Dark shadows

ECRANS | Tim Burton met un frein à la crise créative qu’il traversait depuis trois films avec cette comédie où il cherche à renouer avec la fantaisie noire de ses débuts, sans y parvenir totalement. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Jeudi 10 mai 2012

Dark shadows permet à Tim Burton de faire le point sur l'évolution de son cinéma ces dernières années. Il est frappant, à la vision du film, de voir qu'y cohabitent parfois au sein d'une même séquence, souvent d'un champ à son contrechamp, le cinéaste enclin au bricolage et à l'artisanat mais aussi son pendant récent, le réalisateur converti au numérique se contentant de griffer ses plans en illustrateur prodige. Plus encore, cette dualité se retrouve dans les deux thèmes abordés par le scénario : la figure du freak confronté au monde de la norme, et sa déclinaison contestable qui en fait le défenseur d'une petite entreprise familiale qui irait vendre au monde entier sa bizarrerie. On se souvient de l'épilogue craignos d'Alice au pays des merveilles, où Alice reprenait le flambeau paternel pour aller envahir le marché chinois…

C'est à peu près là que commence Dark shadows : Barnabas Collins (Johnny Depp, qui cabotine plus intelligemment que d'habitude) est, au XVIIIe siècle, le jeune héritier d'une fortune construite par ses parents, prolos de Liverpool devenus richissimes entrepreneurs dans un port de pêche du Maine, dont ils ont littéralement créé l'économie locale. Séduisant toutes les domestiques de son château, Barnabas commet un impair en fricotant avec une sorcière qui, déçue de ne pas être aimée en retour, lui jette un sort non sans avoir au préalable assassiné ses parents et poussé sa dulcinée au suicide. Transformé en vampire, enterré vivant, Collins sera réveillé deux cents ans plus tard, en 1972, prêt à reprendre les affaires là où il les a laissées.

Fondamentaux burtoniens

Cette introduction, racontée en voix-off par le héros, est poussive : Burton y multiplie les effets de signature visuels, lorgnant vers les peintures romantiques et torturées de Turner quand il s'agit de décrire en images les sentiments exaltés des personnages. Aucune chaleur, pourtant, ne se dégage de cette suite de plans outrageusement retouchés par la technologie numérique, comme si le cinéaste se contentait d'animer un story board. Pas d'incarnation non plus tant les comédiens n'ont que de brèves vignettes à défendre, simples pantins dans une chorégraphie réglée avec une glaciale minutie.

Dès que Dark shadows s'engage dans l'essentiel de son récit, les choses prennent pourtant corps. Notamment parce que Burton choisit d'abord de s'intéresser à un personnage énigmatique, Victoria, dont il nous suggère qu'elle porte un lourd passé, sans toutefois nous le révéler. Une fine mélancolie imprègne son arrivée au château, et sa découverte de ce qu'il reste de la famille Collins permet à Burton de retrouver un territoire qu'il affectionne : la peinture amusée d'une famille de cinglés vivant leurs névroses au grand jour sans pour autant renoncer aux règles élémentaires de la vie bourgeoise. Cela faisait un bail que l'on n'avait pas vu le cinéaste si libre dans le ton comme dans la forme : le premier repas rappelle l'arrivée des nouveaux occupants dans la maison de Beetlejuice, et l'ado révoltée jouée par Chloë Grace Moretz est la digne descendante de celle campée par Winona Ryder.

Cette galerie de portraits est la part la plus réussie de Dark shadows, et pas seulement parce que Burton semble soudain retrouver un peu de la subversion de ses œuvres de jeunesse. On y trouve aussi un goût de la fantaisie live qui figure une résistance au lissage numérique : le maquillage grossier de Barnabas, le plaisir des portes secrètes qui s'ouvrent par des mécanismes dissimulés, ou même la première apparition du petit David, simplement recouvert d'un drap pour jouer au fantôme. Quant à Helena Bonham Carter, compagne du cinéaste devenue sa muse presque masochiste, elle endosse le costume d'une psy alcoolique, aigrie et vieillissante, sans fard et sans pudeur comme si, après avoir subi toutes les métamorphoses — de la chimpanzé humanisée à la Reine cruelle, elle s'adonnait à ce qui fait l'essence de la comédie : une spectaculaire mise à nu teintée d'autodérision.

