Un été sous influence

ECRANS | L’été, c’est la saison des reprises sur grand écran, avec une belle rétro Cassavetes au Club, la copie neuve de "Lola" de Jacques Demy au Méliès, et des films en plein air au parc Paul-Mistral. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 16 juillet 2012

C'est en France que le culte autour de John Cassavetes a pris sa source. Quelques années après sa mort, cinq de ses films ressortent en salles en copies neuves et marquent durablement l'esprit des cinéphiles mais aussi des cinéastes, qui iront s'inspirer de la méthode Cassavetes avec plus ou moins de bonheur. Ces cinq films, les revoici cet été au Club dans des copies numériques. Avec Shadows (1959), il tourne en même temps que la Nouvelle Vague française un film aux méthodes assez proches : décors et lumières naturelles, acteurs non professionnels, sujet pioché dans la réalité (un frère et une sœur, tous deux noirs mais lui plus noir de peau qu'elle, confrontés au racisme ordinaire) et quête de la spontanéité et de la vérité par le jeu comme par la caméra. Le cinéaste, parti sur l'idée d'improvisation, finit par y renoncer et retourne le film intégralement, avec un vrai dialogue qu'il passe du temps à répéter avec ses comédiens. La méthode Cassavetes est née, et elle explose en 1968 avec Faces, où se développe son goût pour les situations d'embarras et de crise. Elle atteint son sommet grâce au superbe Une femme sous influence (photo), avec l'éblouissante prestation de Rowlands en épouse borderline et imprévisible. Elle se mettra en abîme dans Opening night, réflexion sur l'impossibilité de dissocier le travail de l'acteur et sa vie intime. Et elle ira jusqu'à explorer le cinéma de genre dans Meurtre d'un bookmaker chinois, où Cassavetes fait entrer les temps morts et la dérive existentielle dans les codes du film noir.

Nantes-Tokyo

Au tout nouveau Méliès, une autre reprise fera l'événement cet été : celle du Lola de Jacques Demy. Pour son premier long, Demy filme dans un superbe cinémascope noir et blanc la trajectoire de quelques personnages sur le port de Nantes qui ont tous en commun des envies d'ailleurs, avec au centre de la ronde Lola, prostituée et danseuse dans un cabaret, objet de désir qui se livre et se dérobe sans cesse aux hommes qui la convoitent. Par ailleurs, le Méliès propose dans les parcs de la ville une jolie programmation de films en plein air. On en citera deux, incontournables : The Tree of life de Terrence Malick (le 25 juillet au parc Paul-Mistral), un des plus beaux films du monde, à voir et à revoir pour en imprimer la beauté et la profondeur ; et Tokyo ! (le 3 août au parc Paul-Mistral), excellent film à sketchs autour de la capitale japonaise, qui retrouve une pertinence inattendue puisqu'entre les segments de Michel Gondry et Bong Joon-Ho se trouve celui d'un certain Leos Carax, qui figure aujourd'hui le brouillon de son déjà classique Holy motors. Voilà une séance de rattrapage qui tombe à pic !

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Estelle Charlier : "C'est dans les défauts que la marionnette prend vie"

ECRANS | Parmi la foule des collaborateurs de Leos Carax pour inventer "Annette", on peut notamment compter une compagnie de théâtre iséroise : La Pendue. Avec la complicité de son ami Romuald Collinet, Estelle Charlier est celle qui a donné un corps et un visage à la supposée petite fille prodige d'Ann (Marion Cotillard) et Henry (Adam Driver). Une marionnette qui n'est encore visible qu'au cinéma, mais qu'on peut aussi apprendre à connaître par les mots, grâce à sa créatrice...

Martin de Kerimel | Mercredi 21 juillet 2021

Estelle Charlier :

Comment avez-vous rencontré Leos Carax pour la première fois ? Estelle Charlier : Lui travaillait depuis un moment sur l'idée du personnage. Annette ne pouvait pas être une vraie petite fille et il ne souhaitait pas utiliser une image de synthèse ou un robot. Il tenait à utiliser un objet que les acteurs pourraient toucher et prendre dans leurs bras. Il s'est donc décidé pour une marionnette. En novembre 2016, j'ai été contactée : il cherchait plutôt des manipulateurs que des constructeurs, à cette époque, mais sans avoir encore choisi ce que serait le visage d’Annette. Il avait simplement les photos d’une enfant, qui m’ont beaucoup touchée. Je lui ai donc proposé de faire un essai de sculpture. C’est ainsi que nous avons commencé à travailler ensemble. Et ç’a été un travail au long cours… Un projet énorme : il y a plusieurs expressions du visage, plusieurs marionnettes, plusieurs âges et plusieurs types de manipulation. Mon complice, Romuald Collinet, a intégré l’équipe en janvier 2017. Le film aurait dû être tourné cette année-là, mais on a été interrompu après quatre mois. Finalement, le projet a

