Le Fils de l'autre

ECRANS | De Lorraine Levy (Fr, 1h45) avec Emmanuelle Devos, Pascal Elbé, Jules Sitruk…

François Cau | Vendredi 30 mars 2012

Casse-gueule au possible, le sujet du Fils de l'autre ressemble à une version sérieuse de La Vie est un long fleuve tranquille transposé dans le contexte israélo-palestinien. Soient deux couples, l'un juif, l'autre arabe, dont les enfants ont été échangés par inadvertance à la maternité et qui, dix-sept ans plus tard, découvrent la méprise. Peut-être consciente qu'elle marche sur des œufs, Lorraine Levy (sœur de Marc et réalisatrice de deux films plutôt oubliables jusqu'ici) s'applique à se sortir par le haut des embûches de son script. Le questionnement identitaire des deux ados, notamment, est finement traité, l'enfant de Gaza ayant déjà une longueur d'avance sur son «frère» de Tel-Aviv, maturité acquise dans l'adversité et lui offrant un recul salutaire face à la situation. À l'arrivée, cette identité apparaît avant tout comme une construction culturelle, et non une question de sang ou de sol, donc aisément déplaçable. Levy choisit clairement d'aller vers l'optimisme, ce qui lui évite, à la différence du récent Une bouteille à la mer, de tomber dans des raccourcis gênants où il faut savoir quel camp frappe en premier. Rien de tout cela dans Le Fils de l'autre qui, sans être bouleversant cinématographiquement, a au moins le mérite de l'intégrité. Christophe Chabert

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"Les Parfums" : Et néanmoins patronne…

Cinéma | De Grégory Magne (Fr., 1h40) avec Emmanuelle Devos, Grégory Montel, Gustave Kervern…

Vincent Raymond | Mardi 23 juin 2020

En galère de boulot, Guillaume devient le chauffeur d’Anna Walberg, "nez" indépendante dans l’univers de la parfumerie et femme si exigeante qu’elle a épuisé tous ses prédécesseurs. Mais Guillaume va s’accrocher en lui tenant tête. Une manière de leur rendre service à tous les deux… Devenu un visage familier grâce à la série 10%, Grégory Montel avait éclos en 2012 aux côtés du regretté Michel Delpech dans le très beau L’Air de rien, première réalisation de Stéphane Viard et… Grégory Magne. Après l’ouïe, celui-ci s’intéresse donc à l’odorat mais conserve peu ou prou un schéma narratif similaire puisque son héros ordinaire-mais-sincère parvient à nouveau à redonner du lustre à une vieille gloire recluse prisonnière de son passé et/ou ses névroses, tout en s’affirmant lui-même ; la différence majeure réside dans le fait qu’une relation fatalement plus sentimentale que filiale se noue ici entre les protagonistes. Loin d’être une bluette à l’anglaise où les deux tourtereaux roucoulent après avoir fait chien et chat pendant l’essentie

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"Rois & Reine" : le roi Desplechin

ECRANS | En partie tourné à Grenoble, ce film culte du fameux réalisateur français sera repris jeudi 20 juin au Méliès. Immanquable.

Vincent Raymond | Mardi 18 juin 2019

Faut-il y voir une relation de cause à effet ? Arnaud Desplechin a rencontré son plus grand succès public à ce jour avec un film tourné partiellement à Grenoble, Rois & Reine (2004). Lançant la seconde partie de sa carrière, ce long-métrage est le premier d’une série de cinq fictions où Mathieu Amalric va incarner le premier rôle, le "corps social" du cinéaste, et bien souvent un double fantasmé prénommé Ismaël. Dépressif et interné au début de cet opus, cet Ismaël dépenaillé va peu à peu se libérer de ses fantômes (déjà !) et retrouver l’équilibre en servant de repère (mais pas de père) de substitution à un enfant. Cet enfant, figure centrale et pourtant discrète de l’histoire, est celui de l’autre personnage principal, Nora (Emmanuelle Devos), âme et femme forte, devant assumer plusieurs deuils successifs… Desplechin tisse ici une fibre des plus bergmaniennes avec ce drame cruel hérissé de burlesque. Et s’il reprend quelques procédés dont il est coutumiers (comme les lettres lues face caméra), il se montre de plus en plus tenté par des approches stylistiques plus aventureuses (

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"Amin" : Philippe Faucon et les (magnifiques) invisibles

ECRANS | Chronique de l’existence d’un travailleur sénégalais entre sa famille restée au pays et son parcours en France, "Amin" marque le retour d’un Philippe Faucon comme "dardennisé" après le triomphe de "Fatima" (César du meilleur film en 2016) dans une tranche de vie élargie à l’entourage de son personnage-titre. De l’humanisme à revendre.