Un conte à l'intérieur d'un conte

Tout n'est pas de ce niveau, hélas ! dans Dark shadows. À commencer par le comique éculé qui consiste à confronter un personnage venu du passé aux métamorphoses de l'époque. C'est le côté Les Visiteurs du film, amusant quand il se limite à des clins-d'œil, laborieux lorsqu'il s'agit de construire une séquence entière sur le choc entre deux registres de langage, entre deux conceptions de l'amour, de la femme, des sentiments. Burton laisse toutefois cette roublardise dans les limites qu'elle mérite, et Dark shadows sait à point nommé remettre du premier degré quand la potacherie menace de l'emporter.

Il est troublant d'ailleurs de voir à quel point le cinéaste utilise toujours la même figure de style lorsqu'il s'agit de faire surgir l'émotion : une exploration d'un futur rêvé ou d'un passé indélébile comme un conte à l'intérieur du conte, permettant de libérer toute la maestria visuelle et narrative dont il est capable. La scène de confession de Victoria en est un parfait exemple, d'autant plus que le film, à cet instant, ne recule pas devant la représentation des contradictions d'une époque, les années 70, où les méthodes psychiatriques radicales voisinaient avec le flower power. Burton s'y offre un très plaisant glissement entre les souffrances du personnage et une chanson d'Alice Cooper qui en forme le contrepoint métaphorique.

Dans les temps d'arrêt du récit plus que dans son déroulement parfois mécanique — la renaissance du business Collins, la rivalité entre Barnabas et Angélique, formidable Eva Green au passage — dans son envie d'anarchie plutôt que dans sa forme souvent trop sage, Dark shadows laisse penser que Burton a peut-être d'autres desseins que l'exploitation commerciale de son petit barnum cinématographique. Ça tombe bien, car on commençait à en douter.

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"Greta" : l'affaire est dans le sac

ECRANS | de Neil Jordan (ÉU-Irl, 1h38) avec Isabelle Huppert, Chloë Grace Moretz, Maika Monroe…

Vincent Raymond | Lundi 10 juin 2019

Serveuse à New York, Frances trouve un soir dans le métro un élégant sac à main. Il appartient à Greta, une excentrique vieille Française qui conquiert vite la jeune fille. Frances découvre alors combien Greta peut se montrer intrusive et inquiétante. Mais n’est-ce pas déjà trop tard ? Depuis combien de temps n'avait-il pas été plaisant de voir Isabelle Huppert à l'écran ; c'est-à-dire appelée pour autre chose qu'un rôle lui donnant le prétexte d'être soit une victime à la passivité suspecte (pour ne pas dire consentante), soit une épave bourgeoise – les deux n'étant pas incompatibles ? Le réalisateur irlandais Neil Jordan a eu le nez creux en pensant à elle : d'ordinaire agaçantes, les minauderies de son jeu se révèlent ici franchement inquiétantes et servent à asseoir la dualité de son personnage de prédatrice : sous des dehors lisses et respectables, sans âge, Greta tient du vampire, auquel il ne faut jamais ouvrir sa porte si l'on veut s'en prémunir, mais qui ne vous lâchera pas si vous l'invitez chez vous. Jordan s'y connaît sur le sujet. Le terme a beau paraître galvaudé, on peut parler en l'occurrence de suspense hitch

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"Come as you are" : la mauvaise éducation

ECRANS | de Desiree Akhavan (ÉU, 1h31) avec Chloë Grace Moretz, Sasha Lane, John Gallagher Jr.…

