Cannes, jour 10 : bouquet final

ECRANS | "The Immigrant" de James Gray. "Only lovers left alive" de Jim Jarmusch. "La Vénus à la fourrure" de Roman Polanski.

Christophe Chabert | Samedi 25 mai 2013

Au moment où n'importe quel festivalier voit apparaître sur son visage des rides de fatigue qui le font ressembler à Bruce Dern dans Nebraska, il fallait pourtant se ressaisir d'urgence, car Thierry Frémaux, dans un hallucinant tir groupé final, avait placé en fin de compétition de très gros morceaux signés par de très grands cinéastes.

C'est d'ailleurs à l'aune de cette attente, pour le coup gigantesque, que The Immigrant de James Gray a déçu. Attention, tout de même… Gray, dont les quatre derniers films ont tous été présentés en compétition, y a systématiquement récolté les mêmes commentaires perplexes ou frustrés, avant que lesdits films, à leur sortie, ne reçoivent un accueil enthousiaste d'une presse ayant revu son jugement à la hausse, et de spectateurs qui ont l'avantage considérable de ne pas s'être empiffré 35 films en dix jours.

Mais la déception est soigneusement entretenue par Gray lui-même. En effet, The Immigrant part sur une piste qu'on identifie immédiatement comme coppolienne façon Parrain 2. Plan sur la statue de la liberté, raccord sur une file d'attente d'immigrés candidats à l'exil du côté d'Ellis Island dans les années 1920. La fresque pointe le bout de son nez, et c'est évidemment là où on espère Gray : dans une grande forme lyrique. Ce n'est pas du tout ce que sera The Immigrant, qui se renverse en drame tchekhovien ou en libre relecture de L'Idiot intervertissant les personnages principaux et secondaires. C'est comme si le cinéma de Gray, qui avait développé son versant juif, familial et mafieux de The Yards à Two Lovers, repartait de Little Odessa pour en suivre l'autre branche : celle de la Russie et des drames intimes.

Ewa (Marion Cotillard, grande comédienne, on le dit et le répète) débarque à Ellis Island de sa Pologne natale pour y vivre le rêve américain. Qui tourne vite au cauchemar : sa sœur est enfermée dans un hôpital pour soigner une tuberculose, et son sauveur est en fait un souteneur (Joaquim Phoenix) qui ne va pas tarder à en faire la favorite de sa «revue» sous le nom de Lady Liberty — goûtez l'ironie. Alors que la prostitution semble être sa seule voie pour collecter l'argent nécessaire afin que sa sœur la rejoigne, elle rencontre un magicien (Jeremy Renner), lointain cousin de son patron, qui tombe amoureuse d'elle et lui offrira peut-être une porte de sortie vers la liberté, la vraie.

Gray choisit donc l'intimisme pour raconter ce drôle de ménage à trois, où chacun possède une double facette : la pute est une sainte, le mac autoritaire est aussi un amoureux transi et le magicien jongle entre son identité publique et sa personnalité privée. Pointe la faille la plus évidente du récit : Renner / Orlando est un personnage curieusement en retrait, presque fonctionnel, loin de la profondeur psychologique et romanesque à laquelle Gray nous avait habitué — dommage, car l'acteur y livre une de ses meilleures prestations. On a beau s'extasier devant la photo sublime de Darius Khondji et applaudir l'élégance classique de la mise en scène de Gray, rien n'y fait : cet angle mort handicape l'émotion que l'on devrait ressentir face à l'écartèlement d'Ewa.

The Immigrant est donc un film qui ne se livre pas aisément au spectateur. Est-ce une qualité — celle de la subtilité, ou est-ce un défaut — celui de ne jamais arriver à dépasser sa théâtralité pour nous impliquer dans son récit ? Ou doit-on voir ici la limite — malgré lui — du cinéma de Gray : il ne peut pas faire plus ou mieux que ce film-là, dans les conditions économiques précaires avec lesquelles il tourne ses films. Gardons-nous d'un jugement définitif, donc, car The Immigrant pourrait bien être le Cosmopolis de Cannes 2013 : un film beaucoup trop exigeant pour une fin de festival qui demande, par nature, de lever un peu le pied sous peine de sombrer corps et âme dans la torpeur.