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"Annette" de Leos Carax : noces de son

Ouverture Cannes 2021 | Espéré depuis un an, avec son titre qui est une quasi anagramme d'attente, le nouveau Carax tient davantage de la captation d’un projet scénique que de ses habituelles transes cinématographiques. Vraisemblablement nourrie de son histoire intime, cette mise en abyme du vampirisme trouble entre artistes, artistes et modèles, artistes et environnement familial, dépose presque toute fragilité en multipliant les oripeaux chic, glamour et trendy. Parfait pour le tapis rouge de l’ouverture de Cannes, moins pour l’émotion…

Vincent Raymond | Mercredi 7 juillet 2021

Figurer en ouverture sur la Croisette n’est pas forcément une bonne nouvelle pour un film. A fortiori cette année, après deux ans de disette. Car ce que le Festival attend de sa première montée des marches, c’est qu’elle amorce la pompe à coup de stars, de strass et de flashs fédérateurs. L’œuvre qui abrite ces premiers de cordée se trouve souvent reléguée à l’enveloppe de luxe et encourt surtout le risque d’être vite oblitérée d’abord par le reste de la sélection, puis par le temps. On n’aura pas la cruauté de rappeler quelques pétards mouillés du passé… Cochant les cases de la notoriété grand public et auteur, Annette souscrit également à d’autres paramètres prisés par les festivals : une dénonciation à travers la comédie musicale cinématographie de l’égotisme des gens de la "société du spectacle", à l’instar du All That Jazz (Palme d’Or 1980) de Bob Fosse o

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La Cinémathèque projettera le "Peau d’âne" de Jacques Demy jeudi 12 avril

ECRANS | Il était une fois Jacques Demy, l'homme des Parapluies de Cherbourg et des Demoiselles de Rochefort, qui tournait au château de Chambord une adaptation (...)

Pierre Deroudilhe | Mardi 3 avril 2018

La Cinémathèque projettera le

Il était une fois Jacques Demy, l'homme des Parapluies de Cherbourg et des Demoiselles de Rochefort, qui tournait au château de Chambord une adaptation façon pop art du conte de Charles Perrault Peau d’âne, sur une musique de Michel Legrand. Le récit fantastique était porté par la jeune et jolie Catherine Deneuve, au tout début de sa carrière. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup de spectateurs depuis 1970, qui chantent depuis à tue-tête la recette du Cake d'amour. Un film à (re)découvrir jeudi 12 avril à 16h30 au cinéma Juliet Berto grâce à la Cinémathèque.

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La reprise de l'été : "La Baie des anges"

ECRANS | Demy par-ci, Demy par-là. L’incroyable canonisation cinéphile actuelle autour de Jacques Demy devrait finir d’achever les allergiques à son œuvre en-chantée. (...)

Christophe Chabert | Jeudi 25 juillet 2013

La reprise de l'été :

Demy par-ci, Demy par-là. L’incroyable canonisation cinéphile actuelle autour de Jacques Demy devrait finir d’achever les allergiques à son œuvre en-chantée. À ceux-ci qui à l’annonce de son nom sont déjà en train de développer une réaction cutanée, on ne peut que conseiller la vision de La Baie des anges (1963). C’est son deuxième film, il l’a tourné dans une ville, Nice, qui cinématographiquement ressemble d’ordinaire à un champ de navets, et on n’y pousse à aucun moment la chansonnette. C’est un chef-d’œuvre, qui rappelle que Demy n’était pas affilié à la rive gauche de la Nouvelle Vague pour rien, autrement dit qu’il avait la passion des formes et des genres, que ce soit dans l’écrin sophistiqué de ces films musicaux ou, comme ici, dans un mélodrame à la mise en scène aussi flamboyante que du Douglas Sirk. La Baie des anges, de Jacques Demy, au Méliès à partir du 31 juillet

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Aller de Lavant

CONNAITRE | Si la scène a bel et bien été, ces dernières années, le lieu de prédilection de Denis Lavant, c’est avant tout le cinéma qui a révélé au public ce drôle de corps, (...)

