Cannes, jour 2 : du vieux avec des jeunes

ECRANS | "Jeune et Jolie" de François Ozon. "The Bling ring" de Sofia Coppola. "A touch of sin" de Jia Zhang-ke.

Christophe Chabert | Jeudi 16 mai 2013

Ce deuxième jour — moins pluvieux que ce qui avait été annoncé — a marqué l'irruption de la jeunesse dans les différentes sélections. Pas la jeunesse des cinéastes, mais la jeunesse comme sujet d'étude. Ce qui, en soi, dit déjà la limite de Jeune et jolie de François Ozon (en compétition) et The Bling ring de Sofia Coppola (en ouverture d'Un certain regard) : deux films qui prétendent faire un point sur la jeunesse contemporaine, mais qui n'en gardent en définitive qu'une matière à dissertation, sentimentalo-cul chez Ozon, sociologique chez Coppola.

Jeune et jolie est en cela particulièrement contestable. Il attrape son héroïne, Isabelle (Marine Vacth, très bien, même si le film aurait pu lui ouvrir une palette d'émotions encore plus grande), 17 piges, dans la lunette d'une paire de jumelles, sur une plage déserte, en plein bronzage topless. Ozon s'offre un effet de signature très visible par rapport à son œuvre, mais c'est une fausse piste ; pas de voyeurisme là-dedans, mais le portrait en «quatre saisons et quatre chansons» d'une adolescente qui découvre le désir. D'abord entre les bras d'un Allemand estival, le temps d'un dépucelage qui se passe mal et qu'Ozon met en scène comme un adieu à la pureté. Poussant cette logique jusqu'au bout, il retrouvera Isabelle à Paris en automne, devenue prostituée sous le nom de Léa, monnayant ses services auprès de clients âgés, notamment un sexagénaire nommé Georges.

Il y a déjà de quoi tiquer sur cette vision de la femme qui passerait directement de vierge à putain. Il y en a encore plus à voir Ozon dialoguer son film comme un Plus belle la vie, et à y placer des péripéties que l'on devine toujours cinq minutes à l'avance, lorsque celles-ci ne se résument pas à un pauvre vaudeville — la mère et son amant, par exemple. Surtout, on est graduellement irrité par la façon dont Isabelle est systématiquement ramenée à un prototype d'adolescente d'aujourd'hui, matérialiste et irresponsable, perverse et manipulatrice, que tous les adultes qui passent se chargent de remettre dans le droit chemin.

Cinéaste volontiers sarcastique, Ozon pourrait se moquer de cet entourage moralisateur. Mais c'est plutôt l'inverse qui se produit. Par exemple, lorsque deux flics débarquent pour mettre fin au manège d'Isabelle / Léa, on a droit au petit couplet sur les jeunes et internet, et on se croirait dans le pire des Tavernier. À l'inverse, Isabelle a quelque chose de profondément antipathique dans sa façon de tester les limites de gens qui, même un peu à côté de la plaque, ne veulent dans le fond que son bien.

La manufacture plutôt soignée de Jeune et jolie a tendance à renforcer cette roublardise et ce côté film de vieux sur les jeunes. Par exemple, était-ce vraiment une bonne idée de placer quatre chansons de Françoise Hardy, bien surannées, pour illustrer cette histoire ô combien contemporaine ? Et devait-on en passer par ce couplet final où c'est une fois de plus une vieille sage qui permettra à Isabelle de sortir de sa névrose et de sa culpabilité ?

The Bling ring, donc, a quelques points communs avec Jeune et jolie. Mais là où Ozon a tendance à visser sa forme en petit maître, Sofia Coppola semble chercher d'un bout à l'autre la mise en scène adéquate pour raconter son fait-divers : comment quatre filles et un garçon, tous issus de la moyenne bourgeoisie de Los Angeles, en sont venus à cambrioler les villas des stars qu'ils adulaient. Le film ne va pas beaucoup plus loin dans son arc dramaturgique : un cambriolage, puis un autre, puis un autre, avec des virées en boîtes au milieu où les ados se prennent en photo puis postent le tout sur Facebook, avant que tout ce petit monde ne soit rattrapé par la justice.