La démonstration de cet état de fait, c'est Jim Jarmusch qui l'a apportée avec son rafraîchissant Only lovers left alive. Alors que The Limits of control le montrait tournant en rond dans une bulle inaccessible faite d'autocitations et de lubies théoriques, ce nouveau film pose un Jarmusch assumant enfin ce que l'on murmurait tout bas à son propos : il n'est plus vraiment de ce monde — comprenez : il est devenu un anachronisme vivant et l'icône has been d'une certaine branchitude cinématographique. C'est exactement ce que sont ses deux héros : des vampires ayant tout lu, tout vu, tout bu et tout écouté, qui traînent la longueur de leur éternité sans espoir d'en voir la fin, et regardent avec un certain dégoût un XXIe siècle où les traces de la culture ont été effacées par cette putain de numérisation.

Only lovers left alive est donc un film de vieux con qui rumine la fin d'une époque et consput l'arrivée de la suivante. Mais c'est un vieux con jovial et plein d'autodérision, qui fait de ses deux vampires au croisement d'un groupe de rock et d'une pub The Kooples des amants de la nuit complémentaires : elle (Eve / Tilda Swinton, le plaisir faite actrice) est vive, souriante, pleine de verve et de tendresse ; lui (Adam / Tom Hiddleston) est rimbaldien, dépressif et suicidaire, et préfère se retirer du monde plutôt que de lui offrir ses talents de musicien en guise de confiture aux cochons. Jarmusch fait d'Adam une sorte de dernier rempart de l'analogique, de l'écrit et du vinyle, un collectionneur fétichiste qui ressemble beaucoup au réalisateur lui-même.

Gonflé, il balance ainsi au spectateur un name dropping complètement délirant où scientifiques, rockers et écrivains se télescopent dans un joyeux foutoir, organisé avec une neurasthénie qui serait la version vieillissante du cool jarmuschien. Alors que tout pourrait contribuer à faire verser le film dans le fossé, on s'amuse au contraire énormément à cette farce qui n'a peur de rien, comme lors de ces fantastiques scènes de comédie où Mia Wasikowska entre en scène et se transforme en vampirette post-Twilight, échappée de L.A («la capitale des zombies», c'est-à-dire des humains, comme il est dit dans le film) pour atterrir à Detroit afin de venir faire chier sa sœur et son beauf avec ses downloads et ses envies de clubbeuses.

Difficile de résister à l'élégance avec laquelle Jarmusch emballe son film, entre spleen hipster et nostalgie d'une civilisation en voie d'extinction, tant il assure jusqu'au bout les outrances de son concept et le caractère très personnel de son discours. Enfin, avec un certain sens de l'humour, il faut souligner que Thierry Frémaux aura ouvert le festival et conclut la compétition avec deux films qui, à leur manière, convoque Daisy Buchanan dans leur récit. On va voir que ce n'est pas la seule surprise qu'il a réservée aux festivaliers dans la dernière ligne droite.

Rappel historique de l'an passé. Dernier film projeté le dernier jour à la presse en 2012 : Mud. Un classique instantané. Retour au présent. Dernier film projeté le dernier jour à la presse en 2013 : La Vénus à la fourrure de Roman Polanski. Palme instantanée. On prend des risques en disant cela, alors que tout le monde semble avoir accordé ses violons pour couronner La Vie d'Adèle. Mais quand un des plus grands cinéastes du monde réalise un film qui, sous ses atours mineurs, synthétise tout son cinéma, procure un plaisir immédiat et s'offre environ dix lectures possibles, toutes passionnantes, ça porte un nom : un chef-d'œuvre tardif. Tardif ne veut dire ni crépusculaire, ni arthritique ; il veut dire qu'on ne l'espérait plus, et qu'il passe après des œuvres qui témoignaient d'une ambition amoindrie pour Polanski. Thriller à la Hitchcock (The Ghost writer) où jeu de massacre sociétal (Carnage) : Polanski déclinait son savoir-faire avec brio mais semblait aussi prendre acte que Le Pianiste (Palme d'or, hé, hé) avait marqué le sommet de sa carrière.