Christophe Chabert | Vendredi 5 avril 2013

Aller de Lavant

Si la scène a bel et bien été, ces dernières années, le lieu de prédilection de Denis Lavant, c’est avant tout le cinéma qui a révélé au public ce drôle de corps, athlétique et fougueux, et ce visage qui fût un temps lisse comme celui d’un adolescent lunaire, puis patiné par on ne sait quelles épreuves. Le cinéma et surtout un cinéaste : Leos Carax, qui vit en lui un parfait alter ego, tel Léaud pour Truffaut, et avec qui il construisit la première partie de son œuvre, celle d’avant l’éclipse. Boy meets girl, d’abord, qui sera projeté dimanche au Méliès : un jeune homme à la dérive dans un Paris qu’il a cartographié selon ses histoires amoureuses, rencontre lors d’une soirée mondaine une femme elle aussi un peu paumée, et c’est le coup de foudre. En noir et blanc, Carax filme un Lavant bredouillant, se perd en surimpression dans son regard immense et sombre, ou le laisse s’échapper dans des courses folles. Parfait prolongement des cuts et dissonances que le cinéaste aime créer à l’image et au son, Lavant est un corps taillé pour son cinéma, un acteur fait pour les raccords brutaux mais aussi pour les trav

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Leos et les bas

ECRANS | Six films (dont un court-métrage) en 28 ans, avec de grandes galères et de longues traversées du désert : la filmographie de Leos Carax est un roman. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Vendredi 29 juin 2012

Leos et les bas

1984 : Boy meets girlLe programme du titre n’est pas trompeur : dès son premier film, Leos Carax s’affirme avant tout comme un metteur en scène plus que comme un raconteur d’histoires, souvent banales chez lui. En noir et blanc, il filme la rencontre entre Alex, ado lunaire, et Mireille (Perrier), comédienne rongée par le mal-être. L’influence de Godard est sensible dans les nombreuses dissonances visuelles et sonores qui forment déjà le style Carax, mais aussi dans la rumination sur le cinéma en déclin, assassiné par la vidéo. 1986 : Mauvais sangLe tournage, compliqué, de ce deuxième film couronné par le prix Louis Delluc, va forger la réputation d’un Carax perfectionniste et irresponsable. Avec le recul, on voit bien quel mur le cinéaste s’apprête à se prendre en pleine face : alors qu’il radicalise encore son esthétique, où chaque plan doit être une œuvre en soi et où le scénario (qui entrecroise histoire d’amour, polar et trame d’espionnage) n’est que le prétexte à cette quête de la sidération, Carax engloutit des fortunes que même certains films « populaires » n’osent pas impliquer. Par ailleurs, Ma

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Voyage en Caraxie

ECRANS | Étonnant retour en grâce de Leos Carax avec "Holy motors", son premier long-métrage en treize ans, promenade en compagnie de son acteur fétiche Denis Lavant à travers son œuvre chaotique et un cinéma mourant. Qui, paradoxe sublime, n’a jamais été aussi vivant que dans ce film miraculeux et joyeux. Critique et retour sur une filmographie accidentée. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Vendredi 29 juin 2012

Voyage en Caraxie

Dans Boy meets girl, premier film de Leos Carax, Alex (Denis Lavant, déjà alter-ego du cinéaste au point de lui emprunter son vrai prénom) détache un poster dans sa chambre et découvre une carte de Paris dessinée sur le mur où chaque événement de sa vie a été reliée à une rue, un monument, un quartier. Ce plan, c’est celui de la Caraxie, cet étrange espace-temps construit à partir des souvenirs personnels et cinématographiques du cinéaste, celui qu’il a ensuite arpenté jusqu’à en trouver le cul-de-sac dans son film maudit, Les Amants du Pont-Neuf. Au début d’Holy motors, Leos Carax en personne se réveille dans une chambre, comme s’il sortait d’un long sommeil. Sommeil créatif, pense-t-on : cela fait treize ans qu’il n’a pas tourné de long-métrage. Le voilà donc qui erre dans cette pièce mystérieuse qui pourrait aussi, si on en croit la bande-son, être la cabine d’un bateau à la dérive ; et ce qu’il découvre derrière un mur n’est plus un

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Cannes, entre la panne et le moteur

ECRANS | Curieuse édition du festival de Cannes, avec une compétition de bric et de broc pleine de films d’auteurs fatigués, et dont le meilleur restera celui qui annonça paradoxalement la résurrection joyeuse d’un cinéma mort et enterré. Du coup, c’est le moment ou jamais de parler des nouveaux noms que le festival aura mis en orbite. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Vendredi 25 mai 2012