Vincent Raymond | Mercredi 4 juillet 2018

1993. Surprise en plein ébat avec une camarade, la jeune Cameron est envoyée par sa tante dans un camp religieux de "réhabilitation" pour les adolescents "déviants" placé sous la férule des frère-sœur Marsh. Au sein du groupe, Cameron tente de préserver son intime personnalité… Ah, cette vieille obsession puritano-normative de guérir l’homosexualité par la réclusion et la prière... Dans l’idée (et l’efficacité), cela rejoint l’antique sacrifice des vierges pour s’assurer de bonnes récoltes ; le fait de croire que l’on peut infléchir des événements sur lesquels l’on n’a aucune prise en sadisant ses semblables au nom de l’intérêt général. La prétendue maison de rééducation religieuse des Marsh est à la fois un lieu de retrait du monde pour des familles honteuses de l’orientation de leur enfant ("cachons ce gay que nous ne saurions voir") et un centre de torture psychologique. Paradoxalement, le confinement des ados et les chambrées non mixtes tendent à annuler le lavage de cerveau hétéro opéré pendant la journée. La réalisatrice irano-américaine Desiree Akhavan épouse avec beaucoup de justesse et de sensibilité ce sujet. Elle montre comment Cam

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"Le Crime de l'Orient-Express" : crème de Poirot à la neige

ECRANS | L'acteur et réalisateur Kenneth Branagh propose une version dynamisée du classique d’Agatha Christie. Critique.

Vincent Raymond | Lundi 11 décembre 2017

Kenneth Branagh n’a jamais manqué de panache. Las, le Britannique a eu l’exquise malchance de partager avec ses trop illustres devanciers Orson Welles et Laurence Olivier un goût structurant pour Shakespeare. De l’avoir défendu avec ferveur sur les planches et de s’être jeté dans plusieurs de ces adaptations ambitieuses qui, à moins d’un engouement aussi inespéré que soudain pour le théâtre élisabéthain, attisent la méfiance des studios comme du grand public. Toutefois, parce qu’il est à l’instar d’Orson et Lawrence un comédien éclectique prenant du plaisir à (tout) jouer, le cinéaste n’a jamais été mis au ban du métier. Il s’est même refait du crédit auprès des financeurs en signant du blockbuster pour Paramount et Disney. Envisageait-il déjà de redonner jeunesse et visage neufs au héros iconique d’Agatha Christie ? Le revoici en position de force à sa place favorite : des deux côtés de la caméra, en route pour une potentielle franchise. Son Poirot embarque ici in extremis à bord du train de luxe pour un trajet agité : son wagon va se trouver immobilisé et il aura à résoudre le meurtre d’un antipathique passager, que tous les autres voyageurs

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"Miss Peregrine et les enfants particuliers" : abracadabra, Tim Burton est ressuscité !

ECRANS | Semblable à une histoire de X-men (où le Pr. Xavier serait chevelue et campée par Eva Green), ce conte fantastique permet à Tim Burton d’animer des mutants et des squelettes, de manipuler à sa guise son vieil ennemi le temps et, surtout, de signer enfin un bon film.

Vincent Raymond | Lundi 3 octobre 2016

Dépositaire des histoires de son grand-père qui vient d’être assassiné et énucléé par un monstre, un ado part à la recherche d’une boucle temporelle où vit depuis le 3 septembre 1943 Miss Peregrine et son orphelinat pour enfants doués de pouvoirs surnaturels. Son but ? Vraisemblablement les protéger, venger son aïeul et plus si affinités… Comme un enfant pour grandir doit se résoudre à abandonner ses antiques doudous chéris, fallait-il que Tim Burton se défasse de tous ses collaborateurs de longue date pour arrêter de tourner en rond – ou en vain ? Au rebut, Johnny "mono-expression figée" Depp, Helena "harpie transformiste" Bonham-Carter, Danny "boîte à musique" Elfman, pareils à des objets transitionnels le raccrochant à ses vieux pots éventés desquels il ne sortait plus que de vilaines soupes depuis des années. Il lui a sans doute fallu se faire violence pour aller chercher des talents compatibles avec son univers – certains, comme Eva Green, Terence Stamp ou Bruno Delbonnel, avaient déjà fait un round d’observation chez lui. Mais le résultat vaut le "sacrifice" : Miss Peregrine… est empli d’une vigueur nouvelle, tout en demeurant