L'obsession de la célébrité et de la mode, la déréalisation du monde et sa réduction à quelques clics permettant de s'immiscer dans la vie des autres : voilà des sujets qui, à défaut d'être forts ou nouveaux, paraissaient taillés sur mesure pour Sofia Coppola. Mais dont elle ne fait pas grand chose. Adoptant un point de vue surplombant qu'on ne lui connaissait pas, confondant comédie et ricanement, elle se contente de déverser une ironie facile sur ce petit monde, comme si elle faisait son autodafé auprès de ceux qui ne voient en elle qu'une petite fille riche, frivole et pleurnicharde.

The Bling ring ne dégage aucune griserie et ne témoigne d'aucune empathie envers la jeunesse qu'il montre. La comparaison avec Spring breakers, qui épousait totalement par sa mise en scène les rêves de ses héroïnes afin d'en pointer de l'intérieur le caractère dérisoire ou destructeur, ne plaide pas franchement en sa faveur. Coppola s'en tient à une très banale leçon sur le tout fout le camp, à la fois creuse et répétitive, comme si elle feuilletait en se pinçant le nez les pages mode ou people d'un tabloïd. Immense déception !

On commençait à se faire du souci pour ce début de Cannes 2013, quand soudain Jia Zhang-ke est venu frapper le premier grand coup de la compétition. Et ce d'autant plus qu'A touch of sin ne figurait vraiment pas parmi les films les plus attendus de la sélection. Mais voilà un cinéaste au sommet de sa forme créative, qui prend le risque d'emmener son cinéma vers des rives nouvelles. La première demi-heure laisse même croire que l'on tient là un chef-d'œuvre : dans une province chinoise reculée, un quinquagénaire se révolte contre le libéralisme qui a entraîné privatisations, corruption et misère dans son village. Révolte verbale d'abord, puis les armes à la main, lorsqu'il décide de faire la peau aux petits chefs et aux grands pontes qui l'ont humilié.

Reconnu comme un grand contemplatif avec son magnifique Still life, Jia Zhang-ke ose s'aventurer vers le cinéma de genre, avec des éclats de violence et des gunfights au timing électrisant qui rappelle autant les polars de Johnnie To que les westerns de Sergio Leone. Étonnante transformation, qui préserve toutefois ce qui a toujours fait la force de sa mise en scène : une capacité unique à inscrire les corps dans l'espace, à magnifier à la fois les personnages et les décors.

A touch of sin se présente comme un récit marabout-bout de ficelle où quatre histoires s'enchaînent, entraînant à chaque fois le film vers d'autres horizons (polar, drame amoureux, romance adolescente) avec en ligne de mire un surprenant discours politique. Jia Zhang-ke montre ainsi une Chine où le capitalisme a enterré dans un même geste funeste l'idéal communiste et les aspirations de la jeune génération, complètement désabusée. Sinistre constat, que la structure du film intensifie — des vieux aux jeunes, de la résistance à l'acceptation désespérée — mais que l'on peut aussi laisser de côté pour se consacrer aux mille et une trouvailles du cinéaste. On croisera ainsi une femme entourées de serpents, un hôtel ultra-moderne rempli d'hôtesses soumises à des fantasmes délirants caricaturant la splendeur de la Chine maoïste, un tueur solitaire qui préfère retourner à ses basses œuvres plutôt que retrouver sa famille… Des personnages en quête d'ailleurs et d'exil mais qui n'arrivent jamais à échapper à l'ordre écrasant d'un pays entre anarchie et anachronisme.