C'est peut-être aberrant, mais La Vénus à la fourrure, tourné en quatre semaines dans un décor unique — un théâtre — avec deux acteurs seulement, résume bien plus l'œuvre de Polanski que ledit Pianiste, qui en fournissait avant tout la clé de lecture historique. L'argument est simplissime : un auteur a écrit une pièce inspirée de La Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch et décide de la mettre en scène lui-même. Il organise le casting pour trouver sa comédienne principale, et alors qu'il va baisser les bras après une journée à voir défiler des starlettes décérébrées, il voit débarquer Vanda, qui se dit en retard mais dont le nom n'apparaît pas sur le planning. Thomas pense d'abord perdre son temps avec cette fille vulgaire et un peu conne, qui pense que le roman est un porno SM et qui s'exprime avec un slang de djeun's ridicule ; mais dès qu'elle se met à jouer, quelque chose d'intense se passe qui s'appelle la justesse. Et l'essai va se poursuivre, Thomas prenant le rôle masculin, et Vanda s'identifiant totalement à l'autre Vanda, celle de la fiction, au point de transformer ce récit de domination en un jeu de rôle qui vient mettre à mal le pouvoir du metteur en scène et de l'homme en face d'elle.

Le plaisir, c'est d'abord celui de deux grands comédiens qui s'amusent avec un texte qui autorise toutes les ruptures de jeu et tous les faux-semblants. De la réalité à la fiction et retour, mais aussi dans un trouble latent où l'on se demande quand le jeu de rôle a vraiment commencé. La paranoïa, premier thème hautement polanskien, y trouve une nouvelle acception : où et pourquoi y a-t-il complot, alors que tout cela se déroule dans un vase clos et que l'enjeu principal n'est dans le fond qu'une pièce de théâtre ? Au fil du temps, c'est un autre trouble qui apparaît : Amalric finit par ressembler terriblement à Polanski lui-même ; en face, c'est la propre épouse du réalisateur, Emmanuelle Seigner, qui se plaît à le maltraiter et à contester son autorité d'auteur et de mâle. Là, c'est Lunes de fiel qui fait un petit retour à l'écran, et on commence à sentir comme un vertige. Ensuite, et on s'en tiendra là car on ne veut pas en révéler plus, c'est toute la filmo de Polanski qui défile, avec en point d'orgue un twist identitaire façon Le Locataire qui achève de nous faire perdre tout repère entre réalité, fiction et autobiographie.

Mais surtout, surtout, dans ce film dément, dément à un point lui-même dément, le cinéaste Polanski lâche alors les chiens de sa mise en scène pour un final opératique qui n'a plus rien à voir avec la petite forme du début. Comme Inside Llewin Davis — les Coen sont de grands polanskiens, et Polanski lui-même les a adoubés à Cannes en multiprimant leur génial Barton FinkLa Vénus à la fourrure est un faux film mineur cachant un grand film-monde, où l'idée même de mise en scène est au cœur de tous ses éléments. Une déclaration d'amour aux femmes, aux acteurs, au théâtre et au cinéma qui nous a explosé à la gueule, nous laissant médusés, admiratifs et sidérés. On se pincerait presque pour croire que le festival s'achève avec un tel film, qui est venu combler notre attente secrète : être à la fois une surprise, un aboutissement et une ouverture. Vivement la Palme !