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Big Eyes

ECRANS | De Tim Burton (ÉU, 1h47) avec Amy Adams, Christoph Waltz, Danny Huston…

Christophe Chabert | Mardi 17 mars 2015

Big Eyes

Il n’y a pas de scandale à dire que la carrière de Tim Burton a, depuis dix ans, pris du plomb dans l’aile. Entre serment d’allégeance à l’empire Disney (Alice au pays des merveilles) et déclinaison paresseuse de son propre style (Sweeney Todd, Dark Shadows), l’ex-trublion semblait rangé des voitures, VRP d’une signature graphique vidée de sa substance subversive. La surprise de Big Eyes, c’est qu’il marque une rupture nette avec ses films récents. Il y a certes, dans cette histoire certifiée Amérique des sixties, des pelouses verdoyantes devant des pavillons soigneusement alignés, des coupes de cheveux parfaitement laquées et des peintures bizarres d’enfants à gros yeux (celles que dessine Margaret Keane mais que son escroc de mari va s’approprier, et avec elles gloire, argent et carnet mondain), ce n’est toutefois qu’une surface de convention, dictée par l’authenticité du fait divers raconté plutôt que par une volonté auteurisante.

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Sils Maria

ECRANS | D’Olivier Assayas (Fr, 2h03) avec Juliette Binoche, Kristen Stewart…

Christophe Chabert | Mardi 19 août 2014

Sils Maria

La prétention qui suinte de la première à la dernière image de Sils Maria ne surprendra pas ceux qui, comme nous, ont pris en grippe le cinéma d’Olivier Assayas. Il y raconte, sans le moindre scrupule de crédibilité, comment une star entre deux âges (Juliette Binoche, qui pose tout du long en alter ego de Juliette Binoche) décide de reprendre la pièce qui l’a rendue célèbre et dont l’auteur s’est éteint, comme par hasard, au moment où elle allait lui rendre hommage en Suisse. Elle laisse le rôle de la jeune première à une nymphette hollywoodienne (Chloë Grace Moretz) et endosse celui de la femme mûre, ce qui déclenche chez elle un psychodrame dont le souffre-douleur sera son assistante (Kristen Stewart, la seule à surnager en adoptant un très respectable profil bas au milieu du désastre). « Tu l’as vu, mon Persona ? » (film de Bergman) nous susurre Assayas tout du long avec une finesse éléphantesque, des coquetteries stylistiques de grand auteur (le faux film muet, la musique classique) et une manière très désagréable de désigner ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas. Les blockbusters de super-héros ? Des merdes à regarder avec des lunettes 3D ridi

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Halloween vs Noël

ECRANS | D’un côté, il y a Jack, grand squelette qui règne sur le monde d’Halloween et ses monstres effrayants ; de l’autre, il y a la ville de Noël et son Santa (...)

Christophe Chabert | Vendredi 13 décembre 2013

Halloween vs Noël

D’un côté, il y a Jack, grand squelette qui règne sur le monde d’Halloween et ses monstres effrayants ; de l’autre, il y a la ville de Noël et son Santa Claus empâté. Mais voilà : Jack en a un peu ras la citrouille de faire peur, et aimerait bien aller faire un tour chez son voisin merveilleux. Unanimement applaudi grâce à Edward aux mains d’argent et au deuxième Batman, Tim Burton, ici producteur et auteur, retrouvait avec cet Étrange Noël de Monsieur Jack l’animation de ses débuts chez Disney, dont il s’était fait éjecter comme un malpropre pour cause d’imaginaire trop tordu. L’histoire du film peut d’ailleurs se lire comme un pied de nez à cette anecdote biographique : comment un grand gamin torturé, mal coiffé et à l’inspiration macabre et gothique tente d’infiltrer l’usine à rêves pour y apporter un peu de fraîcheur et de modernité. La revanche de la marge sur la norme, de l’excentricité baroque sur le conformisme lénifiant, voilà à quoi se résume le parcours de Jack, dont on tombe instantanément amoureux tant Burton et son réalisateur Henry Sellick – qui plus tard signera le très beau