Généreux jusqu'à un certain épuisement, imparfait, inégal, A touch of sin est toutefois, d'un bout à l'autre, du pur cinéma porté par un sens proprement inouï de la mise en scène. Le genre de film que l'on s'attend à trouver dans une compétition cannoise qui se respecte et dont on est, du coup, curieux de connaître la suite…

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A touch of sin

ECRANS | À partir de quatre faits divers qui deviennent autant d’histoires se répondant les unes aux autres, Jia Zhang-Ke signe son film le plus aventureux, ainsi qu’une très courageuse vision de la Chine contemporaine, entre colère des anciens et désespoir de sa jeunesse. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 3 décembre 2013

A touch of sin

Un carnage sur une route de montagne, un homme qui prend les armes pour massacrer les édiles corrompues qui l’ont humilié, une maison de passe où les hôtesses rejouent sur un mode grotesque les grandes heures de l’Histoire maoïste… Tout au long des 130 minutes de A touch of sin, on est à deux doigts de se pincer pour être sûr que l’on assiste au nouveau film de Jia Zhang-Ke, maître chinois d’un cinéma contemplatif, post-antonionien et avide de métaphores. En même temps, le cinéaste semble avoir pris acte d’un système qui montrait largement ses limites lors de ses derniers opus et dont l’acmé, le sublime Still life, paraissait indépassable. Or, non seulement il choisit de prendre son cinéma à rebrousse-poil, adoptant une franchise dans le propos et une frontalité graphique qu’on ne lui connaissait pas, mais il parvient à conserver ce qui a toujours fait le prix de sa mise en scène : une manière unique d’inscrire les personnages dans un décor qui raconte autant leurs impasses intimes que les apories de la Chine d’aujourd’hui. Les armes ou les larmes Inspiré par quatre faits-divers qui lui confèrent sa structure éclatée et foisonnante,

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« L’essence d’un réalisateur est d’être un voyeur »

ECRANS | Rencontre avec François Ozon, réalisateur de "Jeune & Jolie", quatorzième long-métrage d’une œuvre qui se réinvente sans cesse, inégale mais toujours surprenante. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 12 juillet 2013

« L’essence d’un réalisateur est d’être un voyeur »

Dans vos derniers films, vous vous aventuriez vers des choses inédites chez vous. Dans Jeune & Jolie, vous reprenez les choses là où vous les avez laissées avec 5X2 : un concept très fort, la question du désir qui redevient centrale…François Ozon : L’envie première était de reparler de l’adolescence. Je me suis rendu compte que je n’avais pas parlé de l’adolescence depuis Sous le sable, qui est un film important car c’est là que j’ai rencontré Charlotte Rampling. J’ai ensuite fait beaucoup de films avec des personnages nettement plus matures, et le fait de travailler avec les deux jeunes acteurs de Dans la maison m’a donné envie de retourner vers l’adolescence. Je ne pense pas tellement à mes films d’avant, mais disons que ça me ramenait à mes premiers courts-métrages. Je pouvais reparler de l’adolescence et du désir adolescent mais avec mon regard d’aujourd’hui, une distance que je n’avais pas à l’époque. Chaque film est un peu une expérimentation, je voulais voir ce que ça donnerait. Sur le côté formel, oui,

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Jeune & jolie

ECRANS | Avec ce portrait d’une adolescente qui découvre le désir et brave les interdits, François Ozon prouve sa maîtrise actuelle de la mise en scène, mais ne parvient jamais à dépasser le regard moralisateur qu’il porte sur son héroïne. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Jeune & jolie

Jeune & jolie : un titre qui est autant une référence au magazine pour adolescentes qu’une mise au point de la part de François Ozon. Il ferme ainsi sa longue parenthèse d’actrices vieillissantes et revient à la jeunesse érotisée de ses premières œuvres, courtes ou longues. L’introduction tient lieu d’énorme clin d’œil : sur une plage déserte, Isabelle, 16 ans – prometteuse Marine Vacth, sorte de Laetitia Casta en moins voluptueuse –, retire le haut de son maillot de bain, se pensant à l’abri des regards. En fait, la scène est vue depuis les jumelles de son petit frère et en deux plans, trois mouvements, Ozon s’offre un digest de son premier âge de cinéaste : la plage comme lieu de fantasmes, ses alentours comme repère des désirs troubles. Clin d’œil donc, mais trompe l’œil aussi : ce voyeurisme-là n’est qu’une fausse piste. Et même si par la suite tous les regards se tourneront vers Isabelle pour percer son inexpliquée conversion à la prostitution, Ozon ne cherche jamais à créer de suspens malsain autour de ses activités : au contraire, c’est l’évidence frondeuse avec laquelle elle découvre son désir qui l’intéresse, et qu’il filme sans pincette par