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Les premiers plans de The Immigrant mettent l’Amérique au cœur de son sujet : la statue de la liberté, Ellis Island, une file d’immigrants européens attendant leur visa… C’est aussi une image forte venue du cinéma américain, celle qui ouvrait Le Parrain II. En se transportant au début du XXe siècle, James Gray semble promettre une grande fresque en costumes, éminemment romanesque, qui le placerait en descendant naturel de Coppola. Mais une fois ses rôles principaux distribués – d’un côté, Ewa, Polonaise prête à tout pour retrouver sa sœur, restée en quarantaine sur l’île, et de l’autre, Bruno, souteneur qui lui promet de l’aider si elle accepte de rejoindre sa « famille »  –, le film se jouera avant tout en intérieurs : un théâtre burlesque, des bains publics ou l’appartement de Bruno Weiss, qui devient une nouvelle prison pour Ewa. En cela, The Immigrant tient plus du roman russe que de la reconstitution hollywoodienne, et la mise en scène de Gray, somptueuse, d’une sidérante fluidité, préfère l’intimisme à la démesure. Chaque miroir, chaque vitre est à la fois un cadre enserrant Ewa à l’intérieur du cadre, mais aussi une paroi sale o

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Fondu au Gray

La légende James Gray commence en l’an 2000 à Cannes, où le cinéaste présente son deuxième film, The Yards, en compétition. L’accueil est mitigé et la presse déroutée par une mise en scène maîtrisée et élégante, mise au service d’un récit de genre très codifié. Quelques mois après, lors de la sortie française, le vent a tourné, le film a été revu (à la hausse) et le culte autour de Gray est lancé. Dans le même temps, Gray rentre en guerre avec son producteur, le tyrannique Harvey Weinstein, qui veut remonter le film pour son exploitation américaine. Le blocage dure longtemps et Gray semble en passe d’aller rejoindre la cohorte des cinéastes maudits. Il faudra sept ans pour qu’il tourne à nouveau, mais avec le très beau La Nuit nous appartient, le scénario se reproduit à l’identique : déception des spectateurs cannois, réhabilitation lors de sa sortie en salles, et relative indifférence aux États-Unis. Tandis que la légende du metteur en scène perfectionniste et capricieux grossit, surprise, il ne mettra qu’un an pour réaliser un nouveau film, Two Lovers

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Christophe Chabert | Mercredi 6 novembre 2013

La Vénus à la fourrure

À sa sortie, on avait pris Carnage pour une sorte de repli stratégique de la part de Roman Polanski. L’adaptation de la pièce de Yasmina Reza venait après ses déboires avec la justice suisse, et le choix d’un huis clos à quatre personnages lui permettait de tourner vite en déclinant en virtuose sa science du découpage et de la mise en scène. Surtout, il y circulait une rage que l’on imaginait circonstanciée, là encore liée à cette énième humiliation dans une vie déjà chaotique. Derrière sa réjouissante santé, par-delà la comédie de mœurs labyrinthique à laquelle Polanski nous convie, La Vénus à la fourrure poursuit ce double geste de façon enthousiasmante. C’est une charge virulente contre l’époque et ses travers, ici pris sous l’angle de la lutte des sexes, et c’est à nouveau un huis clos tiré d’une pièce de théâtre, signée cette fois David Ives ; sauf que cette fois, le théâtre est le lieu et la matière du film, même si, en transparence, le cinéaste vise aussi tout ce qu’i

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L’insolente jeunesse des vieux cinéastes

ECRANS | Alors que la rentrée cinéma est dominée par des cinéastes entre 40 et 60 ans, deux octogénaires vont surprendre par la vigueur de leurs derniers opus, aussi inattendus que flamboyants de maîtrise : Woody Allen avec "Blue Jasmine" et Roman Polanski avec "La Vénus à la fourrure". Christophe Chabert

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L’insolente jeunesse des vieux cinéastes