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Ouvrier du bâtiment en France, Amin rentre rarement au Sénégal pour voir sa famille. Vivant en foyer, son horizon se limite à ses voisins, partageant le même quotidien. Lors d’un chantier chez un particulier, Amin est entrepris par Gabrielle, la propriétaire des lieux. Une liaison commence... Samia, Fatima et maintenant Amin. Les titres de Philippe Faucon annoncent en toute transparence leur ambition programmatique : raconter des histoires à hauteur humaine. Ce qui peut sembler infime s’avère a contrario d’une insondable richesse, puisque ses films dévoilent des personnages-mondes en marge des récits communs, dont les existences sont autant dignes d’être contées que celles, au hasard, de profs neurasthéniques du XVe arrondissement parisien. De fait, Amin mène plusieurs vies simultanées, entre le monde "d’ici" (celui de l’expatriation par nécessité où il s’acquitte dans une discrétion prudente de ses tâches) et le "là-bas", où ses salaires lui permettent d’être considéré comme un bienfaiteu

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"Numéro Une" : Madame est asservie

ECRANS | Jusqu’où doit aller une femme pour conquérir un fauteuil de PDG ? Forcément plus loin que les hommes, puisqu’elle doit contourner les chausse-trapes que ceux-ci lui tendent. Illustration d’un combat tristement ordinaire par une Tonie Marshall au top.

Vincent Raymond | Mardi 10 octobre 2017

Cadre supérieure chez un géant de l’énergie, Emmanuelle Blachey (Emmanuelle Devos) est approchée par un cercle de femmes d’influence pour briguer la tête d’une grande entreprise – ce qui ferait d’elle la première PDG d’un fleuron du CAC 40. Mais le roué Jean Beaumel (Richard Berry) lui oppose son candidat et ses coups fourrés… Si elle conteste avec justesse l’insupportable car très réductrice appellation "film de femme" (dans la mesure où celle-ci perpétue une catégorisation genrée ostracisante des œuvres au lieu de permettre leur plus grande diffusion), la réalisatrice Tonie Marshall signe ici un portrait bien (res)senti de notre société, dont une femme en particulier est l’héroïne et le propos imprégné d’une conscience féministe affirmée. Peu importe qu’un ou une cinéaste ait été à son origine (« je m’en fous de savoir si un film été fait par une femme ou un homme » nous a d’ailleurs expliqué Marshall une interview) : l’important est que ledit film existe. Enquête de pouvoir Comme toute œuvre-dossier ou à thèse, Numéro Une ne fait pas l’économie d’un certain didactisme : le fi

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Tonie Marshall : « Avec une réelle mixité, les répercussions sur la société seraient énormes »

ECRANS | Dans "Vénus beauté (institut)", elle avait exploré un territoire exclusivement féminin. Pour "Numéro Une", Tonie Marshall part à l’assaut d’un bastion masculin : le monde du patronat, qui aurait grand besoin de mixité, voire de parité…

Vincent Raymond | Mardi 10 octobre 2017

Tonie Marshall : « Avec une réelle mixité, les répercussions sur la société seraient énormes »

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la (non-)place des femmes dans les hautes sphères du pouvoir ? Tonie Marshall​ : J’avais pensé en 2009 faire une série autour d’un club féministe, avec huit personnages principaux très différents. Chaque épisode aurait été autour d’un dîner avec un invité et aurait interrogé la politique, l’industrie, les médias, pour voir un peu où ça bloquait du côté des femmes. J’allais vraiment dans la fiction parce que ce n’est pas quelque chose dans lequel j’ai infusé. Mais je n’ai trouvé aucune chaîne que ça intéressait – on m’a même dit que c’était pour une audience de niche ! Mais vous n'avez pas abandonné... J’arrive à un certain moment de ma vie où non seulement ça bloque, mais l’ambiance de l’époque est un peu plus régressive. Moi qui suis d’une génération sans doute heureuse, qui ai connu la contraception, une forme de liberté, je vois cette atmosphère bizarre avec de la morale, de l’identité, de la religion qui n’est pas favorable aux femmes. De mes huit personnages, j’ai décidé de n’en faire qu’un et de le situer dans l’industrie. Parce qu’en généra

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Je compte sur vous

ECRANS | De Pascal Elbé (Fr, 1h38) avec Vincent Elbaz, Julie Gayet, Zabou Breitman…