Cannes, entre la panne et le moteur

Comme il y a deux ans, le jour férié nous oblige à boucler avant la fin du festival de Cannes et la remise de la Palme d’or. Mais comme il y a deux ans, on a déjà hâte que l’affaire se termine, tant la compétition aura été laborieuse, et même parfois pénible à suivre. Surtout, sa diversité n’a pas été payante. En quelques heures, on pouvait passer d’un navet faussement personnel et vraiment putassier (le redoutable Paperboy de Lee Daniels, qui mérite des tomates après son déjà horrible Precious) à un sommet d’académisme moderniste à base d’acteurs inexpressifs, de dialogues séparés par d’interminables et grossiers silences et de plans sous tranxène sur des gars qui marchent dans les bois (le soporifique Dans la brume de Sergeï Loznitsa, qui mérite des œufs pourris après son déjà pontifiant My joy). Et on n’oubliera pas dans la liste le très Vogue Homme Sur la route de Walter Salles, où la beat generation est réduite à un clip publicitaire sur la mode des hipsters, ou encore le téléfilm de Ken Loach, La Part des anges, d’une fainéantise hallucinante que ce soit dans le déroulé de son scénario ou sa direction artistique inexist

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Varda, sables émouvants

ECRANS | Cinéma / Dans son dernier film, Les Plages d’Agnès, Agnès Varda raconte «à reculons» l’histoire de sa vie, qu’elle transforme en leçon magnifique sur le plaisir de fabriquer du cinéma avec la réalité. Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 10 décembre 2008

Varda, sables émouvants

Tout commence par un miroir posé sur une plage. Puis d’autres miroirs, encore. Les vagues viennent les caresser, à moins qu’elles ne caressent le reflet que l’on voit à l’intérieur. Au commencement de la vie d’Agnès Varda était une plage, celle de son enfance. Et au commencement de sa vie d’artiste était le cadre, celui des photos qu’elle prenait en arrivant à Paris, s’arrachant à sa famille mais aussi au souvenir de la Guerre et de ses blessures. Et puis il y eut d’autres cadres, ceux des films qu’elle a tournés dès 1954, cinq ans avant la Nouvelle Vague. Le miroir sur la plage dit tout cela, une vie de femme et une vie de cinéaste, réunies par cet œil qui isole et rend visible le réel, le passe par un prisme personnel nourri par les événements intimes et historiques, puis le sublime par la qualité du regard de l’artiste. L’Histoire dans une vie Les Plages d’Agnès, c’est donc la vie d’Agnès Varda, mais ce n’est pas seulement une autobiographie ; c’est aussi du très grand cinéma moderne, une ode au plaisir de filmer et de monter, ainsi qu’une ode aux gens qui rentrent un temps dans le cadre, ceux qu’on n’oublie jamais et dont on passe une exist

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Des hommes sous influence

MUSIQUES | Portrait chinois / De faÇon collégiale et dÉcontractÉe, les sbires du Johnny Staccato Band se sont pliÉs au jeu du portrait chinois artistique. Donc, si le groupe Était un…

Christophe Chabert | Mercredi 24 janvier 2007

Des hommes sous influence

LIVRE : “MOINS QU’UN CHIEN“ DE CHARLES MINGUS (éd. Parenthèses) La phrase qui résume le mieux le livre et la vie de Charles Mingus se trouve dès l’intro : «I am Three». En prenant la plume au nom de ses trois personnalités distinctes mais bizarrement complémentaires, le génial contrebassiste revient sur son parcours hédoniste (ses conquêtes féminines occupent une partie conséquente de l’ouvrage), sous la forme d’une séance de psychanalyse marathon, passage par une “maison de repos“ inclus. «Je ne connais que le titre en italien, c’est Peggio di un bastardo (NDLR : et histoire de vous faire la totale, en anglais c’est Beneath the Underdog), j’espère que le titre français ne le trahit pas trop… C’est son autobiographie. Charles Mingus, c’est l’exemple parfait du métissage total, sa mère était d’origine chinoise et anglaise, son père black et en même temps suédois – un extraterrestre qui a transféré cet état d’esprit dans sa musique, qui a poussé très loin l’exploration d’un jazz vivant, libre». DISQUE : “LOUNGE LIZARDS“ DE THE LOUNGE LIZARDS (label Island – dispo en import) Les cinéphiles assidus connaissent le fondateur de ce combo jazz hétéroclite, John Lurie, pour ses

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