La Part des anges

ECRANS | Décidément, la comédie n’est pas le fort de Ken Loach et son scénariste Paul Laverty : cette pochade à l’optimisme forcé sur les tribulations dans le monde du whisky d’une bande de petits délinquants écossais relève du bâclage paresseux et du téléfilm laborieux. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 25 juin 2012

On le disait déjà à l'époque de Looking for Éric, mais La Part des anges le confirme : Ken Loach semble oublier totalement le grand cinéaste qu'il est lorsqu'il décide de faire une pure comédie. Et si le film qui avait relancé sa carrière (Raining stones) reposait sur une certaine légèreté (du moins dans sa peinture de l'Angleterre prolo), c'est bien quand il aborde la face la plus noire et désespérée de son œuvre que Loach signe ses meilleurs opus (pour nous, Family life, Ladybird, Sweet sixteen et It's a free world). Ce qui frappe d'abord dans La Part des anges, c'est la sensation de caricature qui émane des protagonistes : des petits délinquants qui ont forcément bon fond et toujours leurs raisons d'avoir mal agi – ils sont un peu cons et n'ont pas d'instruction, la faute à vous savez qui. Cette absolution sans frais tue tout le dialectisme que Loach attache d'ordinaire à sa peinture des classes populaires. Ce premier écueil est révélateur de la suite : le cinéaste et son scénariste Paul Laverty ne sont pas là pour se compliquer la vie, et ce ne sont pas des ficelles avec lesquelles ils tricotent leur histoire, mais des câbles de poteaux.

Whisky pour gogos

Les deux sont pris en flag très tôt, quand ils racontent avec une facilité déconcertante la conversion de Robbie, leur héros, au whisky. En cinq courtes séquences et quatre ellipses, il goûte son premier verre et fait la grimace, se retrouve à visiter, l'œil curieux, une distillerie, lit trois livres sur la question, fait une dégustation avec ses potes – l'occasion d'un gag très gras plutôt indigne de Loach – et trouve (presque) un grand cru lors d'un blind test. La sauce froide sociale qui entoure cet apprentissage est toute aussi négligente : le beau-père qui refuse que sa fille épouse un gamin violent n'est qu'une convention de récit, jamais vraiment justifiée par le script. Quant au climax du dernier acte, il restera dans les annales du manque d'imagination (on se cache derrière un tonneau, et voilà). La platitude de la mise en scène renforce ce sentiment d'assister à un téléfilm vite torché, ce qui en dit long sur le regard que les deux auteurs portent sur la comédie : un genre pas sérieux qui ne nécessite donc pas de faire les choses sérieusement.

La Part des anges
De Ken Loach (Fr-Ang, 1h41) avec Paul Brannigan, John Henshaw…

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"Sorry We Missed You" : on achève bien les prolétaires ubérisés

ECRANS | Un intérimaire se lance dans l’entrepreneuriat franchisé avec l’espoir de s’en sortir… précipitant ainsi sa chute et celle de sa famille. Par cette chronique noire de l’ère des Gafa, Ken Loach dézingue toujours plus l’anthropophagie libérale. En compétition lors du dernier Festival de Cannes.

Vincent Raymond | Lundi 21 octobre 2019

Newcastle, de nos jours. Abby et Ricky s’en sortent tout juste avec la paie de l’une et les intérim de l’autre. Alors, Ricky convainc son épouse de vendre leur voiture pour acheter un utilitaire afin de devenir livreur "indépendant". Le mirage d’une vie meilleure s’offre à eux : le début de l’enfer. D’aucuns pourraient reprocher (c’est une figure de style : en fait, ils le font) à Ken Loach de rabâcher sous toutes les formes sa détestation du modèle capitaliste. Ou d’avoir joué depuis trente ans les prophètes de mauvais augure en dénonçant avec constance les ravages de la politique thatchéro-reagano-libérale qui, ayant désagrégé le tissu socio-économique britannique, n’en finit plus de saper ce qu’il reste de classe moyenne, après avoir laminé les classes populaires, au nom de la "libre" entreprise, "libre" concurrence… bref de toute cette belle liberté octroyée au haut de la pyramide pour essorer le lumpenprolétariat. Trente ans que Loach essuie les mêmes remarques condescendantes des partisans du marché (qui le voient

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"Raining Stones" de Ken Loach jeudi soir au Méliès, ça vous dit ?