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Lone Ranger

ECRANS | Curieux cocktail du duo Verbinski / Depp, entre hommage sincère et pastiche façon Pirates des caraïbes, qui tente de retrouver l’esprit des westerns de série en le mâtinant de réflexion politique sur l’origine de l’Amérique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 7 août 2013

Lone Ranger

Un gamin américain joufflu déguisé en cowboy fausse compagnie au cours d’une fête foraine à ses parents et va s’aventurer sous une tente qui célèbre l’histoire de l’Ouest américain. Dans cette attraction désuète à base de statues de cire façon musée Grévin, le gosse s’arrête devant la reproduction folklorique d’un campement avec un vieil Indien figé et fripé trônant en son centre. Soudain, ses yeux se mettent à bouger ; la statue était en fait un véritable indien, mais ce petit tour de passe-passe pose aussi le vrai propos politique de Lone Ranger. Ce n’est pas seulement ce qui reste d’une culture qui se retrouve dans cette scénographie tristement folklorique, mais aussi ses derniers descendants, contraints de rejouer muets et immobiles le rôle que les pionniers ont fini par leur donner, des sauvages pittoresques rétifs aux avancées de la civilisation capitaliste. De la part de Gore Verbinski et de Johnny Depp (qui, sous la couche de maquillage, incarne l’Indien Tonto), une telle ambition peut surprendre. C’est même un sacré pied de nez aux Pirates des Caraïbes, franchise née d’une attraction populaire des parcs Disney. Verbinski et Depp avaient déjà tâ

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Rhum express

ECRANS | De Bruce Robinson (ÉU, 2h) avec Johnny Depp, Amber Heard, Richard Jenkins…

François Cau | Jeudi 24 novembre 2011

Rhum express

On comprend que Johnny Depp ait eu envie de rendre hommage à son ami Hunter S. Thompson en portant à l’écran un manuscrit que Depp avait lui-même déniché au fond de ses archives. Mais pourquoi est-il allé chercher Bruce Robinson, le lieutenant Pinson d’Adèle H. et le réalisateur de deux films cultes tournés il y a plus de vingt ans ? Robinson n’est de toute évidence pas l’homme de la situation. Face à ces journalistes qui, dans les années 60 à Porto Rico, boivent beaucoup de rhum, testent quelques drogues et vivent des aventures guignolesques, il tente de conserver la plus grande impassibilité. L’effet est immédiat : c’est comme regarder des mecs bourrés dans une soirée alors que l’on n’a pas touché une goutte d’alcool ; plus pathétique que drôle. Dans Las Vegas parano, film loin d’être parfait mais vraiment pertinent, Gilliam nous faisait participer à l’ivresse par sa mise en scène. Ici, on a juste l’impression d’être de trop, et le cabotinage de Johnny Depp, la plastique d’Amber Heard ou la mâchoire serrée d’Aaron Eckhart ne changent rien à l’affaire. CC

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Rango

ECRANS | Un caméléon domestique doit affronter un Ouest sale, hostile et asséché, dans ce western animé boulimique qui peine à trouver sa voie, sauf quand son réalisateur Gore Verbinski le transforme en portrait assez juste de Johnny Depp. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 18 mars 2011