Une expression bien aimée de la critique française parle des "films tardifs" des grands cinéastes pour évoquer leurs derniers opus. Manière élégante de dire qu’ils sont comme les combats de trop d’anciens puncheurs n’ayant plus les jambes pour suivre le rythme imprimé par la génération montante et réclamé par un public avide de nouveautés. Si les exceptions ne sont pas rares – de John Huston à Kinji Fukasaku – on a pris cette habitude de regarder vieillir les metteurs en scène que l’on aime avec un mélange d’affection et d’affliction. Or, en cette rentrée 2013 riche en événements, ce sont deux cinéastes ayant dépassé les 80 printemps qui vont frapper très fort, et montrer que le talent, mieux que les cellules, se régénèrent au contact de défis inédits dans leur carrière. Deux cinéastes nomades En même temps, quoi de plus différent que Blue Jasmine de Woody Allen et La Vénus à la fourrure de Roman Polanski ? Et quoi de commun entre les deux cinéastes – à part, diront les mauvais esprits, les scandales de mœurs auxquels ils ont été mêlés ? Allen enchaîne tel un métronome un film par an, au risque pas tou

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Cannes, à la Vie, à l’amour…

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Christophe Chabert | Lundi 27 mai 2013

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Y croyait-on vraiment ? Imaginait-on Steven Spielberg se lever de sa chaise durant la cérémonie du palmarès cannois pour annoncer, du haut de sa stature de cinéaste mondialement reconnu et présentement président du jury, la Palme à La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, chef-d’œuvre du naturalisme à la française relatant la passion entre Adèle et Emma à coups de grands blocs de réalité réinventée, des premiers regards à la dernière étreinte en passant par de longs moments d’intimité physique ? C’est pourtant ce qui s’est passé, et on en est encore ému. Car si La Vie d’Adèle n’était pas notre film préféré de la compétition – on dira lequel plus tard – c’était d’évidence le meilleur, le plus incontestablement ample et abouti, le plus furieusement contemporain, que ce soit dans sa matière romanesque, ses personnages ou son dispositif. Kechiche est aujourd’hui l’héritier direct de Pialat, même s’il développe aussi sa propre singularité et même si, avec ce film-là, il dévoi

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Cannes, jour 9 : une certaine idée de la langueur

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Cannes, jour 9 : une certaine idée de la langueur

Jeudi matin, tout le monde était encore sous le choc de La Vie d’Adèle. Comme pour Holy motors l’an dernier, un film se plaçait soudain au centre de toutes les attentions. Plus encore qu’Holy motors l’an dernier, La Vie d’Adèle rassemblait peu à peu tous les festivaliers, presse, exploitants et finalement public lors d’une ultime projection qui se terminait vers 1 heure du matin par quinze minutes de standing ovation — record cannois en 2013. Dur dur de passer derrière, et c’est Alexander Payne qui en a fait les frais. Ça aurait pu être pire, car Nebraska est une toute petite chose, un feel good movie qui n’a pas l’ambition de Sideways et de The Descendants — d’ailleurs, Payne, scénariste prodigieux, n’en a pas écrit le script — et qui,

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Cannes, jour 8 : amour (encore)

ECRANS | "All is lost" de J.C. Chandor. "La Vie d’Adèle" d’Abdellatif Kechiche

Christophe Chabert | Vendredi 24 mai 2013

Cannes, jour 8 : amour (encore)

Sommes-nous fatigués ? Même pas ! Alors que l’on en est à déjà trente films vus lors de ce festival de Cannes, la journée du mercredi nous a remis de l’essence dans le moteur. Bien sûr, il a fallu passer au réveil par l’inutile Only god forgives d’un Nicolas Winding Refn qui a pris un gros melon et se regarde filmer en roue libre. La douche froide festivalière réservée à son film devrait le faire vite revenir sur terre. Ce fut d’autant plus dingue d’enchaîner avec l’inattendu All is lost de J.C. Chandor, qui possède l’ambition énorme d’être constamment modeste. Chandor, révélé par Margin Call, huis clos plutôt bavard et théâtral, en prend ici le contre-pied parfait : entièrement en extérieurs, avec un seul acteur et pour tout dialogue trois mots : «God», «Fuck» et «Help». Avec tout cela, il arrive à faire un grand spectacle qui, exploit, n’utilise aucune des cordes