ECRANS | « Les emmerdes, disait Chirac, ça vole en escadrille. » Quand on est dans la mouise, il pleut de la caillasse tous les jours, ajouterait Ken (...)

Vincent Raymond | Mardi 9 avril 2019

« Les emmerdes, disait Chirac, ça vole en escadrille. » Quand on est dans la mouise, il pleut de la caillasse tous les jours, ajouterait Ken Loach. Le cinéaste britannique en donne une vision concrète dans Raining Stones (1993), portrait d’une famille se livrant à la débrouille par nécessité pour échapper à l’étranglement de la misère sociale frappant la population mancunienne. Des visages et des situations inoubliables, des rires également malgré le contexte. À revoir jeudi 11 avril à 20h au Méliès.

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Un Ken Loach samedi au Ciné-Club de Grenoble

ECRANS | Deux ans avant de recevoir sa seconde Palme d’Or, Ken Loach avait présenté à Cannes un film faisant écho à la première récoltée en 2006 pour Le Vent se lève, Jimmy’s (...)

Vincent Raymond | Mardi 6 décembre 2016

Un Ken Loach samedi au Ciné-Club de Grenoble

Deux ans avant de recevoir sa seconde Palme d’Or, Ken Loach avait présenté à Cannes un film faisant écho à la première récoltée en 2006 pour Le Vent se lève, Jimmy’s Hall. On y découvre une salle de bal communautaire tenue par un Irlandais républicain tracassé par l’Église catholique. Une histoire d’homme harcelé par une autorité déloyale, une histoire d’oppression et d’aspiration à la liberté ; une histoire aussi éternelle qu’authentique, donc taillée pour Loach. À redécouvrir samedi 10 décembre à 20h15 au Ciné-Club de Grenoble.

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Ken Loach : « Rien ne changera tant qu’on n’aura pas changé le modèle économique »

ECRANS | Force tranquille toujours aussi déterminée, Ken Loach s’attaque avec "Moi, Daniel Blake" à la tyrannie inhumaine des Job Center, vitupère les Conservateurs qui l’ont organisée… et cite Lénine pour l’analyser. Ouf, les honneurs ne l’ont pas changé !

Vincent Raymond | Lundi 24 octobre 2016

Ken Loach : « Rien ne changera tant qu’on n’aura pas changé le modèle économique »

Comment ce nouveau film est-il né ? Ken Loach : Quand Paul Laverty, le scénariste, et moi avons commencé à échanger les histoires que nous entendions autour de nous, lui en Écosse et moi en Angleterre – entre deux réflexions sur les scores de foot. Des histoires de personnes piégées dans cette bureaucratie d’État, et qui deviennent de plus en plus extrêmes. Je pourrais vous donner des tonnes d’exemples, comme cet homme qui avait téléphoné au Job Center – le Pôle emploi britannique – pour prévenir qu’il ne pourrait pas honorer un rendez-vous car il assistait aux funérailles de son père. Il est allé à l’enterrement… et on lui a arrêté ses allocations ! Durant nos recherches, on a traversé le pays, et on en a entendu plein d’autres identiques. Alors on s’est dit qu’on devrait en raconter une, pour essayer de faire comprendre aux gens ce qu’ils endurent. Paul a écrit les deux personnages principaux de Dan et Katie et voilà, c’était parti. Pourquoi l’avoir situ

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"Moi, Daniel Blake" : une couronne pour le Royaume des démunis

Cinéma | Lorsqu'un État fait des économies en étouffant les plus démunis, ceux-ci s’unissent pour survivre en palliant sa criminelle négligence. Telle pourrait être la morale de cette nouvelle fable dramatique emplie de réalisme et d’espérance, qui a valu à Ken Loach sa seconde – et méritée – Palme d’or.

