuivre, c’est d’ailleurs le principe de ce thriller "métapsychologique" adoptant un chemin labyrinthique, dupliquant réalité et souvenirs transformés ; faisant la part belle à l’onirisme et aux contours flous de l’état modifié de conscience. Les séquences s’enchaînent dans une splendide disjonction, comme une cascade de songes en mouvement. Sommes-nous dans le dédale d’un deuil impossible dégénérant en pathologie, ou bien assiste-t-on au contraire à son accomplissement – certes particulier ? L’ambiance que dispense Jacquot rappelle celle du mal-aimé Femme Fatale (2002) de De Palma ou de Alice ou la dernière fugue (1976), dont son réalisateur Chabrol disait qu’il était "hélicoïdal" ; des films envoûtants dans lesquels il faut savoir s’abandonner et oublier les repères logique

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"À jamais" : Benoît Jacquot sera samedi au Club

ECRANS | Avec François Ozon, Benoît Jacquot figure parmi les plus prolifiques cinéastes français. Jamais à court d’une idée ni d’une expérimentation, son cinéma doit beaucoup à (...)

Vincent Raymond | Mardi 29 novembre 2016

Avec François Ozon, Benoît Jacquot figure parmi les plus prolifiques cinéastes français. Jamais à court d’une idée ni d’une expérimentation, son cinéma doit beaucoup à ses muses. La dernière en date, après Judith Godrèche, Isabelle Huppert ou Isild Le Besco, se nomme Julia Roy. Elle est ainsi coscénariste et interprète de son nouveau film À jamais, un thriller "métapsychologique" inspiré de Don DeLillo, qu’il viendra présenter en avant-première grenobloise samedi 3 décembre à 20h15.

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"Juste la fin du monde" : Dolan au début d’un nouveau cycle ?

ECRANS | Ébauche de renouveau pour Xavier Dolan qui adapte ici une pièce du dramaturge français Jean-Luc Lagarce, où un homme vient annoncer son trépas prochain à sa famille dysfonctionnelle qu’il a fuie depuis une décennie. Du maniérisme en sourdine et une découverte : Marion Cotillard, en comédienne.

Vincent Raymond | Lundi 19 septembre 2016

Les liens de parenté recuits dans leur rancœur d’un côté ; de l’autre le fils prodigue… C’est une bien belle collection de menteurs et de névrosés qui défile. De lâches, aussi. Ensemble ou séparément, ils ne parviennent pas à extérioriser ni leur amour, ni leur haine. Dans la présence des corps, c’est l’absence des mots qui les foudroie. La pièce de Lagarde de 1990 dont Dolan s’est emparée est un de ces psychodrames familiaux à la Festen, où jamais cependant les traumas originels n’arrivent à s’exprimer, ni les abcès à se vider. Personne n’a le luxe de respirer dans cette succession de tête-à-tête : à la canicule s’ajoute l’oppression de gros plans implacables entravant jusqu’au mouvement de la pensée. Comment peut-on être aussi seul en coexistant à plusieurs, aussi éloignés en ayant tant en commun ? Cotillard, épure et pure Avouons que l’on redoutait la surenchère de têtes d’affiche (Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Léa Seydoux, Vincent Cassel) ; on la craignait comme un artifice obscène,

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Journal d’une femme de chambre

ECRANS | Même si elle traduit un certain regain de forme de la part de Benoît Jacquot, cette nouvelle version du roman d’Octave Mirbeau a du mal à tenir ses promesses initiales, à l’inverse d’une Léa Seydoux épatante de bout en bout. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 31 mars 2015

Journal d’une femme de chambre

Après Jean Renoir et Luis Buñuel, Benoît Jacquot tente donc une nouvelle adaptation du livre d’Octave Mirbeau avec Léa Seydoux dans le rôle de Célestine, bonne à tout faire envoyée de Paris vers la Province pour servir les bourgeois Lanlaire. Co-écrit avec la jeune Hélène Zimmer — réalisatrice d’un premier long, À 14 ans, sorti le mois dernier en salles — ce Journal d’une femme de chambre a l’ambition de revenir au roman initial en en sélectionnant les épisodes plutôt qu’en l’actualisant. Pendant trente minutes, le film s’inscrit dans la droite ligne des Adieux à la Reine : la caméra et les comédiens prennent de vitesse la reconstitution historique, tandis que Jacquot, au diapason de son héroïne, pointe avec sarcasme les rapports de pouvoir et ce qui va avec — abus de pouvoir et droit de cuissage. C’est ce qui séduit le plus dans cette ouverture, sans doute ce que Jacquot a filmé de plus brillant depuis des lustres : comment, en replongeant dans la France du début du XXe siècle, il offre un commentaire très pertinent sur la