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Cannes, jour 7 : le Queer lui va si bien…

ECRANS | "Behind the candelabra" de Steven Soderbergh. "As I lay dying" de James Franco. "Grigris" de Mahamat Saleh Haroun. "Les Salauds" de Claire Denis.

Christophe Chabert | Jeudi 23 mai 2013

Cannes, jour 7 : le Queer lui va si bien…

Judicieusement placé en plein milieu de la compétition, le dernier film (le dernier ?) de Steven Soderbergh, Behind the candelabra, nous a redonné de l’énergie pour terminer le festival. C’est un film champagne mais c’est aussi, comme Gatsby et La Grande Bellezza, un film qui inclue dans son programme sa propre gueule de bois. Pourquoi Soderbergh tenait-il tant à ce biopic du pianiste excentrique et homo Liberace, sorte de Clayderman de Las Vegas, certes talentueux mais surtout très doué pour faire la retape de sa propre image, showman avéré mais dont la vie privée a été soigneusement falsifiée pour ne pas effrayer son fan club de mamies pudibondes. C’est par cet angle (mort)-là que Soderbergh choisit de raconter Liberace : son jeune amant Scott, tombé sous le charme de ce sexagénaire qui refuse de vieillir et qui va le transformer en portrait de Dorian Gray vivant ; pendant qu’il rajeun

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Cannes, jours 5 et 6 : mauvais genres

ECRANS | "Shield of straw" de Takashi Miike. "The Last days on mars" de Ruairí Robinson. "Blue Ruin" de Jeremy Saulnier. "Borgman" d’Alex Van Warmerdam.

Christophe Chabert | Mardi 21 mai 2013

Cannes, jours 5 et 6 : mauvais genres

C’est une question qui revient chroniquement sur le tapis concernant les sélections cannoises. Doivent-elles s’ouvrir au cinéma de genre, et éviter ainsi de vivre repliées sur un cheptel d’auteurs qui ont vite fait de s’enfermer dans la formule du film pour festivals ? Il faut reconnaître à Thierry Frémaux d’avoir réussi quelques beaux coups en la matière dans le passé : on se souvient de l’accueil triomphal réservé au Labyrinthe de Pan ou à Drive. Le polar de Takashi Miike devait servir de caution genre au sein de la compétition cette année, mais l’affaire a tourné à l’eau de boudin pure et simple. Shield of straw a même quelque chose d’une grosse erreur de casting, comme un film du marché qui se serait égaré sur le tapis rouge du Grand Théâtre Lumière… Miike est un cinéaste inégal et éclectique, mais au cours de sa longue carrière, on ne l’avait jamais vu raté à ce point un de ses films — qui, il est vrai, n’ont pas tous eu droit à une distribution française. Dès le début, les pe

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Cannes, jour 4 : psy-folk

ECRANS | "Grand central" de Rebecca Zlotowski. "Jimmy P." d’Arnaud Desplechin. "Inside Llewin Davis" de Joel et Ethan Coen.