Vincent Raymond | Lundi 24 octobre 2016

Avec sa bouille de Michel Bouquet anglais, Daniel Blake a tout du brave type. En arrêt maladie après un accident cardiaque, il doit sacrifier aux interrogatoires infantilisants et formatés de l’administration, menés par des prestataires incompétents (l’État a libéralisé les services sociaux), pour pouvoir reprendre son boulot ou bénéficier d'une allocation. Assistant à la détresse de Katie, mère de famille paumée rabrouée par une bureaucrate perversement tatillonne, Daniel s’attache à elle et l’épaule dans sa galère alors que son propre cas ne s’améliore pas. Tout épouvantable qu’il soit dans ce qu’il dévoile de la situation sociale calamiteuse des plus démunis au Royaume-Uni (merci à l’administration Cameron pour ses récentes mesures en leur défaveur), Moi, Daniel Blake se distingue par sa formidable énergie revendicative positive, en montrant que les "assistés" n’ont rien de ces profiteurs cynique mis à l’index et enfoncés par les conservateurs. Ils font même preuve d’une admirable dignité face à l’incurie volontaire de l’État, refusant le piège de la haine envers le plus faibles qu’eux (le facile pis-aller de la discrimination à l

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Jimmy’s Hall

ECRANS | Ken Loach retrouve sa meilleure veine avec ce beau film autour d’une utopie réconciliatrice dans l’Irlande du Nord encore meurtrie par la guerre civile, ruinée par les archaïsmes de l’église et l’égoïsme des possédants. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 1 juillet 2014

Jimmy’s Hall

On avait hâtivement présenté Jimmy’s Hall comme une suite au Vent se lève de la part de Ken Loach et de son fidèle scénariste Paul Laverty ; ce qu’il est sans l’être, finalement, puisque s’il prolonge historiquement l’exploration de l’Irlande du Nord traumatisée par sa guerre civile, il le fait avec une humeur nouvelle. Tout tient finalement dans l’ellipse qui sert d’introduction mais aussi de parenthèse dans la vie de son héros Jimmy Gralton : ce militant communiste a passé dix ans comme ouvrier en Amérique et revient dans son Irlande natale chassé par la crise économique. La situation politique s’est en apparence pacifiée, même si les divisions au sein du peuple restent fortes. Loach choisit pourtant de montrer que cette fracture en dissimule une autre, reproduction de celle qui taraude son cinéma depuis ses débuts : c’est avant tout une question sociale, morale et culturelle. C’est à cela que va s’atteler Gralton : combler le fossé qui sépare générations, confessions et classes, à travers un lieu symbolique, un dancing abandonné qu’il transforme en foyer d’éducation populaire et de fête laïque. Jazz, whisky et lutte des classes

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Cannes 2014, jours 9 et 10 : La fin - enfin !

ECRANS | "Jimmy’s hall" de Ken Loach (sortie le 2 juillet). "Alleluia" de Fabrice Du Welz (date de sortie non communiquée). "Whiplash" de Damien Chazelle (sortie le 24 décembre). "Sils Maria" d’Olivier Assayas (sortie le 20 août). "Leviathan" d’Andrei Zviaguintsev (sortie le 24 septembre).

Christophe Chabert | Dimanche 25 mai 2014

Cannes 2014, jours 9 et 10 : La fin - enfin !