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3 Cœurs

ECRANS | De Benoît Jacquot (Fr, 1h46) avec Benoît Poelvoorde, Chiara Mastroianni, Charlotte Gainsbourg, Catherine Deneuve…

Christophe Chabert | Mardi 16 septembre 2014

3 Cœurs

Benoît Jacquot ne se prive pas pour définir 3 Cœurs comme un « thriller sentimental » ; et il ne lésine pas sur les moyens pour le faire comprendre au spectateur dans l’introduction, où, en plus des notes sombres qui parsèment la musique mélodramatique de Bruno Coulais, circule un climat fantomatique pour narrer le coup de foudre entre un type qui vient de rater son train (Pœlvoorde) et une fille qui erre dans les rues (Gainsbourg). Ils se donnent rendez-vous à Paris, mais en chemin pour le rendez-vous, il est foudroyé par une attaque cardiaque. Cette entame étrange, abstraite, à la lisière du fantastique, est en effet ce que Jacquot réussit le mieux, le moment où sa mise en scène dégage une réelle inquiétude. En revanche, tandis que l’histoire se resserre autour d’un nœud sentimental – confectionné grâce à un sacré coup de force scénaristique – où Poelvoorde tombe amoureux de la sœur de Gainsbourg (Chiara Mastroianni) ignorant les liens qui les unissent, le suspense est comme grippé par l’approche psychologique et réaliste du cinéaste. Il faut dire que lorsque Jacquot tente de ramener de la quotidienneté dans le récit (que ce soit les séquences à la di

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La Vie en bleu

ECRANS | Pendant solaire de son précédent "Vénus Noire", "La Vie d’Adèle" est pour Abdellatif Kechiche l’opportunité de faire se rencontrer son sens du naturalisme avec un matériau romanesque qui emmène son cinéma vers de nouveaux horizons poétiques. Ce torrent émotionnel n’a pas volé sa Palme d’or. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 3 octobre 2013

La Vie en bleu

Ce serait l’histoire d’une fille de maintenant qui s’appellerait Adèle, qui irait au lycée, qui aimerait la littérature, qui vivrait chez des parents modestes, qui perdrait sa virginité avec un garçon de son âge, puis qui rencontrerait une autre fille plus âgée et plus cultivée qui s’appellerait Emma, avec qui elle vivrait une passion au long cours. Ce serait donc un film très français, un territoire que l’on connaît par cœur : celui du récit d’apprentissage et des émois sentimentaux. Mais La Vie d’Adèle, tout en suivant pas à pas ce programme, le déborde sans cesse et nous fait redécouvrir un genre comme si jamais on ne s’y était aventuré auparavant. Par quelle magie Abdellatif Kechiche y parvient-il ? D’abord grâce à une vertu qui, depuis trois films, est devenue cardinale dans son cinéma : la patience. Patience nécessaire pour voir surgir une vérité à l’écran, faire oublier que l’on regarde de la fiction et se sentir de plain-pied avec des personnages qui n’en sont plus à nos yeux. Cassavetes, Pialat, Stévenin y sont parvenus avant lui, mais Kechiche semble vouloir les dépasser en cherchant des espaces figuratifs que ceux-là n’ont pas osés – par pudeur ou par

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Grand central

ECRANS | Après "Belle épine", Rebecca Zlotowski affirme son désir de greffer le romanesque à la française sur des territoires encore inexplorés, comme ici un triangle amoureux dans le milieu des travailleurs du nucléaire. Encore imparfait, mais souvent passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Grand central