Christophe Chabert | Dimanche 19 mai 2013

Cannes, jour 4 : psy-folk

Le déluge s’est donc abattu sur Cannes. Ce fut un joyeux bordel qui a plongé une partie des festivaliers dans la morosité, ce que l’émeute à l’entrée de la projection presse d’Inside Llewin Davis (photo) n’a fait qu’intensifier. Pourtant, ce fut sans doute la plus belle journée en matière de cinéma depuis le début de ce Cannes 2013 ; enfin, a-t-on envie de dire, car jusqu’ici, la compétition n’avait pas tout à fait tenu ses promesses. Avant d’en venir aux deux très gros morceaux de ce samedi, un mot sur Grand central de Rebecca Zlotowski. Histoire d’amour adultère et portrait d’une équipe s’occupant de l’entretien d’une centrale nucléaire, le film reproduit, avec plus d’ambition et de maîtrise, les qualités et les défauts de son précédent Belle épine. Zlotowski aime peindre des environnements forts et y implanter des enjeux intimes, mais les deux ne s’interpénètrent jamais vraiment. Les séquences dans la centrale sont assez impressionnantes, reprenant des codes importés du thriller ou du film d’horreur, et la cinéaste y décrit avec pr

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Le Passé

ECRANS | Pour son premier film tourné hors d’Iran, Asghar Farhadi prouve à nouveau qu’il est un des cinéastes importants apparus durant la dernière décennie. Mais ce drame du non-dit et du malentendu souffre de la virtuosité de son auteur, un peu trop sûr de son talent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 18 mai 2013

Le Passé

Il n’aura pas fallu longtemps à Asghar Farhadi pour devenir la star du cinéma d’auteur mondial. Découvert par les cinéphiles avec le très fort A propos d’Elly, puis couvert de récompenses — ours d’or, césar, oscar — et adoubé par le grand public pour Une séparation, le voilà qui quitte son Iran natal pour tenter l’aventure en français dans le texte avec Le Passé. Il faut rappeler ce qui a fait la force du cinéma de Farhadi : une vision inédite des classes moyennes iraniennes, dont les cas de conscience exposés dans des récits puissants et brillamment construits avaient quelque chose d’universel, et que le cinéaste parvenait à faire vivre grâce à des mises en scènes tendues comme des thrillers. Le Passé peut d’abord  se regarder comme un grand jeu des sept erreurs : qu’est-ce qui reste du Farhadi iranien dans sa version française, et qu’est-ce qui s’en écarte ? La classe moyenne est toujours au centre du récit, mais comme une donnée presque routinière, et le choc des cultures entre un mari iranien et sa femme française, qui plus est vivant avec un nouvel amant d’origine algérienn

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Cannes, jour 3 : enfance et partage

ECRANS | "Stop the pounding heart" de Roberto Minervini. "Tel père, tel fils" d’Hirokazu Kore-Eda. "L’Inconnu du lac" d’Alain Guiraudie.

Christophe Chabert | Samedi 18 mai 2013

Cannes, jour 3 : enfance et partage

En attendant un samedi qui s’annonce salement excitant (avec Desplechin et les frères Coen, rien que ça !), ce vendredi a été frappé par une certaine nonchalance. On a gentiment tenu jusqu’au bout de Stop the pounding heart, qui bénéficie d’une généreuse séance spéciale hors compétition. Ce documentaire autour d’une tribu de Texans qui passent leur temps à faire du rodéo, prier Dieu, tirer avec des armes à feu et traire des chèvres, rejetant tout ce qui pourrait écorner leur système de valeurs archaïques — école, médecine, technologie — est déjà beaucoup trop joli pour être honnête. On a vraiment du mal à croire que le cinéaste (Roberto Minervini) a réussi à tirer autant de poses graciles de la part de ses «interprètes» dont le vocabulaire et l’intelligence avoisinent le zéro pointé, par la seule force de sa patience et de son obstination. Plus encore, la stylisation permanente de l’image et la neutralité du dispositif (ni voix-off, ni interviews) posent sérieusement la question du point de vue de Minervini sur ces mabouls : pense-t-il faire œuvre d’ethnologue en regardant comme une loint

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Cannes, jour 2 : du vieux avec des jeunes

ECRANS | "Jeune et Jolie" de François Ozon. "The Bling ring" de Sofia Coppola. "A touch of sin" de Jia Zhang-ke.