Il faut savoir arrêter une guerre, dit-on. Un festival de cinéma aussi, avec comme bilan chiffré 32 films vus (plus trois vus avant d’y aller), et quelques blessés légers — après une telle foire, on se dit chaque année qu’on ne nous y reprendra plus. Et, quand on relit ce qu’on a écrit à chaud, on se lamente de notre propre médiocrité en se répétant obstinément que ce métier est aussi vain que stupide — peut-être la conséquence de cette arrogance insupportable qui règne à Cannes, où personne ne salue les gens qui travaillent à faire vivre le festival, mais où tout le monde saute au cou du premier imbécile friqué venu. Film de combat Il faut savoir arrêter une guerre. Oui, mais après, comment fait-on pour réconcilier les combattants ? C’est la question posée par Ken Loach dans son dernier film, Jimmy’s Hall — son dernier, disait-il avant de le présenter, mais ça avait l’air moins clair lors de la conférence de presse. Ce n’est pas une suite au Vent se lève, mais un prolongement, ce moment où, la guerre terminée, la nation irlandaise, divisée par des crimes fratricides, doit réapprendre à vivre ensemble et reformer une communaut

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20 ans de PB, 20 ans de ciné…

ECRANS | À sa création, le Petit Bulletin n’était qu’une page imprimée recto-verso, avec en ouverture un édito et, juste après, les programmes de cinéma. Quand le journal (...)

Christophe Chabert | Vendredi 13 septembre 2013

20 ans de PB, 20 ans de ciné…

À sa création, le Petit Bulletin n’était qu’une page imprimée recto-verso, avec en ouverture un édito et, juste après, les programmes de cinéma. Quand le journal s’est allongé quelques mois plus tard, la première innovation éditoriale fut d’y adjoindre des critiques de films à l’affiche. Et, au fil de son développement, le cinéma est devenu la colonne vertébrale du PB, tentant semaine après semaine de faire partager coups de cœur et coups de sang, construisant une ligne éditoriale solide mais jamais rigide, où les traditionnelles chapelles "cinéma d’auteur" et "cinéma commercial" furent souvent bousculées, dans un sens ou dans l’autre. Pour ce vingtième anniversaire, nous avons tenu à souligner cet engagement dans la défense d’un cinéma innovant, porté par des visions fortes et personnelles, en proposant tout au long de la saison un cycle en partenariat avec le Club : 20 ans de PB, 20 ans de ciné… Soit six séances pour redécouvrir des films qui ont compté au cours de ces vingt années, signés par des cinéastes passionnément défendus dans nos colonnes. Pour débuter ce cycle, quoi de plus logique que de proposer un film qui lui aussi fête

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Route Irish

ECRANS | Sombre histoire de vengeance d’un ancien mercenaire anglais en Irak, Route Irish, malgré son évident manque de moyens, s’inscrit dans la meilleure veine du cinéma de Ken Loach, comme un remake social et british de Rambo. Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 9 mars 2011

Route Irish

Il fallait se douter que Ken Loach, cinéaste politique ET britannique, aille fourrer sa caméra dans le grand fiasco des années Blair : l’engagement militaire des forces anglaises dans le bourbier irakien. Mais on ne s’attendait pas à ce qu’il prenne le sujet par l’angle qu’il adopte dans Route Irish. À savoir le rôle joué par d’anciens soldats sur le théâtre des opérations où ils deviennent des agents grassement payés par des sociétés privées pour maintenir l’ordre et faire place nette au business des entreprises anglaises. À la solde de ces multinationales, Fergus et Frankie sont partis là-bas pour se faire du blé, mais seul Fergus en est revenu. Lorsqu’il apprend la mort de son ami d’enfance et frère d’arme sur la très dangereuse Route Irish qui mène à Bagdad, il décide de confondre coûte que coûte ceux qu’il pense responsables du carnage. La Bête de guerreDans la première moitié du film, Loach semble se cogner aux limites de son économie de cinéaste : l’évocation du sort de Frankie se fait avec un maigre enregistrement vidéo amateur, et l’enquête avance par une suite de conversations téléphoniques ou avec des écrans connectés via Skype. Route Irish, pendant une heure

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