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The Bling ring

ECRANS | De Sofia Coppola (ÉU, 1h30) avec Israel Broussard, Emma Watson…

Christophe Chabert | Mardi 4 juin 2013

The Bling ring

L’accueil tiède (et à nos yeux injuste) réservé à Somewhere malgré son Lion d’or à Venise a sans doute poussé Sofia Coppola à faire profil bas avec The Bling ring, qui n’affiche aucun des atours modernistes de son film précédent. Au contraire, la cinéaste illustre le fait-divers dont elle s’inspire – quatre filles et un garçon californiens dévalisent les villas des stars qu’ils adulent  – avec un minium d’effets de style. Son thème de prédilection, à savoir la fascination pour l’oisiveté et la célébrité mêlées, subit lui aussi une torsion déflationniste flagrante. Plutôt que d’épouser le regard de ses personnages, elle adopte une posture distante sinon surplombante, comme si elle tenait la chronique froide de ce qui est avant tout la répétition d’un même cérémonial. L’overdose de marques et le name dropping constant n’est plus une matière de cinéma comme auparavant, mais une observation sociologique qui tend vers un réquisitoire dont les motifs sont plutôt éculés : internet, la presse peopl

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Cannes, à la Vie, à l’amour…

ECRANS | En couronnant "La Vie d’Adèle" d’Abdellatif Kechiche, incontestablement le meilleur film de la compétition, Steven Spielberg et son jury ont posé un beau point final à un 66e festival de Cannes passionnant en son centre, moins stimulant dans ses périphéries. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 27 mai 2013

Cannes, à la Vie, à l’amour…

Y croyait-on vraiment ? Imaginait-on Steven Spielberg se lever de sa chaise durant la cérémonie du palmarès cannois pour annoncer, du haut de sa stature de cinéaste mondialement reconnu et présentement président du jury, la Palme à La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, chef-d’œuvre du naturalisme à la française relatant la passion entre Adèle et Emma à coups de grands blocs de réalité réinventée, des premiers regards à la dernière étreinte en passant par de longs moments d’intimité physique ? C’est pourtant ce qui s’est passé, et on en est encore ému. Car si La Vie d’Adèle n’était pas notre film préféré de la compétition – on dira lequel plus tard – c’était d’évidence le meilleur, le plus incontestablement ample et abouti, le plus furieusement contemporain, que ce soit dans sa matière romanesque, ses personnages ou son dispositif. Kechiche est aujourd’hui l’héritier direct de Pialat, même s’il développe aussi sa propre singularité et même si, avec ce film-là, il dévoi

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Cannes, jour 10 : bouquet final

ECRANS | "The Immigrant" de James Gray. "Only lovers left alive" de Jim Jarmusch. "La Vénus à la fourrure" de Roman Polanski.

Christophe Chabert | Samedi 25 mai 2013

Cannes, jour 10 : bouquet final

Au moment où n’importe quel festivalier voit apparaître sur son visage des rides de fatigue qui le font ressembler à Bruce Dern dans Nebraska, il fallait pourtant se ressaisir d’urgence, car Thierry Frémaux, dans un hallucinant tir groupé final, avait placé en fin de compétition de très gros morceaux signés par de très grands cinéastes. C’est d’ailleurs à l’aune de cette attente, pour le coup gigantesque, que The Immigrant de James Gray a déçu. Attention, tout de même… Gray, dont les quatre derniers films ont tous été présentés en compétition, y a systématiquement récolté les mêmes commentaires perplexes ou frustrés, avant que lesdits films, à leur sortie, ne reçoivent un accueil enthousiaste d’une presse ayant revu son jugement à la hausse, et de spectateurs qui ont l’avantage considérable de ne pas s’être empiffré 35 films en dix jours. Mais la déception est soigneusement entretenue par Gray lui-même. En effet, The Immigrant part sur une piste qu’on identifie immédiatement comme coppolienne façon Parrain 2. Plan sur la stat

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Cannes, jour 9 : une certaine idée de la langueur

ECRANS | "Nebraska" d’Alexander Payne. "Michael Kohlhaas" d’Arnaud Des Pallières. "Magic Magic" de Sebastian Silva.