Christophe Chabert | Jeudi 16 mai 2013

Cannes, jour 2 : du vieux avec des jeunes

Ce deuxième jour — moins pluvieux que ce qui avait été annoncé — a marqué l’irruption de la jeunesse dans les différentes sélections. Pas la jeunesse des cinéastes, mais la jeunesse comme sujet d’étude. Ce qui, en soi, dit déjà la limite de Jeune et jolie de François Ozon (en compétition) et The Bling ring de Sofia Coppola (en ouverture d’Un certain regard) : deux films qui prétendent faire un point sur la jeunesse contemporaine, mais qui n’en gardent en définitive qu’une matière à dissertation, sentimentalo-cul chez Ozon, sociologique chez Coppola. Jeune et jolie est en cela particulièrement contestable. Il attrape son héroïne, Isabelle (Marine Vacth, très bien, même si le film aurait pu lui ouvrir une palette d’émotions encore plus grande), 17 piges, dans la lunette d’une paire de jumelles, sur une plage déserte, en plein bronzage topless. Ozon s’offre un effet de signature très visible par rapport à son œuvre, mais c’est une fausse piste ; pas de voyeurisme là-dedans, mais le portrait en «quatre saisons et quatre chansons» d’

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Cannes, jour 1 : attention ! film méchant...

ECRANS | Heli d'Amat Escalante

Christophe Chabert | Mercredi 15 mai 2013

Cannes, jour 1 : attention ! film méchant...

Il y a du monde cette année à Cannes. L’explication facile serait de dire que la présence de Steven Spielberg comme président du jury et l’annonce d’une pléthore de stars dans les divers films de la compétition ont attiré le chaland. Il n’a pas été déçu par la disponibilité dudit Spielberg, qui signait des autographes à la sortie de la conférence de presse, puis par la classe internationale d’un Leonardo Di Caprio dont l’étoffe d’acteur mythique, à la hauteur d’un Pacino ou d’un De Niro, se peaufine film après film — et sa prestation grandiose dans Gatsby le magnifique le prouve encore. Il se trouve que par ailleurs il pleut cette année à Cannes. Et pas qu’un peu. Le souvenir du déluge tombé lors du premier dimanche de l’édition 2012 est dans toutes les têtes et les prévisions météo n’annoncent rien de bon pour les jours à venir. Le festivalier était donc déjà trempé jusqu’à l’os, et nous avons dû subir notre première longue queue au milieu d’une foule de parapluies serrés pour pouvoir accéder au  film en compétiti

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Cannes, l’exception française…

ECRANS | De quoi le 66e festival de Cannes (du 15 au 26 mai) sera-t-il fait ? Les films français et américains trustent majoritairement les sélections, les grands cinéastes sont au rendez-vous de la compétition et les sections parallèles promettent leur lot de découvertes… Pendant ce temps, en coulisses, le cinéma hexagonal s’agite et s’inquiète. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 2 mai 2013

Cannes, l’exception française…

Alors que débute le 66e festival de Cannes – avec en ouverture la version Baz Luhrmann, attendue comme kitsch et mélodramatique, de Gatsby le magnifique – le cinéma français est en émoi. Après l’adoption de la nouvelle convention collective fixant la rémunération des techniciens, les syndicats de producteurs indépendants et une poignée de cinéastes sont montés au créneau pour protester contre ce texte qu’ils jugent mortel pour une partie des films produits dans l’hexagone. Comme si cela ne suffisait pas, la Commission européenne s’apprête à négocier de nouveaux accords de libéralisation commerciale avec les États-Unis, pour lesquels la question de l’exception culturelle serait dans la balance. Autant dire que ce qui s’annonçait comme une belle fête pourrait s’avérer plus houleuse que prévue… Sans parler de la crise, cette foutue crise dont les effets devraient aussi se faire sentir du côté du marché du film, sinon dans le nombre de festivaliers accrédités. Promesses pour une grand-messe

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