Gary (Tahar Rahim, excellent comme jamais depuis Un prophète) est en quête de stabilité professionnelle après des années de jobs plus ou moins louches. Il atterrit dans la Drôme et intègre assez vite une équipe d’ouvriers travaillant au cœur des centrales nucléaires. La communauté, masculine, virile et solidaire, obéit à des règles draconiennes qui visent à éviter la contamination par la « dose » radioactive. La contagion, pour Gary, sera d’abord amoureuse : il croise un soir la femme d’un de ses collègues, Toni (prénom renoirien qui fait écho au cadre, curieusement bucolique, dans lequel vivent ces prolos du nucléaire, des mobile homes en bord de fleuve) et une passion physique va naître presque instantanément entre eux. C’est tout le projet de Rebecca Zlotowski : comme les courses de motos clandestines de Belle épine accompagnaient la quête existentielle de Léa Seydoux, le nucléaire est ici la toile de fond qui permet de renouveler un classique triangle amoureux, même si le scénario s’emploie à intriquer jusqu’à la folie les deux éléments, p

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Un plan parfait

ECRANS | De Pascal Chaumeil (Fr, 1h45) avec Diane Kruger, Dany Boon…

Christophe Chabert | Mercredi 24 octobre 2012

Un plan parfait

Le navet français de cette rentrée, ce n’est ni Les Seigneurs, ni Astérix, ni Stars 80, tous échappant peu ou prou à l’infamie, mais bien ce calamiteux Plan parfait. C’est une surprise car Pascal Chaumeil avait su, avec son très bon Arnacœur, revitaliser un genre (la comédie française) en lui insufflant charme et légèreté, et en misant sur un impeccable double duo d’acteurs (Paradis / Duris et Damiens / Ferrier). Un plan parfait tente de refaire le coup mais le casting est sa faiblesse la plus criante : le tandem Kruger / Boon n’est jamais crédible, elle peu à l’aise avec des gags il est vrai éculés, lui jamais émouvant dans la partie romantique. Quant aux deux seconds rôles comiques, ils ont été confiés à des comédiens dont la médiocrité et la vulgarité posen

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L’Enfant d’en haut

ECRANS | Sur la piste des frères Dardenne, Ursula Meier invente un récit où un gamin choisit de résoudre à sa manière, radicale, la fracture sociale. La fiction est pertinente, même si elle est rattrapée par un excès de scénario et quelques scories esthétiques. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 13 avril 2012

L’Enfant d’en haut

Action, action, action… La manière dont Ursula Meier filme son jeune héros Simon (Kacey Mottet-Klein, qu’elle retrouve trois ans après Home) commettant ses forfaits au début de L’Enfant d’en haut rappelle immédiatement le cinéma des frères Dardenne. La caméra colle aux basques de l’enfant, le montage enlève tout ce qui pourrait relever du temps mort ne conservant que ses gestes, méticuleux, pour arriver à ses fins : dérober dans une station de sport d’hiver les biens des nantis en vacances pour ensuite les rapporter «en bas», dans le HLM où il vit avec sa sœur (Léa Seydoux, débarrassée de tout apparat glamour, assez épatante), et organiser une lucrative économie parallèle. Meier ne juge pas Simon : laissé à l’abandon (pas de parents, une sœur qui vivote entre des petits boulots, un mec avec qui elle s’engueule régulièrement et des soirées d’alcool triste), cet enfant sauvage engagé dans une mécanique de débrouille et de survie est même une vraie source de fascination pour la cinéaste. Chef de famille malgré lui, ayant compris les règles du jeu social et refusant de s’y soumettre, Si

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Au fond des bois

ECRANS | De Benoît Jacquot (Fr, 1h42) avec Isild Le Besco, Nahuel Perez Biscayart…

François Cau | Lundi 11 octobre 2010

Au fond des bois

Dans la campagne du XIXe siècle, un homme sauvage, un peu magicien et un peu manipulateur, parlant un sabir mélangeant latin, patois et vieux Français, enlève une jeune fille de bonne famille, et la possède dans tous les sens du terme. Sous le charme ou sous les charmes ? Consentante et désirante ou victime et abusée ? Au fond des bois fait de ce matériau le prétexte à un récit qui crée l’ambiguïté par son passage constant du réalisme au fantastique, servi par l’interprétation hallucinée d’une Isild Le Besco aux accents «adjaniesques». Le film ne manque pas de moments forts, mais Benoît Jacquot, lui, manque de tranchant dans sa mise en scène pour véritablement convaincre. On ne peut s’empêcher, tout au long d’Au fond des bois, de penser au film fiévreux que Zulawski aurait fait avec un sujet pareil… Jacquot lui, fait d’une matière brûlante un film plutôt tiède (mais quand même au-dessus de ses œuvres récentes). CC

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