Vincent Raymond | Mardi 22 décembre 2015

Je compte sur vous

Pourquoi les artistes, et tout particulièrement les comédiens, éprouvent-ils une telle attirance pour les escrocs ? Sans doute parce qu’ils reconnaissent en eux des doubles inversés, des alter ego tombés du mauvais côté de la loi ou de la morale, puisqu’ils usent de leurs talents à des fins exclusivement crapuleuses. Pascal Elbé ne fait pas exception, fasciné qu’il a été par la "carrière" de Gilbert Chikli, inventeur d’une méthode d’extorsion douce reposant sur la séduction vocale. En jouant de son autorité et de son charisme au téléphone, mais également en décryptant le profil psychologique de ses victimes (et leurs éventuelles fragilités), le détrousseur les convainc qu’il est habilité à exiger d’eux un transfert de fonds. Après enquête, Elbé a rencontré Chikli ; il s’est inspiré de ce mythomane toxique pour composer son scénario… avant de bien vite s’en éloigner. Osera-t-on dire qu’il signe un polar "honnête", à défaut d’être flamboyant ? "Son" Gilbert a trop de circonstances atténuantes : l’origine de sa malhonnêteté est imputée à sa mère, elle-même indélicate ; il est inconséquent, joueur et quelque part victime de malfrats plus puissants. Et puis, il m

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On a failli être amies

ECRANS | D’Anne Le Ny (Fr, 1h31) avec Karin Viard, Emmanuelle Devos, Roschdy Zem…

Christophe Chabert | Mardi 24 juin 2014

On a failli être amies

Au départ d’On a failli être amies, il y a un beau sujet : comment deux femmes en viennent à échanger leurs rôles, l’une par ennui de sa vie conjugale, l’autre par envie d’une aventure sentimentale. Au lieu de se jouer sur le terrain du vaudeville, cela se fait par le biais du travail : la conseillère Pôle emploi tente de recaser professionnellement sa rivale pour lui piquer son patron de mari. Curieusement, Anne Le Ny ne choisit pas de creuser ce regard profondément inquiet sur une époque où la compétition libérale se répercute même dans les rapports amoureux ; elle préfère broder une comédie vieillotte et télévisuelle aux dialogues impossibles et à la musique régulièrement à côté de la plaque, où tout sonne faux et où le boulevard reprend sans cesse le dessus sur l’observation sociale. Ce mixe de calibrage et de décisions hasardeuses fait un dommage collatéral : les deux actrices, qu’on a rarement vues autant à la peine. Il faut dire aussi que Karin Viard et Emmanuelle Devos trustent tellement les écrans depuis un an (et même six mois pour Viard) qu’on a l’impression de ne plus voir que leurs tics de jeu et pas les personnages qu’elles défendent.

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24 jours

ECRANS | D’Alexandre Arcady (Fr, 1h50) avec Zabou Breitman, Jacques Gamblin, Pascal Elbé…

Christophe Chabert | Mardi 29 avril 2014

24 jours

« La vérité sur l’affaire Ilan Halimi » dit le sous-titre façon Faites entrer l’accusé de 24 jours. Arcady choisit d’entrée son point de vue, celui de la famille Halimi et surtout de la mère, qui devine ce que la police se refuse de voir : l’enlèvement n’est pas seulement crapuleux, mais aussi motivé par un antisémitisme aussi stupide que dangereux. OK. À partir de là, et même si Arcady voudrait nous le faire oublier (« la vérité » du sous-titre), 24 jours est avant tout du cinéma, et sur ce critère-là, il est simplement calamiteux. D’abord, Arcady trahit son point de vue initial et va filmer le gang des barbares, réduits à des jeunes de banlieue wesh wesh et à un Youssouf Fofana représenté comme le plus caricatural des bad guys de série B – sa première apparition de face, au ralenti avec musique menaçante, est à hurler de rire. Clichés regrettables dans un film qui prétend justement dénoncer ceux qui les véhiculent… Les flics ne sont pas mieux lotis : s’exprimant avec des dialogues à la Julie Lescaut, ils sont des ectoplasmes que le cinéaste ridiculise sans vergogne – et ses acteurs avec, le pauvre Jacques Ga

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Arrête ou je continue

ECRANS | De Sophie Fillières (Fr, 1h42) avec Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric…

Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

Arrête ou je continue

Un chat, un chat hérissait déjà le poil ; Arrête ou je continue donne sérieusement envie d’en finir avec le cinéma de Sophie Fillières, désormais pris au piège de son autarcie, comme coupé de la réalité – du monde comme du cinéma d’aujourd’hui. Pour raconter la peur du temps qui passe chez une quadragénaire qui voit ses enfants grandir, son corps lui échapper et l’amour pour son mari s’éroder, elle en passe par des situations où seule l’intention de la scène compte, jamais sa mise en forme à l’écran. Dialogues signifiants et surécrits (à côté, ceux des Larrieu paraissent naturalistes), direction artistique proche de zéro (murs blancs, accessoires choisis au supermarché du coin), figurants livrés à eux-mêmes (la scène de la fête atteint des sommets en la matière) et absence hallucinante de rythme : tout concourt à une grande caricature d’auteurisme à la française, à la fois arrogant et pauvre, où l’on ne voit ni les personnages, ni l’histoire, juste Fillières riant toute seule de ses piètres trouvailles – elle s’appelle Pomme, il s’appelle Pierr