Christophe Chabert | Vendredi 24 mai 2013

Cannes, jour 9 : une certaine idée de la langueur

Jeudi matin, tout le monde était encore sous le choc de La Vie d’Adèle. Comme pour Holy motors l’an dernier, un film se plaçait soudain au centre de toutes les attentions. Plus encore qu’Holy motors l’an dernier, La Vie d’Adèle rassemblait peu à peu tous les festivaliers, presse, exploitants et finalement public lors d’une ultime projection qui se terminait vers 1 heure du matin par quinze minutes de standing ovation — record cannois en 2013. Dur dur de passer derrière, et c’est Alexander Payne qui en a fait les frais. Ça aurait pu être pire, car Nebraska est une toute petite chose, un feel good movie qui n’a pas l’ambition de Sideways et de The Descendants — d’ailleurs, Payne, scénariste prodigieux, n’en a pas écrit le script — et qui,

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Cannes, jour 8 : amour (encore)

ECRANS | "All is lost" de J.C. Chandor. "La Vie d’Adèle" d’Abdellatif Kechiche

Christophe Chabert | Vendredi 24 mai 2013

Cannes, jour 8 : amour (encore)

Sommes-nous fatigués ? Même pas ! Alors que l’on en est à déjà trente films vus lors de ce festival de Cannes, la journée du mercredi nous a remis de l’essence dans le moteur. Bien sûr, il a fallu passer au réveil par l’inutile Only god forgives d’un Nicolas Winding Refn qui a pris un gros melon et se regarde filmer en roue libre. La douche froide festivalière réservée à son film devrait le faire vite revenir sur terre. Ce fut d’autant plus dingue d’enchaîner avec l’inattendu All is lost de J.C. Chandor, qui possède l’ambition énorme d’être constamment modeste. Chandor, révélé par Margin Call, huis clos plutôt bavard et théâtral, en prend ici le contre-pied parfait : entièrement en extérieurs, avec un seul acteur et pour tout dialogue trois mots : «God», «Fuck» et «Help». Avec tout cela, il arrive à faire un grand spectacle qui, exploit, n’utilise aucune des cordes

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Cannes, jour 7 : le Queer lui va si bien…

ECRANS | "Behind the candelabra" de Steven Soderbergh. "As I lay dying" de James Franco. "Grigris" de Mahamat Saleh Haroun. "Les Salauds" de Claire Denis.

Christophe Chabert | Jeudi 23 mai 2013

Cannes, jour 7 : le Queer lui va si bien…

Judicieusement placé en plein milieu de la compétition, le dernier film (le dernier ?) de Steven Soderbergh, Behind the candelabra, nous a redonné de l’énergie pour terminer le festival. C’est un film champagne mais c’est aussi, comme Gatsby et La Grande Bellezza, un film qui inclue dans son programme sa propre gueule de bois. Pourquoi Soderbergh tenait-il tant à ce biopic du pianiste excentrique et homo Liberace, sorte de Clayderman de Las Vegas, certes talentueux mais surtout très doué pour faire la retape de sa propre image, showman avéré mais dont la vie privée a été soigneusement falsifiée pour ne pas effrayer son fan club de mamies pudibondes. C’est par cet angle (mort)-là que Soderbergh choisit de raconter Liberace : son jeune amant Scott, tombé sous le charme de ce sexagénaire qui refuse de vieillir et qui va le transformer en portrait de Dorian Gray vivant ; pendant qu’il rajeun

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Cannes, jours 5 et 6 : mauvais genres

ECRANS | "Shield of straw" de Takashi Miike. "The Last days on mars" de Ruairí Robinson. "Blue Ruin" de Jeremy Saulnier. "Borgman" d’Alex Van Warmerdam.