Rango

Après une introduction musicale offerte par une bande de chouettes mariachis, le rideau s’ouvre sur un caméléon en pleine représentation dans son aquarium, passant de la tragédie à la comédie avec comme partenaires les accessoires de son bocal. À la faveur d’un tête-à-queue sur la route des vacances, ce lézard domestique se retrouve perdu dans le désert. Il atterrit dans une ville peuplée de bestioles crasseuses prêtes à l’exode suite à une interminable sécheresse. L’étranger sans nom va être pris pour un héros par la population, et il n’aura qu’à piocher dans son répertoire d’acteur les codes pour surfer sur cette popularité inespérée. Ce dernier point est à prendre littéralement : Rango est un hommage aux westerns, de Ford à Peckinpah en passant par Leone et cette sublime relecture post-moderne qu’est Deadwood. Le film affiche d’ailleurs une cinéphilie débordant le cadre du genre : l’intrigue reprend celle de Chinatown, et une des nombreuses scènes d’action rejoue l’attaque d’hélicoptères au son des Walkyries wagnériennes d’Apocalypse now. L’acteur-caméléonRango ne s’en tient pas, hélas ! à la pure reprise amoureuse des codes du western, mais oscille sans arrêt entre

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Le Discours d’un Roi

ECRANS | De Tom Hooper (Ang-Austr-ÉU, 1h58) avec Colin Firth, Geoffrey Rush, Helena Bonham Carter…

François Cau | Mercredi 26 janvier 2011

Le Discours d’un Roi

La razzia effectuée par Le Discours d’un Roi sur les nominations aux Oscars n’a rien d’étonnant ; le film semble calibré pour séduire l’Académie, répondant au cahier des charges du cinéma historico-culturel. Il y a un sujet, véridique — l’accession, contrainte et forcée, au trône de Grande-Bretagne du Roi Georges VI et ses déboires oratoires liés à un bégayement intempestif ; des numéros d’acteurs au cabotinage gênant — on a vu Colin Firth meilleur qu’ici, même s’il en fait moins que Bonham Carter en précieuse ridicule. Et il y a une forme, emphatique et arty, un surfilmage constant fait de décadrages voyants et de courtes focales sur des décors sans profondeur, qui donne parfois l’impression de regarder autant les tapisseries que les acteurs. Le film hurle si fort sa subtilité qu’il en devient lourd, notamment dans des dialogues qui ne ratent jamais l’occasion de récapituler avec des grandes sentences théâtrales le propos et les états d’âme des personnages. Les séquences de rééducation sont censées fournir un contrepoint comique à cette grandiloquence ; mais voir le futur Roi éructer tel un malade de la Tourette des «fuck» et des «shit» est amusant une fois, pas dix. On regrett

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Alice au pays des merveilles

ECRANS | De Tim Burton (ÉU, 1h49) avec Johnny Depp, Helena Bonham-Carter…

François Cau | Vendredi 19 mars 2010

Alice au pays des merveilles

Cette adaptation d’Alice au pays des merveilles n’en est pas vraiment une. Le récit de Lewis Carroll est réduit à un flashback de trois minutes en cours de film, et Tim Burton lui préfère l’Alice presque adulte de De l’autre côté du miroir. Mais c’est surtout le court poème Jabberwocky qui sert de matière principale à l’intrigue. Curieux tripatouillage scénaristique que le cinéaste confesse à haute voix à travers le personnage du chapelier incarné par Johnny Depp, qui s’obstine à faire d’Alice un garçon, comme s’il jouait dans un autre film. Avec un certain cynisme, Burton désigne ainsi ce qui l’intéresse ou pas dans cette lourde commande : la chenille opiomane plutôt que le lapin à gilet, l’univers de la reine rouge plutôt que celui de la reine blanche, les mésaventures de la bande déglinguée autour du chapelier plutôt que les aventures d’Alice… On a surtout l’impression que le cinéaste se contente de greffer son packaging habituel (sa signature graphique, ses acteurs, Danny Elfman…) sur un blockbuster boulimique et en trop bonne santé, un Narnia baroque, synthétique et en 3D — autant de partis pris qui corsètent la mise en scène plus qu’ils ne la libèrent. Assez laid et franch

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