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La Vie domestique

ECRANS | D’Isabelle Czajka (Fr, 1h33) avec Emmanuelle Devos, Julie Ferrier, Natacha Régnier…

Christophe Chabert | Mardi 24 septembre 2013

La Vie domestique

Version lénifiante et léthargique d’un épisode de Desperate housewives, La Vie domestique est une sorte de cauchemar qui prendrait l’allure d’une sieste tranquille dans le jardin. Claquemuré dans une banlieue bourgeoise parisienne, le film suit quatre femmes au bord de la crise de nerfs, réduites à un pesant statut d’épouses ou de mères. La plus lucide – Emmanuelle Devos – tente de s’affranchir de ce patriarcat en retrouvant un job et en dispensant des ateliers de littérature à des élèves en difficulté, mais elle finira elle aussi par rentrer résignée dans ses pénates. Les autres se traînent entre shopping, MacDo, dégustation de Nespresso et considérations sur la vie, soit le grand chelem du placement produit et de la scène à ne pas faire – on y ajouterait bien ce moment, ahurissant, où le mari de Devos vante les mérites d’Agnès Obel, avec bio Itunes en guise d’argumentaire. Où Isabelle Czajka veut-elle en venir avec ce regard sourdement ricanant sur des personnages confits dans l’aigreur ? Aucune critique sociale ne pointe à l’horizon sinon un vague drame en lointain arrière-plan, noyé dans les détails anodins et les travellings dans le parc avec petit

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Le Temps de l’aventure

ECRANS | Brève rencontre entre une comédienne de théâtre et un Anglais endeuillé, un 21 juin à Paris : un petit film charmant et très français de Jérôme Bonnell, sans fausse note mais sans élan non plus. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 avril 2013

Le Temps de l’aventure

Il y a toujours quelque chose de touchant à voir un cinéaste faire une déclaration d’amour à une actrice… C’est en tout cas une évidence qui saute aux yeux dès le début du Temps de l’aventure : Jérôme Bonnell a voulu offrir un beau cadeau à Emmanuelle Devos, dont on sait à quel point elle se plaint de la maigreur des personnages féminins dans le cinéma français, à travers Alix, comédienne de théâtre vivant depuis longtemps avec un homme que l’on ne verra jamais, et dont on imagine que leur relation est à un tournant – on ne dira pas lequel. Une séquence, d’ailleurs, est une merveilleuse mise en abyme de cette fascination. Alix va passer un casting pour un long métrage : seule face à la caméra vidéo d’un obscur assistant qui lui donne la réplique, elle a droit à deux prises, la première sur un ton de comédie, la deuxième beaucoup plus mélodramatique. Dans les deux, elle est parfaite et c’est évidemment tout le talent d’Emmanuelle Devos, son sens magistral de la rupture de jeu, qui éclate à l’écran. Paris vaut bien une aventure…

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Pourquoi tu pleures ?

ECRANS | De Katia Lewkowicz (Fr, 1h39) avec Benjamin Biolay, Emmanuelle Devos, Nicole Garcia…

François Cau | Mercredi 8 juin 2011

Pourquoi tu pleures ?

Avant qu’il ne s’enfonce dans une énième chronique des atermoiements amoureux, il y a une bonne idée dans Pourquoi tu pleures ? Raconter les dernières heures de célibat de son héros (Benjamin Biolay, autour de qui le film a manifestement été conçu) comme un labyrinthe kafkaïen dont nous serions, comme lui, les témoins passifs et incrédules. Une nuit d’ivresse, des Israëliens qu’on conduit dans un appartement surpeuplé et une absente, Anna, dont on ne sait ni où elle est, ni qui elle est. Bien sûr, Lewkowicz doit à un moment clarifier les choses, et le petit charme du film s’envole, laissant la place à une galerie de personnages colorés mais antipathiques digne du pire Klapisch. Les acteurs font alors ce qu’ils veulent, la caméra aussi, et le montage tente de mettre en ordre ce grand foutoir moyennement accueillant, qui fait appel au vécu du spectateur plutôt que de soigner pour lui ses effets (comiques, notamment) et sa direction artistique (décors tristes de quotidienneté, mixage incohérent). Beaucoup d’intentions, peu de réalisation : un travers très français. Christophe Chabert

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