Christophe Chabert | Mardi 21 mai 2013

Cannes, jours 5 et 6 : mauvais genres

C’est une question qui revient chroniquement sur le tapis concernant les sélections cannoises. Doivent-elles s’ouvrir au cinéma de genre, et éviter ainsi de vivre repliées sur un cheptel d’auteurs qui ont vite fait de s’enfermer dans la formule du film pour festivals ? Il faut reconnaître à Thierry Frémaux d’avoir réussi quelques beaux coups en la matière dans le passé : on se souvient de l’accueil triomphal réservé au Labyrinthe de Pan ou à Drive. Le polar de Takashi Miike devait servir de caution genre au sein de la compétition cette année, mais l’affaire a tourné à l’eau de boudin pure et simple. Shield of straw a même quelque chose d’une grosse erreur de casting, comme un film du marché qui se serait égaré sur le tapis rouge du Grand Théâtre Lumière… Miike est un cinéaste inégal et éclectique, mais au cours de sa longue carrière, on ne l’avait jamais vu raté à ce point un de ses films — qui, il est vrai, n’ont pas tous eu droit à une distribution française. Dès le début, les pe

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Cannes, jour 4 : psy-folk

ECRANS | "Grand central" de Rebecca Zlotowski. "Jimmy P." d’Arnaud Desplechin. "Inside Llewin Davis" de Joel et Ethan Coen.

Christophe Chabert | Dimanche 19 mai 2013

Cannes, jour 4 : psy-folk

Le déluge s’est donc abattu sur Cannes. Ce fut un joyeux bordel qui a plongé une partie des festivaliers dans la morosité, ce que l’émeute à l’entrée de la projection presse d’Inside Llewin Davis (photo) n’a fait qu’intensifier. Pourtant, ce fut sans doute la plus belle journée en matière de cinéma depuis le début de ce Cannes 2013 ; enfin, a-t-on envie de dire, car jusqu’ici, la compétition n’avait pas tout à fait tenu ses promesses. Avant d’en venir aux deux très gros morceaux de ce samedi, un mot sur Grand central de Rebecca Zlotowski. Histoire d’amour adultère et portrait d’une équipe s’occupant de l’entretien d’une centrale nucléaire, le film reproduit, avec plus d’ambition et de maîtrise, les qualités et les défauts de son précédent Belle épine. Zlotowski aime peindre des environnements forts et y implanter des enjeux intimes, mais les deux ne s’interpénètrent jamais vraiment. Les séquences dans la centrale sont assez impressionnantes, reprenant des codes importés du thriller ou du film d’horreur, et la cinéaste y décrit avec pr

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Le Passé

ECRANS | Pour son premier film tourné hors d’Iran, Asghar Farhadi prouve à nouveau qu’il est un des cinéastes importants apparus durant la dernière décennie. Mais ce drame du non-dit et du malentendu souffre de la virtuosité de son auteur, un peu trop sûr de son talent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 18 mai 2013

Le Passé

Il n’aura pas fallu longtemps à Asghar Farhadi pour devenir la star du cinéma d’auteur mondial. Découvert par les cinéphiles avec le très fort A propos d’Elly, puis couvert de récompenses — ours d’or, césar, oscar — et adoubé par le grand public pour Une séparation, le voilà qui quitte son Iran natal pour tenter l’aventure en français dans le texte avec Le Passé. Il faut rappeler ce qui a fait la force du cinéma de Farhadi : une vision inédite des classes moyennes iraniennes, dont les cas de conscience exposés dans des récits puissants et brillamment construits avaient quelque chose d’universel, et que le cinéaste parvenait à faire vivre grâce à des mises en scènes tendues comme des thrillers. Le Passé peut d’abord  se regarder comme un grand jeu des sept erreurs : qu’est-ce qui reste du Farhadi iranien dans sa version française, et qu’est-ce qui s’en écarte ? La classe moyenne est toujours au centre du récit, mais comme une donnée presque routinière, et le choc des cultures entre un mari iranien et sa femme française, qui plus est vivant avec un nouvel amant d’origine algérienn

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Cannes, jour 3 : enfance et partage

ECRANS | "Stop the pounding heart" de Roberto Minervini. "Tel père, tel fils" d’Hirokazu Kore-Eda. "L’Inconnu du lac" d’Alain Guiraudie.

Christophe Chabert | Samedi 18 mai 2013

Cannes, jour 3 : enfance et partage

En attendant un samedi qui s’annonce salement excitant (avec Desplechin et les frères Coen, rien que ça !), ce vendredi a été frappé par une certaine nonchalance. On a gentiment tenu jusqu’au bout de Stop the pounding heart, qui bénéficie d’une généreuse séance spéciale hors compétition. Ce documentaire autour d’une tribu de Texans qui passent leur temps à faire du rodéo, prier Dieu, tirer avec des armes à feu et traire des chèvres, rejetant tout ce qui pourrait écorner leur système de valeurs archaïques — école, médecine, technologie — est déjà beaucoup trop joli pour être honnête. On a vraiment du mal à croire que le cinéaste (Roberto Minervini) a réussi à tirer autant de poses graciles de la part de ses «interprètes» dont le vocabulaire et l’intelligence avoisinent le zéro pointé, par la seule force de sa patience et de son obstination. Plus encore, la stylisation permanente de l’image et la neutralité du dispositif (ni voix-off, ni interviews) posent sérieusement la question du point de vue de Minervini sur ces mabouls : pense-t-il faire œuvre d’ethnologue en regardant comme une loint

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Cannes, jour 1 : attention ! film méchant...

ECRANS | Heli d'Amat Escalante

Christophe Chabert | Mercredi 15 mai 2013

Cannes, jour 1 : attention ! film méchant...

Il y a du monde cette année à Cannes. L’explication facile serait de dire que la présence de Steven Spielberg comme président du jury et l’annonce d’une pléthore de stars dans les divers films de la compétition ont attiré le chaland. Il n’a pas été déçu par la disponibilité dudit Spielberg, qui signait des autographes à la sortie de la conférence de presse, puis par la classe internationale d’un Leonardo Di Caprio dont l’étoffe d’acteur mythique, à la hauteur d’un Pacino ou d’un De Niro, se peaufine film après film — et sa prestation grandiose dans Gatsby le magnifique le prouve encore. Il se trouve que par ailleurs il pleut cette année à Cannes. Et pas qu’un peu. Le souvenir du déluge tombé lors du premier dimanche de l’édition 2012 est dans toutes les têtes et les prévisions météo n’annoncent rien de bon pour les jours à venir. Le festivalier était donc déjà trempé jusqu’à l’os, et nous avons dû subir notre première longue queue au milieu d’une foule de parapluies serrés pour pouvoir accéder au  film en compétiti

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Cannes, l’exception française…

ECRANS | De quoi le 66e festival de Cannes (du 15 au 26 mai) sera-t-il fait ? Les films français et américains trustent majoritairement les sélections, les grands cinéastes sont au rendez-vous de la compétition et les sections parallèles promettent leur lot de découvertes… Pendant ce temps, en coulisses, le cinéma hexagonal s’agite et s’inquiète. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 2 mai 2013

Cannes, l’exception française…

Alors que débute le 66e festival de Cannes – avec en ouverture la version Baz Luhrmann, attendue comme kitsch et mélodramatique, de Gatsby le magnifique – le cinéma français est en émoi. Après l’adoption de la nouvelle convention collective fixant la rémunération des techniciens, les syndicats de producteurs indépendants et une poignée de cinéastes sont montés au créneau pour protester contre ce texte qu’ils jugent mortel pour une partie des films produits dans l’hexagone. Comme si cela ne suffisait pas, la Commission européenne s’apprête à négocier de nouveaux accords de libéralisation commerciale avec les États-Unis, pour lesquels la question de l’exception culturelle serait dans la balance. Autant dire que ce qui s’annonçait comme une belle fête pourrait s’avérer plus houleuse que prévue… Sans parler de la crise, cette foutue crise dont les effets devraient aussi se faire sentir du côté du marché du film, sinon dans le nombre de festivaliers accrédités. Promesses pour une grand-messe

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